LES CAUSES DE LA VICTOIRE
C'est bien de la région de Meaux que partit le signal de la retraite générale des Allemands.
En apprenant, le 10 septembre, que leur armée d'aile droite (Von Klûck), chargée d'envelopper l'aile gauche française, se retirait à toute vitesse des environs de Meaux sur Soissons, les généraux allemands, et leur Kaiser, leur chef, subirent une dépression morale d'autant plus forte que, depuis le 6 au matin, les forces françaises attaquaient avec fureur, et aussi avec
succès, les forces allemandes du front Esternay — Sainte-Menehould, tandis que les troupes françaises,établies au Grand-Couronné de Nancy et sur la Meurthe, faisaient échouer les attaques allemandes dirigées contre elles. Les progrès des armées alliées d'aile gauche et du centre se manifestèrent principalement du iO au i2 septembre f après V échec de Von Kliïck. (Général Bonnal, La victoire de la Marne).
C'est avec raison que le général remarque que « la plus grande bataille des temps modernes passe déjà, aux yeux des professionnels, pour une bataille plutôt stratégique que tactique. » .
Qui donc avait conçu, proposé, et fait adopter le plan stratégique de cette bataille, si ce n'est Galliéni, dans la journée du 4 septembre? Supposons, à sa place, à Paris, un chef qui se fût borné, après avoir appris
l'infléchissement de la marche de la première armée allemande vers le sud-est, à en rendre compte au général en chef, puis qui aurait attendu des ordres.
Qui osera prétendre que l'arrivée de ce renseignement eût suffi pour amener au G. Q. G. le revirement qui se produisit dans la soirée du 4 septembre ?
Mais ce serait oublier les résistances auxquelles se heurta le gouverneur de Paris, l'opiniâtre insistance à laquelle il dut recourir pour faire adopter son plan.
Sans son intervention, la retraite se fût continuée avec toutes les conséquences que l'oiîsait.
On lui a reproché d'avoir fait preuve d'une ardeur intempestive en attaquant un jour trop tôt, le 5 septembre. C'est perdre
de vue que, conformément à l'ordre du G. Q. G. du 4 septembre (18 heures), la la 6" armée « devait être prête à franchir rOurcq, entre Lizy-sur-Ourcq et May-en- MuUien, en direction générale de Château- Thierry, dès le matin du 6. » Or, Galliéni, dans son ordre du 4 septembre 1914, 20 h. 30, donné après les entretiens téléphoniques qu'il avait eus avec le général en chef, avait bien fixé le 6 (au matin) pour le jour de l'attaque.
Mais il apprit ensuite qu'une flanc-garde ennemie, évaluée à un corps d'ariiiée, avait pris position à l'ouest de l'Ourcq sur les hauteurs de Barcey, Marcilly et Puisieux. Dès lors, pour se trouver, le 6 au matin, « prêt à franchir rOiircq entre Lizy et May», il se trouv.ait bien dans l'obligation de re-
fouler, au préalable, la flanc-garde allemande qui lui interdisait les approches de la rivière. Voilà la raison pour laquelle il engagea l'action le 5, à midi.
Ce serait faire une singulière erreur que de considérer cet engagement du 5 comme ayant donné prématurément l'éveil à Von Kluck, et de croire que, sans lui, l'armée Maunoury n'aurait pas trouvé devant elle, le lendemain, le IV* corps de réserve renforcé du IP, revenu de Goulommiers.
Il est certain que, au moment où le chef de la I" armée allemande se décida, le 2 septembre, à entamer son changement de direction vers le sud-est, il ignorait l'existence de l'armée Maunoury. Mais, du moment que, pour être à même d'exécuter le programme convenu et les ordres du gé-
néral en chef, cette armée devait se concentrer le 5 et se porter dans la région de Dammarlin, sa présence ne pouvait, ce jour-là, échapper à l'ennemi posté à une dizaine de kilomètres seulement, car des forces iaiportantes ne peuvent rester aussi rapprochées en s'ignorant.
Quand bien même nous nous serions bornés à n'avoir que des avant-postes à petite distance, nous abstenant de toute reconnaissance au delà, les moyens d'investigation, les pratiques de découverte en usage dans l'armée allemande, eussent provoqué le contact avec la 6^ armée.
Dès lors, Von Kliick, mis au courant de l'apparition de forces françaises considérables en direction de Meaux, se voyant menacé sur ses communications, n'eût cer-
tainement pas manqué de reporter son II* corps sur l'Ourcq, comme il le fit dans la soirée du 5.
Dans ces conditions, si l'armée Maunoury n'eût attaqué que le 6, elle n'eût sans doute pas remporté le succès qu'elle obtint la veille contre un seul corps ennemi, puisque la réunion du IV° corps de réserve et du II' corps a suffi pour lui interdire tout nouveau progrès dans celte journée du 6.
Du moment que la 6® armée ne pouvait manquer d'être éventée le 5 septembre, le mieux pour elle était encore d'attaquer ce jour-là un adversaire qu'on savait ne disposer, à ce moment, que d'effectifs infiniment inférieurs aux siens.
Au demeurant, le général en chef, en dehors des ordres qu'on a lus, n'avail-il
pas écrit le 4 septembre au gouverneur de Paris : « Dès maintenant, une partie des forces actives du général Maunoury peut être poussée vers l'est, comme menace pour la droite allemande » ?
Pour qu'il y eût menace, il fallait bien que la 6* armée manifestât sa présence !
Et quand Galliéni se vit dans la nécessité d'attaquer, dès le 5, enfin d'être à même, le 6 au matin, de remplir sa mission, il ne le fit pas sans en référer au général en chef qui l'y autorisa.
Certes, il s'était parfaitement rendu compte de l'intérêt qu'il y avait à dissimuler aux Allemands, tant que la chose se pourrait, la présence de la 6* armée sous Paris ; on n'a pas oublié les judicieuses précautions qu'il avait prises dans ce sens.
Mais il avait trop de bon sens et d'expérience pour penser que la 6* armée, s'établissanl le 5 dans la région de Dammartin, pourrait échapper aux investigations d'un adversaire à proximité.
Pour compléter l'exposé des relations qui s'établirent entre le G. Q. G. et le gouvernement militaire de Paris avant les batailles de rOurcq et de la Marne, mentionnons un incident qui n'est pas sans intérêt.
Le 4 septembre, à 14 h. 50, le gouverneur militaire recevait un télégramme chiffré que le général en chef lui avait adressé à 13 heures, et dont voici la traduction :
Des deux propositions que vous m'avez faites relativement à l'emploi des troupes du général Maunoury, je considère comme la plus avantageuse celle qui consiste à porter la 6« armée sur la rive gauche de la Marne, au sud de Lagny. Voulez-vous vous entendre avec maréchal commandant en chef armée anglaise pour l'exécution de ce mouvement ?
Au premier abord, ce télégramme chiffré est absolumentuncompréhensible après les entretiens téléphoniques du 4 septembre, où il avait été décidé que la 6* armée agirait par la rive droite (nord) de la Marne, car à aucun moment Galliéni ne proposa de marcher par la rive sud.
En fait, cette dépêche n'était qu'une réponse à une question qu'il avait posée le 2 septembre, à un moment où, par suite du manque de toute communication du
G. Q. G., il ignorait tout du plan en cours d'exécution.
Préoccupé d'agir en relation avec les Anglais (lettre au maréchal French) pour dégager la gauche de la 5' arnaée, il avait prié le commandant en chef de lui faire connaître par laquelle des deux rives de la Marne il conviendrait de marcher de préférence, en raison de l'ensemble des opérations qu'Une connaissait pas .
La réponse cadrait, il faut le reconnaître, avec la situation qui eût résulté de la retraite de nos armées derrière la Seine.
Mais, du moment que la reprise d'offensive venait d'être décidée entre Marne et Seine, la question ne se posait plus ; en manœuvrant par le sud de la Marne, on se fût jeté dans les Anglais qui allaient re-
monter vers le nord, au lieu d'aller s'établir derrière la Seine, entre Melun et Juvisy. De plus, nous l'avons déjà dit, agir par la rive gauche, c'eût été se mettre dans Timpossibilité de réaliser l'enveloppement. .
De toutes façons, on ne peut que constater le temps qu'il avait fallu au G. Q. G., disposant du télégraphe et du téléphone, pour répondre à la question posée.