Conclusions
1. Les cristallographes modernes considèrent à juste titre Haüy comme le fondateur de leur science ; ils igno-rent qu'avant lui les notions de cristallisation et de formes cristallines avaient donné lieu à de nombreux travaux qui d’ailleurs n’aboutirent à aucun résultat systématique et durable ! Après lui, ils Le savent, un langage géométrique, une classification méthodique des cristaux s'imposent à tous ceux qui veulent avoir des notions élémentaires de cristallographie. Son œuvre légèrement modifiée, perfectionnée par des retouches successives, sert encore de guide au débutant que l’on initie au langage même de la science. Elle est indispensable à connaître et l'étude des symétrie est une préface nécessaire à toutes les recherches futures ; on ne discute plus la plupart de ses conclusions ; elles font partie, comme les lois de la chimie découvertes vers la même époque, des acquisitions définitives de l'Esprit Humain !
Haüy a inauguré la « Route Royale » qui aboutit à une hauteur d'où la vue peut dominer l’ensemble des cristallisations ; le terrain sur lequel il a tracé sa voie, et dont nous apercevons maintenant tous les accidents, était déjà
défriché par une multitude de chercheurs qui, pour la plupart, finirent par se perdre dans des taillis inextricables après avoir contribué aux progrès de la Science. Nous avons essayé de mortrer que leur labeur, aujourd’hui oublié, ne fut pas vain.
Nous devons maintenant comprendre pourquoi l'histoire des sciences, telle que la font les spécialistes, néglige l'effort des précurseurs qui ne proposèrent à la cristallographie naissante que des hypothèses invérifiables, des théories erronées ou incomplètes, des classifications arbifraires, des modèles de structure par trop vagues. Telle est du moins l'impression que laisse la lecture d’un ouvrage du xvin° siècle choisi absolument au hasard!
Or, pour des raisons que nous n’avons pas à examiner, les savants ne commencent l'histoire d’un concept qu’à l'époque de son élaboration définitive ; sa lente formation, les sourds et laborieux efforts qui le précèdent et qui occasionnent sa naissance sont difficilement accessibles et ils sont rarement atteints ! Le plus souvent, l’on se contente de rechercher dans les ouvrages de nos ancêtres, un passage qui pourrait être une application d’un principe découvert récemment. L'on ne vise pas à se représenter l'état d'esprit d’une époque; et l’on se s'aperçoit pas que l’énoncé même d’un problème exige un travail préliminaire plus étant que sa résolution, si difficile qu’elle soit.
Mais, dira-t-on, que nous importent les ébauches successives d’un tableau qui maintenant est terminé et dont tout le monde reconnait la valeur ? Pourquoi s’obstiner à lui comparer les esquisses plus ou moins grossières dont il a désormais pris la place ? La science des cristaux doit progresser et ce n’est pas en regardant derrière soi que l’on accumulera les travaux et les découvertes.
N’aurions-nous obéi qu'à un vain goût d'érudition dont l'intérêt ne dépasse pas la satisfaction de notre légitime curiosité, en tentant de représenter l’histoire d’une science qui se forme avant qu'elle n’ait une méthode et une dis-
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cipline caractéristiques ? Ou au contraire se dégage-t-il de cette étude quelques conclusions qu'il peut être utile de mette en lumière? — c’est ce que nous allons rechercher.
2. Ce qui frappe le plus dans la plupart des écrits qui se sont succédés avant Haüy, c’est l'indépendance absolue que les savants professent les uns à l'égard des autres; il n'y a ni théorie de la cristallisation, ni modèle de structure des cristaux qui impose son autorité saris examen préliminaire à un groupe de chercheurs ; tous, même s'ils
aboutissent à des conclusions déjà connues, remettent en
question et discutent l'hypothèse qu'ils présentent au public; personne ne se réclame d’un maître ! Aucune doctrine inattaquée, aucun résultat expérimental, ne contient les fantaisies individuelles dans des limites actuellement infranchissables. Let
S'il en est ainsi d’un chapitre de la science, il en est de même de toutes ses parties. Au gré de leur imagination, naturalistes et physicien modèlent le vivant sur le brut, le cristallisé sur l’organique — ou encore ils appliquent les mêmes lois aux particules infiniment petites qui se réunissent pour cristalliser au sein d’une solution — et aux astres infiniment grands qui gravitent les uns autour des autres, croyant mettre en évidence la sublime simplicité de la nature ! Chaque auteur semble créer son système, et n'essaie pas timidement, comme on le fera plus tard, de retoucher un monument vénérable et respecté dont quelques parties se sont délabrées par l’effet du temps; il n'y a tout au moins pour la science des cristaux aucune discipline traditionnelle.
= Le savant va donc librement exposer l’ensemble de ses conceptions; aucune entrave ne gêne le développement des nouvelles dottrines qui ne s’opposent à aucune autre et ne frottent à aucun obstacle. C'est l'épanouissement des théories hâtives, des généralisations téméraires, sitôt abandonnées que formulées, les plus géniales restant à l’état d'hypothèses dont on dédaigne la vérification, car si toutes