LA QENÈSS DE LA
d'eau importants, ce n'est que pour s'y défendre, ce n'est jamais pour attaquer (1), surtout quand on a devant soi des armées puissantes, jusque là victorieuses, pourvues d'une artillerie lourde de campagne dont les effets — on n'a été que trop à même de les apprécier — ne peuvent plus être niés, et qui, en position sur l'autre rive, concentrera son l'eu sur d'étroits passages, sans pouvoir même être contre-battue par nos pièces de campagne et nos quelques rares et vieux canons lourds, en raison de la portée inférieure de ces bouches à l'eu.
(1) En 1814, Napoléon n'a utilisé les barrières fluviales que comme positions défensives sur lesquelles ses lieutenants contenaient une des armées ennemies, pendant qu'il manœuvrait offensivement contre l'autre.
Sans doute, dans toutes les guerres, il s'est produit des attaques contre un adversaire en position de l'autre côté d'un cours d'eau ; seulement, dans ces cas-là, le champ de bataille avait été choisi non par l'assaillajit, qui s'en serait bien passé, mais par le défenseur qui le lui imposait parce qu'il y trouvait avantage.
Celui des deux adversaires qui dispose de la plus puissante artillerie de fort calibre et à longue portée est maître d'interdire ou de s'ouvrir le passage. Or, précisément, cette condition de succès était remplie par les Allemands au mois de septembre 1914.
Il n'y a que deux manières d'utiliser une barrière fluvialeen vue d'une reprise d'offensive après une retraite, en combinaison avec le débouché d'une attaque dans le
flanc de l'adversaire sur la rive dont celuici est maître.
Ou on livrera, au début, une bataille défensive, sous la prolection du cours d'eau, pour ne passer à la contre-attaque qu'après l'échec de l'offensive ennemie, et, si possible, au moment où la manœuvre latérale commencera à faire sentir ses effets.
Ou bien on s'établira à une certaine dislance du fleuve pour ne prendre IWensive qu'au moment où une partie seulement des forces de l'adversaire aura passé l'eau, l'attaquant ainsi du fort au faible, avec tous les moyens qu'on possède, alors qu'il ne dispose que d'une partie des siens. Le point délicat de cette méthode, suivant le mot ^si fin de l'Empereur François à TAr-
chiduc Charles, le jour de la bataille de Wagrani, est de « ne pas laisser passer trop d'ennemis. »
Mais, passer à l'offensive devant un ennemi intact, après s'être collé au cours d'eau, c'est là une opération irréalisable.
Dans le cas particulier où nous avait mis le long recul qui avait suivi Charleroi, n'avait-on pas la certitude de trouver l'ennemi fortement organisé sur la rive nord quand on voudrait soi-même déboucher de la rive sud ? Il nous avait suivi pas à pas dans notre retraite ; or, la note du 2 septembre prescrivait que nos armées auraient à « s'organiser et à se fortifier dans la zone où elles s'établiraient en fin de repli, et à s'y compléter par des envois des dépôts ». Ces opérations ne pouvaient manquer de
prendre quelques jours pendant lesquels les Allemands auraient disposé eux-mêmes du temps nécessaire pour se mettre en mesure de s'opposer à tout revirement de notre part, si jamais nous venions à tenter de forcer le passagedu fleuve du sud au nord, après l'avoir efl'ectué volontairement du nord au sud.
Forts de la protection que leur eût conférée le cours d'eau, ils auraient été maîtres, en marquant un temps d'arrêt dans leur marche offensive, d'attaquer, avec des forces prélevées sur l'ensemble pour quelques jours, certains points des fronts nord et est de Paris, incapables, nous l'avons dit, de résister à leurs pièces de siège ; nos armées d'opérations, ayant abandonné la capitale à elle-même, se fussent trouvées hors d'état d'intervenir.
Qui sait si les AlleQ)ands, grâce à leur supériorité écrasante en artillerie lourde, n'auraient pas attaqué et réduit nos troupes à la défensive, dès leur arrivée sur la Seine ?
Qui sait si, devant un adversaire qui eût sans doute compris l'intérêt qu'il avait [à accentuer la poursuite au moment où nous allions avoir à écouler nos masses par les ponts de deux cours d'eau, qui sait si le passage ne se fût pas accompli pour nous dans des conditions désastreuses, qui eussent empêché toute offensive ultérieure ?
En dernière analyse, quand on veut être à même de prendre l'offensive avec une armée réunie derrière un cours d'eau, il est de règle de se ménager de vastes et profondes tètes de ponts. C'est là une nécessité
sur laquelle insiste Napoléou dans sa correspondance avec le Vice-Roi d'Italie, relative à la ligne de l'Elbe, au printemps de 1813 ; l'importance des principes qu'il pose est encore accentuée par la portée de l'artillerie actuelle ; il faut être maître, et à très grande distance, du terrain en avant des points de passage, sur la rive où l'on veut déboucher : c'est là une condition sine qua noti.
Or, il n'est question d'aucune organisation de cette nature dans les instructions du commandant eu chef j il n'aurait certainement pas manqué d'en faire mention, s'il avait eu l'intention d'y avoir recours, car le temps pressait, l'armée devant être sur la Seine le 6 septembre au plus tard. Toute la cavalerie elle-même, pourtant
indispensable à la conservation du contact, devait repasser en arrière du fleuve.
On peut dire que le général en chef se mettait, par les dispositions qu'il prenait, dans rimpossibilité absolue de prononcer l'otTensive qu'il avait annoncée, et nous ne pouvons que partager cette opinion du général Bonnal (1) : « Si, mettant son plan à exécution, le général Joffre s'était retiré derrière la Seine et l'Aube, jamais il n'aurait pu lés repasser. »
(1) En 1913, le général Bonnal écrivait : «Le gêné- « rai Joffre, vice-président du Conseil supérieur de « la guerre, ne peut avoir acquis, aux abords de la « vieillesse, des connaissances et une expérience des « choses de la stratégie et de la tactique générale qui « lui faisaient à peu près complètement défaut lors- « qu'il est arrivé au généralat. » (Général H. Bonnal — Queations de critique militaire et d'actualiii — Paris, Librairie Chapelot, 1913}.