‹ La Genèse de la Science des CristauxChapitre 20 sur 60 · Londres · texte numérisé non relu

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m'attache pas grande importance aux subtilités de la théorie ; il examine avant toute chose les caractères immédiatement sensibles, la figuration, la dureté, la pesanteur, la surface et la couleur. Il dit aussi le lieu d'’origine de chaque pierre, et ses usages principaux ; mais tout cela reste empirique et peu précis. Il ne songe pas, par exemple, à mesurer les angles des corps cristallisés, à comparer leurs formes, à rechercher une constante sous les variations apparentes de ces formes ; s'il s’est fami- Barisé avec l'aspect des minéraux par de longues ohservations, sa science n'a pas d'autre but que de fournir le nom de la pierre à examiner. [l n’est pas cristallographe.

12. L’essai de cristallographe publié par Romé de l'Isle (1) n’est pas seulement une œuvre de science ; c’est un ouvrage de mise au point. En même temps que l’auteur donne comme l’avaient fait ses devanciers une classification nouvelle de tous les corps cristallisés appartenant au règne minéral, il veut imposer au public, à ses collègues, à ses concurrents, une méthode d'observation et d’expérimentation plus rigoureuse que celle que l’on employait jusqu’à lui ; il fait l’examen de conscience de la cristallographie ; il critique avec plus ou moins d’âpreté les théories et les affirmations qui se sont succédées dans la science ; il ne dédaigne pas de lutter contre certains publicistes (2), qui reprenant les idées de l’antiquité abandonnées depuis longtemps se sont avisés de prétendre que tous les corps transparents ne sont que de l’eau congelée, ou que les minéraux se reproduisent comme les végétaux par des graines qui se nourrissent dans la terre. Il débarrasse la science des légendes poétiques ou séduisantes que beaucoup se souciaient peu de détruire ; il organise la pensée cristallographique en écartant résolument et avec mépris les opinions de tous ceux qui se contentaient d'hypothèses vagues, ou qui n’examinaient que

21772 - 2, Guyton de Morveau, Robin:t.

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superficiellement la nature ; il demande des expériences précises et contrôlables, des observations exactes, des connaissances générales, et un examen approfondi de chaque question spéciale.

Romé de l'Isle a Iui-même mis en pratique sa forte méthode scientifique ; il connaît à fond les travaux de la plupart de ses devanciers ; il les cite, il les discute, il les: juge ; puis il a longuement étudié les collections de minéraux ; il a publié un grand nombre de catalogues raisonnés, et les amateurs s'adressent à lui quand il s’agit de mettre quelque ordre dans la grande quantité de pierres remarquables qu’ils se sont plus à amasser ; il manie sa science avec l’aisance que donne une grande habitude et la conscience de sa supériorité ; il a l’érudition et la liberté d'esprit ; il n’est guidé par aucun système ; sa philosophie se réduit à réunir les observations fragmentaires et incomplètes qui sont seules possibles par des lois qui les contiennent toutes, et en font prévoir de nouvelles ; il évite la métaphysique ; il se soucie peu de donner une théorie de la cristallisation et se moque de ceux qui prétendent fournir l'explication mécanique des phénomènes naturels que nous ne pouvons atteindre que dans leur complexité et dans leur ensemble. « Pour expliquer la formation des cristaux, dit-il, nous devons nécessairement supposer que les molécules intégrantes des corps ont chacune, suivant la nature qui leur est propre, une figure constante et déterminée et, que celle de ces molécules qui ont entre elles quelque analogie tendent réciproquement à se rapprocher et à s'unir tantôt par toutes leurs faces indistinctement, tantôt par celles de ces faces qui peuvent avoir entre elles le contact le plus absolu et le plus immédiat ; mais comme les premiers éléments des corps nous sont et nous seront probablement toujours inconnus par la petitesse de leurs parties qui échappent aux meilleurs microscopes »,nous devons borner notre ambition à déterminer la figure des éléments accessibles à notre observation.

En conséquence il regarde, et ne $e paye pas de mots ; sous chaque phrase du discours préliminaire nous entrevoyons Je savant maitre de son sujet, dominant l’ensemble de la minéralogie par une forte cuiture scientifique générale, qui ne craint ni les longues méditations stériles en apparence qu'impose le besoin de présenter une classification méthodique, ni les expériences précises qui ne donnent qu'une réponse insuffisante ou partielle aux questions que nous posons à la nature; il a le courage de ne chercher rien de ce qui dépasserait les hypothèses actuellement vérifiables.

Et pourtant il est séduit par une idée théorique ; il pense que nous pouvons trouver un rapport constant entre la composition des eristaux et leur forme cristalline. « Toutes Les fois que la combinaison des mêmes principes élémentaires vient à s'opérer dans des circonstances et des proportions exactement semblables, nous voyons qu’il en résulte des corps de même forme, de même densité, de même dureté, de même saveur.» Il prouve expérimentalement ce qu’il avance; le mécanicien Carangeot a construit un goniomètre d’application qui permet de mesurer tous les angles. des cristaux ; Romé de l'Isle constate que dans une même espèce chimique « les faces d’un cristal peuvent varier dans leur figure, et leurs dimensions relatives ; mais l’inclinaison respective de ces mêmes faces est constante et invariable dans chaque espèce »:. « L'invariabilité des angles dièdres » ; voici la première loi que la cristallographie énonce encore aujourd'hui ; plusieurs naturalistes l'avaient déjà pressentie ; mais aucun ne l'avait isolée de toutes les croyances hypothétiques qu'ils plaaient à la base de la science. Sténon semble l'avoir devinée ; il ne songe pourtant ni à la vérifier, ni à en tirer partie ; c'est une hypothèse qu'il fait en se jouant sans y attacher d'importance... d’autres crurent découvrir une réciproque qui est démentie par les faits ; le père Lana fait remarquer que le nitre,le quartz et la glace ont tous une forme hexagonale ; un même élément chimique ne

leur imposerait-il pas une « coagulation » analogue. Linné, que Romé de l'Isle reconnait pour son maitre, va plus loin; il pousse la doctrine à l'extrême et prétend hardiement que tous les cristaux de forme semblable ont à peu près la même composition... tout du moins un même sel contribue à fixer leurs formes. Si Cronstedt nie l'influence des sels dans la cristallisation des métaux, Wallérius hésite et ne conclut pas.

Romé de l'Isle, fier d’avoir découvert la constance des angles dièdres, croit avoir trouvé dans « l'invariant » qu'il a fixé, un guide pour diriger la chimie encore écrasée par

.le nombre de faits découverts, que les lois générales admises n’expliquent que difficilement. Cette science qui se construit lentement par les travaux de Macquer, de Guyton de Morveau, de Lavoisier et de bien d’autres, est encore très peu sûre d'elle-même ; les systèmes logiques qui ne naissent pas de l'expérience peuvent encore modifier sa structure ;toutefois la doctrine de Romé de l'Isle est trop absolue ; il est bien près lui-même de la trouver arbitraire; « on aura peut-être de la peine à se persuader, concèdet-il, que la seule ressemblance de forme suffise pour en rapporter l'origine à un principe commun dans des substances aussi différentes que nous paraissent l'alun, le diamant, le fer et le soufre qui cristallisent en octaèdres,surtout lorsqu'il ne reste plus aucun vestige de ce principe ; car, dira-t-on,si quelque sel est entré dans la composition de ces cristaux pierreux ou métalliques, pourquoi jusqu'à . présent tous les efforts des chimistes ont-ils été impuissants pour en extraire le moindre atome salin ? L'existence du principe salin dans tous les cristaux quelconques nous a été démontrée par l’analyse chimique, j’essaierai de l'établir par l'analogie des formes. Cette analogie ne nous conduit-elle pas à soupçonner que le même principe qui détermine les parties du diamant, du fer et du soufre à former un octaèdre régulier occasionne aussi les mêmes figures dans les cristaux de l’alun. La parfaite ressemblance qu'ont entre eux Les cristaux de roche et ceux du

tartre vitriolé, les cristaux de borax et ceux de la tourmeline et des schorls ne rend-ellé pas cette opinion encore plus vraisemblable ? »

C'est,au contraire, l'invraisemblance de ces conclusions hypothétiques qui empêchera beaucoup de naturalistes d'apprécier à leur juste valeur les considérations géométriques qui ont amené Romé de l'Isle à transformer la science des cristaux;cette nouvelle venue qui vient de se dégager à la fois de la minéralogie et de la chimie veut immédiatement leur imposer son empreinte. Le paradoxe de Linné, repris par Romé de l'Isle, à titre plutôt d’espérance que de théorie immédiate, ne se vérifie pas dans l'état actuel de nos connaissances ! Romé de l'Isle voit en lui un aboutissant de nos recherches futures, et non une méthode directrice de nos travaux de laboratoire. La réciproque de la loi de « constance des angles dièdres » étant toutefois démentie par les faits, jette la suspicion sur la loi elle-même, définitivement Aide pourtant. Si donc la science des cristaux rencontre de fervents et enthousiastes adeptes par ses parties admirables, de nombreux naturalistes la déclarant arbitraire manifestent ouvertement leur indifférence et leur dédain.

L'analyse que le Journal de Physique (1) donne de l'œuvre de Romé de l'Isle représente l’opinion moyenne, ni favorable, ni hostile, en attendant que les événements imposent à la science un jugement définitif !

Monnet tranche nettement la question ; ne va-t-il pas jusqu'à déclarer dans son nouveau système de minéralogie (2) que l’étnde de la forme des cristaux ne sera jamais l’objet d’une science ; « que le but de la cristallographie est abusif. que la nature ne s’assujettit à aucune règle ; que sa règle est de n’en avoir aucune ; qu'elle varie la forme des minéraux selon les contrées où elle les produit sans avoir égard à leur nature ou à leur composition. »

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Quel rapport, demande-t-il, pourrions-nous observer entre le cristal de roche.et le nitre qui cristallisent tous deux en héxagones, et qui ne sont pas formés des mêmes éléments chimiques?

Buffon va opposer à la cristallographie quelques arguments spécieux d’une logique irréfutable, et le poids de sa grände autorité scientifique ; il nie jusqu’à la possibilité de la science des cristaux.

« Les caractères, dit-il (1), que l’on voudrait tirer des formes de la cristallisation, sont en effet si équivoques, si fautifs que nous devons nous en tenir à ceux de la densité, de la dureté, de l’homogénéité, de la fusibilité et de la combustibilité, qui non seulement sont les vrais caractères, mais même les propriétés essentielles de toute substance, sans négliger néanmoins les qualités accidentelles comme celles de se cristalliser plus ordinairement sous telle ou telle forme, s’imbiber de lumière,de prendre ou d’acquérir la couleur par l’action du feu. »

La forme de la cristallisation, sans être absolument négligeable, n’est donc qu'une propriété secondaire et peu importante ; ceux qui la prennent pour seul guide n'ont qu'une connaissance imparfaite de sa signification et de ses causes.

« Is ont prétendu, par exemple, que la cristallisation en rhombes était le caractère spécifique du spath calcaire, sans faire attention que certaines matières vitreuses ou métalliques et sans mélange de substances calcaires sont cristallisées de même en rhombes, et que d’ailleurs, quoique le spath calcaire semble affecter de préférence la figure rhomboïdale, il prend aussi des formes très différentes, et nos cristallographes, en voulant emprunter des géomètres la manière dont un rhombe peut devenir un octaèdre ou même une lentille (parce qu’il se trouve du spath lenticulaire), n’ont fait que substituer des combinaisons idéales aux faits réels de la nature: il en est de

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