‹ La Genèse de la Science des CristauxChapitre 33 sur 60 · H.N., vol. 2, Génération · texte numérisé non relu

H.N., vol. 2, Génération

qu'on aperçoit avec un meilleur microscope et l'on ne peut guère douter que les parties primitives et constitituantes de ces sels ne soient aussi des cubes d'une petitesse qui échappera toujours à nos yeux et même à notre imagination. Les animaux et les plantes qui peuvent se multiplier et se reproduire par toutes leurs parties sont des corps organisés, composés d’autres corps organiques semblables, dont nous discernons à l'œil les quantités accumulées, mais dont nous ne pouvons apercevoir les parties primitives que par le raisonnement et par J’analogie que nous venons d'établir. » |

« Cela nous conduit à croire qu'il y a dans la nature une infinité de parties organiques actuellement existantes, vivantes et dont la substance est la même que celle des êtres organisés, comme il y a une infinité de particules brutes, semblables aux corps bruts que nous connaïssons. Et que comme il faut peut-être des millions de petits cubes accumulés pour faire l'individu sensible d’un grain de sel marin, il faut aussi des millions de parties organi-

ques semblables au tout, pour former un seul des germes :

que contient l'individu d’un orme ou d’un polype et comme il faut séparer, briser et dissoudre un cube de sel marin pour apercevoir, au moyen de la cristallisation, les petits cubes dont il est composé, il faut de même séparer les

parties d’un orme ou d’un polype pour reconnaître ensuite -

au moyen de la végétation ou du développement les petits ormes ou des petits polypes contenu dans ces parties. »

Le système développé par Buffon sur la génération des êtres vivants est donc modelé sur sa théorie de la formation et de la structure des cristaux. Avant de l’examiner dans ses détails, nous demanderons peut-être s’il

est juste de généraliser à tous les règnes de la nature.

des hypothèses invérifiées, que l'observation de quelques échantillons minéraux a fait naître ? N’est-il pas abusif d'admettre sans discussion que les particules eristallines soient semblables aux hypothétiques « molécules organiques » qui en se réunissant pour former des « moules

intérieurs » fixent définitivement la forme du futur animal ? Le baron de Haller (1) signale cette difficulté, mais n'ose trancher la question qu’il soulève. |

Les cristaux ne semblent. pas au premier abord organisés. « Les grandes masses de cristal de roche, et les cristallisations presque invisibles des sels sont composés de particules entièrement semblables entre elles et à la masse qui en résulte. L’homéomérie d’'Anaxagore règne d’une façon évidente dans cette partie de la nature et l’on y voit des particules former un tout dont la formation est constante et régulière sans que le moindre soupçon de semence ou de germe s’y puisse glisser ». Seule la force de l’attraction se manifesté dans ces produits naturels qui n'ont rien de commun avec les organismes. Dans de telles conditions, est-il légitime de prétendre qu’une chaine d’organisation s'étend sans interruption depuis l’organisation d'un Alexandre jusqu’à celle d’un flocon de neige,et la gé-

néralisation de Buffon, demande Haller, n’est-elle pas trop hardie ?.…

Elle va surprendre son auteur lui-même quand, revenant aux minéraux après avoir fair le tour de l’histoire naturelle, il découvrira que les molécules cristallines sont semblables aux molécules organiques,

Les animaux et les végétaux, pose-t-il d'abord, se reproduisant également par eux-mêmes, doivent être considérés comme des êtres semblables pour le fonds et les moyens d'organisation ; les minéraux (2) qui ne peuvent se reproduire par eux-mêmes et qui néanmoins se produisent toujours sous la même forme en différent par l’origine et la structure dans laquelle il n’y que des traces superficielles: d'organisation ; ils ne se nourrissent ni ne se reproduisent et cependant ils assimilent et grandissent ; mais d’une toute autre manière que les animaux ; « leur seule manière de croître est une augmentation de volume par la juxtaposition successive de nouvelles parties cons-

41751 2, Minéraux, 1779 à 1784.

tituantes qui toutes n'étant travaillées que sur deux dimensions, c’est-à-dire en longueur et en largeur, ne peuvent prendre d’autre forme que celle de petites lames infiniment minces... et des lames superposées et réunies composent par leur agrégation un volume plus ou moins grand et figuré lui-même. »

La figuration des minéraux est un trait rudimentaire d'organisation, une ébauche de vie due à la présence de iraces vivantes qui réunissent les, particules minérales régulières en leur communiquant une certaine cohésion : les atomes s’assemblent en petites lames minces, toutes figurées de même, qui composent ensemble un volume sensible et figuré. « Les prismes du cristal, les rhombes des spaths calcaires, les cubes du sel marin, les aiguilles du nitre,toutes les figures anguleuses, régulières ou irrégulières des minéraux, sont tracés par le mouvement des molécules organiques et particulièrement par les molécules qui proviennent du résidu des animaux et végétaux dans les matières calcaires et dans celle de la couche universelle qui recouvre la superficie du globe; c'est done à ces matières mêlées d’organique et de brut que l’on doit rapporter l’origine primitive des minéraux figurés. » Il peut donc exister des minéraux absolument bruts en l'absence des molécules. organiques. Nombre de pierres sont amorphes, ce qui confirme cette manière de voir. N’oublions pas cependant qu’une infime quantité de molécules organiques suffit à déterminer la forme de grosses masses pierreuses, ce qui explique la grande quantité de minéraux cristallisés trouvés à la surface du globe.

Voici la théorie : laissons Buffon l'appliquer : « Je prétends, dit-il, que le diamant qui prend une forme régulière et cristallise en octaèdre est un produit immédiat de la terre végétale... La pyrite est un minéral de figure régulière qui n'a pu exister avant la naissance des animaux et des végétaux ; c'est un produit de leurs détriments. » Aussi ces pierres se trouvent-elles sur toute la surface de la terre jusqu’à la profondeur où sont parvenus

les détriments des corps organisés Cette hypothèse, direz-vous, est-elle bien nécessaire ? Ses résultats sont-ils conformes à nos observations ? Comment expliquer alors que les pyrites se trouvent en si grandes quantités dans les régions volcaniques ? Il nous faudra encore supposer ; nous admettrons que la terre végétale étant la vraie matrice des minéraux figurés qui se trouvent à la surface et dans les premières couches du globe, elle est aussi la base de presque tous les produits immédiats du feu des volcans auquel elle sert d’aliment... mais nous eroyions jusqu'à présent que Le feu primitif était antérieur au règne végétal, et c'est le feu primitif qui a donné naissance aux granits et aux phorphyres qui sont figurés.. Il y à. dans nos conclusions une contradiction inquiétante ; comment la lèverons-nous?

« N'avez-vous pas annoncé, objectera-t-on à Buffon, que la figuration de tous les minéraux n’est due qu’au travail des molécules organiques, qui ne pouvant en pénétrer le fond par la trop grande résistance de leur substance, auront seulement tracé sur la superficie les premiers linéaments de l’organisatidn, c’est-à-dire la figuration ; or, il n'y avait point de corps organisés dans ce premier temps ou le feu primitif a réduit le globe en verre. Ne suffit-il pas d’admettre la puissance de l'attraction et l'exercice de la force par les lois de l’affinité pour concevoir que toutes les parties homogènes se réunissant, elles doivent prendre en conséquence des figures régulières, et se présenter sous différentes formes relatives à leurs différentes natures, telles que nous les voyons dans les cristallisations. »

Personne n’a trouvé un argument plus fort contre les théories séduisantes et si ingénieuses de Buffon; il ny aurait, dit Buffon lui-même, qu'un seul moyen de le combattre ; il nous faudrait pour cela universaliser la notion de « molécules organiques » qui au lieu d'être, comme nous le croyions, l'apanage des êtres vivants, existeraient aussi dans les corps bruts, et serviraient de traits d'union entre

les trois règnes de la nature ; L'hypothèse gagnerait en généralité ce qu’elle perdrait en précision. Reprenons-là dans son ensemble. « Ma réponse à cette importante question, dit l'auteur, est que pour produire une forme régulière dans un solide, la puissance de l'attraction ne suffit pas et que l’affinité n'étant que la même puissance d’attraction, les lois ne peuvent varier que par la diversité de figures des particules sur lesquelles elle agit pour les réunir ; sans cela toute matière réduite à l’homogénéité prendrait la forme sphérique comme la prennent les gouttes d'eau, de mercure et de tout autre liquide, et comme l'ont prise la terre et les planètes dans le temps de leur liquéfaction. Il faut nécessairement que tous les corps qui ont des formes régulières avec des faces et des angles reçoivent cette impression de figure de quelque autre cause que l’affinité ; il faut que chaque atome soit déjà figuré avant d’être attiré et réuni par l’affinité, et comme la figuration est le premier trait de l’organisation, et qu'après l’attraction, il n’y à d'autre puissance active dans la nature que celle de la chaleur et des molécules organiques qu’elle produit, il semble qu'on ne peut attribuer qu’à ces mêmes éléments actifs, le travail de la figuration... L’existence des molécules organiques à précédé celle des êtres organisés ; elles sont aussi anciennes que l'élément du feu: un atome de lumière ou de chaleur est par lui-même une molécule active qui devient organique dès qu’elle a pénétré un autre atome de matière ; ces molécules organiques une fois formées ne peuvent être détruites; le feu le plus violent ne fait que les disperser sans les anéantir : nous avons prouvé que leur essence était inaltérable, leur existence perpétuelle, leur nombre infini, et qu'étant aussi universellement répandues que les atomes de la lumière, tout concourt à démontrer qu'elles servent également à l'organisation des animaux, des végétaux et à la figuration des minéraux : puisqu’après avoir pris à la surface de la terre leur organisme tout entier dans l'animal et le végétal, retombant ensuite dans le minéral, elles réunissent

tous les êtres sous la même loi et ne font qu'un seul empire des trois règnes de la Nature. »

Ainsi revenu à son point de départ, expliquant le minéral par l'animal, comme autrefois il expliquait le vivant par le cristallisé, Buffon présente dans son ensemble un système du monde à la fois homogène et simple. Les « molécules organiques » causent la figuration de tous les corps naturels à morphologie définie ; voici leur grand, leur unique rôle. Mais si elles sont universellement répandues, si elles ont contribué à la genèse des êtres quels qu'ils soient, leur trop grande généralité les empêchera d’intervenir seules dans les innombrables cas particuliers où nous les rencontrerons. Elles n’expliquent en définitive que l’anisotropie de Ia matière, anisotropie aussi sensible chez les cristaux, que chez les végétaux et les animaux. Après avoir supposé leur existence Buffon ne pensera plus à les faire intervenir quand il étudiera de plus près la structure, la formation et l'accroissement des minéraux. Il suit en cela une méthode rigoureusement logique ; mais son raisonnement est masqué ; au lieu de l’exposer dogmatiquement, 1l tire à l’occasion de chaque pierre les conséquences spéciales. Les « Molécules organiques » sembleront incohérentes, bizarres, et inutiles à tout lecteur non prévenu. Le naturaliste observateur les repoussera avec indignation.

* « J'avoue, s’écrie Romé de l'Isle (1), que je ne m'attendais pas à voir les molécules organiques jouer un rôle dans la formation des cristaux et surtout du cristal de roche puisque cette pierre appartient aux montagnes primitives qui dans l'hypothèse même de M. de Buffon est antérieure à toute production organique et n’en récèlent pas le moindre vestige ».

Ne semblerait-il pas, au contraire, que le philosophe spéculatif doive aboutir, comme le fait Buffon, à chercher une vérification de ses théories en les appliquant au mo-

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