LA LEÇON DES GUERRES OU PASSÉ
Au cours de la guerre de 1914-1919, on a semblé faire certaines découvertes qui n'avaient pourtant pas le mérite de la nouveauté.
L'étude des guerres passées (celle de la guerre de 1870-71, entre autres,) suffisait pour nous fixer à leur sujet.
Pour ne parler que de « l'inviolabilité des fronts », ne ressortait-elle pas de ce qui s'était passé Froeschwiller, à Rézonville, à Saint- Privât, à Héricourt, etc. (sans parler des lignes d'investissement de Metz et de Paris) ?
Dans tous les enpagemeuts, les attaques frontales ont échoué ; à Froeschwiller, comme à Saint- Privât, le succès des Allemands fut dû uniquement à des mouvements débordants : si
ceux-ci ont échoué à Rézonville, si nous avons échoué de même à Héricourt, ce fut par suite de l'absence d'une attaque de flanc (1).
On s'est d'ailleurs un peu trop pressé, après les derniers événements de la guerre, en 1918, de déclarer « caduc » le dogme de l'inviolabilité des fronts.
Dans un article paru dans La France, le 22 janvier 1919, nous avons écrit :
Si les Allemands, s'abstenant de toute offensive générale, avaient attendu notre assaut sur la ligne Hindenbourg, et si celleci avait été forcée, la preuve eût été faite
(1) Faut-il rappeler, entre autres exemples, ce qu'il advint des attaques de front de Masséna à Busaco, de celles de Napoléon à Waterloo ? Et pourtant, qu'était l'armement de cette époque, comparé à celui d'aujourd'hui ?
de la vulnérabilité des défenses les plus solides.
Mais il faut bien convenir que les choses se sont passées autrement.
Il est arrivé, en somme, aux armées du kaiser, ce qui était arrivé déjà, en décembre 1870, à la première armée de la Loire, dont îe commandant eu chef, le général d'Aurelle, voulait attendre l'attaque de Frédéric-Charles dans seslignes d'Orléans, avec l'appui de puissantes batteries de marine ; il espérait briser sou effort. Mais,sous la pression des événements, la délégation de Tours lui imposa l'offensive ; après des insuccès à Loigny, à Arthenay, à Beaune-la-Rolande, nos jeunes troupes battirent en retraite sur le camp retranché d'Orléans, d'où elles étaient parties ; mais, quand elles y arri-
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vèrent, elles étaient démoralisées et désagrégées, au point qu'elles ne purent y résister.
De môme, après leurs offensives en direction d'Amiens et de Paris, les armées de Ludendorff, épuisées par le fait même de leurs succès initiaux, se cristallisèrent sur les terrains conquis, dont Torganisation défensive était forcément insuffisante, et qui, formant poche, les ^exposèrent à des contre-attaques concentriques auxquelles elles ne se trouvèrent plus en état de résister ; la retraite les ramena bien aux lignes dont elles étaient parties, mais tellement éprouvées, tellement diminuées matériellement et moralement, qu'elles n'étaient plus capables de les défendre victorieusement.
On n'a jamais prétendu que les fronts fortifiés possédassent en eux-mêmes une miraculeuse vertu d'inviolabilité ; il va de soi que, si bien établis qu'ils puissent être, il faut qu'ils soient puissamment armés et opiniâtrement défendus par des troupes ayant tout leur équilibre.
Il faut, en un mot, ainsi que l'a dit justement le lieutenant-colonel Mayer, dans la lumineuse étude où il prévoyait, dès 1902, la forme que prendrait la guerre, en raison des perfectionnements des armes, « qu'il y ait (ou à peu près) égalité entre l'armement, les effectifs, la valeur morale des troupes en présence. »
Certes, le raisonnement et l'étude des
guerres contemporaines conduisaient à
cette conclusion de l'impuissance radicale
des attaques directes contre les fronts fortifiés qu'on ne peut tourner ; mais rien n'est difficile à déraciner comme une idée préconçue j aussi n'avons-nous pas été étonné outre mesure de l'aveuglement de ceux qui ont persisté à ne pas voir que la leçon de cette guerre, sur le théâtre occidental, a été que toutes les offensives ont échoué, d'où qu'elles soient venues, que toutes les défensives sont arrivées kleur tin, que des contre-attaques soigneusement préparées et déclenchées au moment propice pouvaient terrasser un assaillant à bout de souffle. C'est ainsi que les Allemands ont échoué au Couronné de Nancy, à la trouée de Gharmôs, sur l'Yser, à Verdun, tout comme nousmêmes à Morhange, à Sarrebourg, en Belgique, en ArtoiS| en Champagne, sur la
Somme, sur l'Aisne, et, si nous avons réussi à la première bataille de la Marne, c'est que l'ennemi avait un flanc en l'air, vulnérable, son flanc droit, que Galliéni attaqua avec tant de discernement et d'à-propo*r-
Et, à bien considérer les événements qui ont annoncé la fin de la guerre, on s'aperçoit que la perte de l'ennemi est bel et bien venue d'une off'eosive générale manquée, et que notre victoire fut le fait, non d'une offensive initiale de notre part, mais d'une série de contre-attaques, de ripostes, ce qui est loin d'être la même chose.
Pour nous, notre opinion n'a jamais varié au cours de la guerre, et nous avons toujours hautement blâmé (1) ces offensives
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grandes, moyennes, ou petites, engagées, d'ailleurs, le plus souvent, sans préparation suffisante, les moyens nous ayant longtemps fait défaut, et qui n'ont eu d'autres résultats que de nous causer des pertes énormes.
Nos convictions inébranlables nous ont amené à écrire en février 1918 dans la Revue politique et parlementaire '..
« Cette préparation (la préparation à < l'offensive imminente des Allemands), ne « serait pas complète si elle ne comportait « la réunion et l'organisation des moyens « permettant, au moment voulu^ de tirer « parti de la dépression morale et de la « diminution matérielle qui seront IHnévi- « table conséquence de l'avortement de Vula time entreprise de nos implacables ennemis,
« Il n'est pas impossible, après tout,
« qu'Hindenbourg, Ludendorfïet consorts, « confiants dans la réunion des moyens « que la renonciation de la Russie met à « leur disposition, perdent de vue les réa- « lités, et commettent l'erreur de croire au « succès d'une offensive de grand style.
<i Tant mieux s'il peut en être ainsi : ma « conviction absolue est que l'offensive « allemande n'aboutirait qu'à un désastre (1) « qui avancerait notre victoire finale d'une « manière autrement efficace que toutes « les opérations offensives que nous pource rions entreprendre. »
Nous avons le droit de dire que l'événement n'a pas démenti nos prévisions.
(1) En fait, l'offensive des Allemands a été un véritable suicide.