‹ La Genèse de la Science des CristauxChapitre 54 sur 60 · RIL · texte numérisé non relu

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les opinions motivées peuvent se produire et semblent légitimes, aucune ne sera assez puissante pour s'imposer. Il leur suffira de paraître vraisemblables pour être discutées. Et Le grand nombre de vues systématiques entre lesquelles chacun pourra choisir, empêchera pour un temps chaque système de prendre corps de se perfectionner, de s'adapter peu à peu aux faits variés qu’il s’agit de représenter. ”

D'autre part, au début du xvin* siècle, il n’y a pas de hiérarchie scientifique. Tous Les points de départ sont équivalents pour le savant. La formation de la glace, le dépôt des solutions sursaturées, l'accroissement des pierres se traitent comme s'ils n'étaient dominés par une série de principes supérieurs dont ils ne sont qu'une résultante nuancée ; il n’y a pas de souplesse dè pensée. Si parfois une loi est invoquée, comme par exemple Ja gravitation universelle, cette loi est appliquée immédiatement au sujet particulier comme elle le serait à tous les phénomènes de l'univers ; elle est à la base du système du monde, qu’une

étude quelconque de faits pris au hasard mettrait en évi- ‘ dence.

3. La science des cristaux, qu'aucune discipline systématique ne guide encore, n’en sera que plus propre à se laisser séduire par la philosophie ! En l'absence de traditions, en l'absence de résultats définitifs qui la mettraient au moins partiellement à l'abri des fluctuations de la pensée, la cristallographie reflète et garde l'empreinte des spéculations successives qui s’imposèrent aux savants pendant tout Le xvur° siècle. Si chacun d'eux semble en quelque sorte absolument indépendant de la science qu'il traite, il ne saurait pourtant s’isoler de Son temps, et il subit l’influence des grands courants d’hypothèses ou de méthodes qui se succédèrent alors. Il subit cette influence dominatrice d'autant plus docilement que rien dans son esprit ou dans ses connaissances n’est disposé à lui faire contrepoids.

L'histoire de la science des cristaux, mieux que celle d'aucune autre science, met en valeur la puissance des systèmes philosophiques ; elle semble à cette époque n'être que leur prolongement. Tout du moins nous avons pu montrer en étudiant chaque œuvre la lutte des théories méeaniques et des théories cinétiques, la lutte du raisonnement et de la description, la lutte des hypothèses et des classifications. Reprenons la question dans son ensemble, et nous dégagerons chacune des philosophies qui ont présidé à leur tour à l’évolution de la cristallographie.

4. Tout d’abord, dès la dernière moitié du xvn° siècle, la cristallographie naissante emprunta la méthode cartésienne ; le savant observe la nature et au besoin la regarde de près ; il ne pousse pas toutefois ses recherches au delà des constatations faciles, rapides et superficielles, que tous font en ouvrant les yeux te ; 1l dédaigne les instruments de mesure et la technique expérimentale ; il ne vise d’ailleurs ni à une connaissance approfondie des formes -cristallines, ni à la découverte de nouvelles espèces. Son but est ailleurs. Il se propose avant tout de. relier les faits connus par quelques raisonnements simples qui les rendent solidaires les uns des autres et solidaires du monde entier ; aucun produit isolé n’est étudié pour lui-même ; les conclusions tirées d’un échantillon particulier s’élargissent indéfiniment, au point que le corps qui en a fourni l'occasion semble simplement servir d’illustration à une doctrine très générale. Si Sténon s’arrête un instant à décrire le cristal de roche, la pyrite ou le diamant, c’est pour faire mieux ressortir que ces minéraux sont dus a une transformation du milieu environnant dont toutes les phases sont inscrites dans la pierre arrachée au sol. — Si Tournefort nous montre qu’un minéral est susceptible de croître, c'est pour établir défi-

1. Rapprocher de cette méthode scientifique l'idéal que l’on se faisait . | à la même époque de l’honnèête homme qui ne « se pique de rien ». |

nitivement qu'il est analogue aux végétaux, qu'il se nourrit, qu'il grandit, qu'il se reproduit comme eux. —Si Borrichius remarque que l’eau suintant à travers les parois des grottes donne naissance? aux stalactites, c’est pour conclure immédiatement que toutes les pierres sont uni- quement formées d’eau que des circonstances spéciales . empêchent de reprendre la forme liquide. —Si Dortous de Mairan croit que la congélation de l’eau est due au vetrait d'une matière subtile impondérable, il attribuera à cette matière subtile un rôle immense, et fera de son existence la base d’un système du monde, etc.

Quels sont les caractères communs de ces théories au premier abord disparates ? Elles ont toutes comme point de départ quelques faits d'observation courante; elles interprètent ces faits et les généralisent d’une manière souvent arbitraire ; le doute méthodique de Descartes en écartant l'autorité d'explications traditionnelles admises le plus souvent sans discussion, laisse aux nouvelles doctrines la liberté de tirer toutes leurs conséquences ; une seule condition logique leur sera imposée ; il n’y sera toléré ni hésitation ni contradiction ; leur principe une fois admis, elles se déroulent fatalement — elles seront donc caractérisées par une très grande raideur. D'autre part, dès leur apparition, elles seront définitives, et toutes leurs parties se déduiront rigoureusement les uns des autres. La science ne prend de l’expérience qu'un minimum ou qu'une indication ; sur ce léger fondement, la raison construit un superbe monument dont tout est solide sauf les bases ; par là aucune théorie ne parvient à s’imposer ; les problèmes sitôt résolus sont remis en discussion. Chaqué nouvel arrivant fait table rase du passé avant de proposer ses conelusions !

L'œuvre du savant cartésien ne fait appel qu'au sens commun et à la logique déductive ; elle est accessible sans exiger d'éducation préalable à tous ceux qui sont capables d’un effort soutenu de la pensée — voilà sa force — mais les observations dont elle part, l'interprétation

qu’elle en donne et dont elle tire les conclusions les plus lointaines sont ou vagues ou arbitraires — voilà sa faiblesse.

C’est que pour le philosophe, le cristal arraché au sol est peu intéressant à étudier seul ; il ne vaut que parce qu'il est le symbole de certaines lois naturelles dont il nous livre le secret. Dans ses audacieuses synthèses, la Jeune cristallographie considère la description comme un moyen, non comme une fin. Elle est avant tout explicative ; elle bannit comme irrationnel, le merveilleux, l’imprévu, les actions à distance, etc. ; elle n’admet comme causes et effets que les phénomènes mécaniques ; elle s’astreindra à suivre dans ses plus infimes détails, dont aucun n’est négligeables, l'histoire théorique de la naissance des cristaux, de leur formation, de leur figuration; elle ne laissera au: hasard aucune place ; elle dévoilera les causes des irrégularités accidentelles produites exceptionnellement ; elle ne saura pas ignorer. La logique s’épuisera à donner les raisons d’être des moindres particularités remarquées chez les minéraux. |

Que vaut la théorie ainsi construite ? Si le point de départ est fantaisiste ou erroné, elle reste fantaisiste ou erronée, les développements ne faisant que mettre en dumière l'erreur ou la fantaisie initiale. :

Si le point de départ est exact, la théorie et l'observation se confirment l’une par l’autre en se servant mutuellement d'illustration. La pensée semble deviner la nature, tant ses prévisions concordent avec l'expérience ; elle domine de loin les recherches dont les résultats sont prévus ct sont englobés tout entiers dans ses généralisations fondamentales. C'est ainsi par exemple que Sténon explique l’origine des cristaux de quartz ; il a pressenti quelquesunes des lois découvertes par la physique moderne ; il les applique sans toutefois les énoncer ; il lance dans toutes les directions quelques vigoureux coups de sonde dont il ne peut profiter faute d’instruments suffisants. Que peutil faire, en effet, vu l'absence d’une chimie connaissant

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réellement les propriétés et les réactions des différentes matières, des remarquables et indiscutables notions d’équilibre dont il développe les conséquences. Evidemment, en dehors du connu, la science ne peut rien prévoir. Elle ne recherche d’ailleurs ni les découvertes sensationnelles ni es applications pratiques; si elle témoigne la vigueur encore insoupçonnée de l'esprit humain, elle ne se propose pas d'augmenter la puissance matérielle que l’homme a - sur la nature, Même atteignant le réel, elle reste confinée dans la pensée. Voilà pourquoi chaque savant exerce si peu d'influence. Si son système est logique et conforme à nos connaissances, rien ne prouvera quil est vrai ; rien ne pourra le faire sortir de la liste des possibilités éternellement discutables. :

Si la philosophie cartésienne crée les sciences de la nature, elle est impuissante à les organiser ; elle leur donne une impulsion vigoureuse, mais néglige par sa méthode même les instruments de travail ; ces instruments, la cristallographie Les prendra dans les nouvelles découvertes et les nouvelles hypothèses qui se font jour au début du xvur siècle et qui contribuent à modifier la marche de l'esprit humain.

5. L'usage du microscope, en ouvrant à l’investigation «les savants un vaste domaine encore inexploré, leur donna l'ambition et l'espoir de découvrir le secret de la consti- “tution de la matière (1). Allait-on enfin vérifier les théories corpusculaires émises dès l'antiquité, et mettre en évidence les insécables atomes, terme ultime de la division mécanique de tous les corps ? Quelques-uns sans doute le pensèrent ! Leewenhoee, par exemple, crut atteindre la molécule même ; il remarque la figuration constante des plus petites particules de chaque substance, et voit dans

1, On trouvera des détails et des vues très intéressantes à ce sujet dans la préface que Jean Sennebier a donné, à l’'Édition française des Opuscules «de physique de Spallanzani (1777).

cette forme fixe la seule cause des propriétés spécifiques de chaque cristal.

Physiciens et naturalistes font de cette hypothèse une des bases de la philosophie. Ceux mêmes qui ne s'adonnent pas aux recherches microscopiques, l’admettent désormais sans discussion ; la forme cristalline des particules est déduite de la forme de chaque cristal. C’est afin de pouvoir la déterminer avec précision que Bourguet, Rouelle et bien d’autres étudient avec tant d'attention les divers échantillons de minéraux ou de sels chimiques ; ils voudront prouver que les édifices cristallins les plus variés sont formés par la superposition de lamelles, ou de solides géométriques très simples, s'empilant les uns sur les autres régulièrement ; mais cela ne suffit pas. La connaissance du cristallisé n’a pas pour eux grand intérêt ;il faut cependant l’acquérir, car elle peut jeter un jour sur les théories de la cristallisation.

Voici la première. conséquence des hypothèses corpusculaires. Les cristaux les plus ‘divers ne diffèrent les uns des autres que par les figures variées de leurs molécules constituantes. Ces molécules, à quelque corps qu’elles appartiennent, étaient précédemment disséminées dans un milieu fluide dont peu importe la nature ; elles se rapprochent peu à peu et s’assemblent suivant les mêmes lois ; mais dans quelles circonstances se séparent-elles de la masse liquide, qui lui servait de support ? De quelle manièrese réunissent-elles pour former les cristaux ? Voilà deux questions qui se posent immédialement et que la théorie corpusculaire à elle seule ne résoud pas. Les savants ne les laissent toutefois pas sans réponse.

Or, depuis les admirables découvertes de Newton, la loi de gravitation universelle domine l’ensemble de la science: elle sert de guide au philosophe aussi bien dans l'infiniment grand astronomique, que dans l’infiniment petit moléculaire ; c'est elle, au dire du cristallographe, qui dirige le mouvement des atomes nageant au sein d’un dissolvant ; c’est donc elle qu’il faudra invoquer pour expli-

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quer l’accolement de particules semblables formant peu à peu un cristal En effet, l'équilibre d’une solution est rompu par le retrait d'une partie d’un des principes constituant. Si le liquide s’évapore, elle se concentrera peu à peu ; les molécules dissoutes conservant leur individua- - lité se rapprocheront les unes des autres, et s’attirant mutuellement finiront par se rencontrer. Tels sont en gros les phénomènes qui se succèdent lors du dépôt d’un solide cristallin. Nous sommes loin, on le voit, des théories mécanistes cartésiennes qui prétendaient suivre pas à pas, -Sans omettre un détail, les phases successives de la genèse d'un corps. Les détails de la forme cristalline ne sont pas, au contraire, déterminés avec précision : si la figure des molécules peut être exactement connue, si la loi d’attraction qui agit sur elles est définitivement connue, un point -pourtant à priori reste ignoré : e’est l'emplacement primitif des molécules actuellement cristallisées. Il en résulte qu'un cristal donné, quoique à peu près géométrique, et - quoique à peu près semblable aux autres échantillons de la même espèce chimique, n’aura pas une figuration absolument spécifique ; « il conservera quelques traces de l’irrégularité de son origine » (1). Le hasard, jusqu'alors banni de la science, et qui précisément à la même époque fait l’objet de nombreuses recherches, n’est ‘pas exclu des théories cinétiques de la matière.

Quelles sont les modifications que ces conceptions vont apporter aux doctrines scientifiques régnantes? La mé- ‘thode cartésienne jusqu'alors maîtresse de la science n’expliquait le présent que par le passé immédiat, les phénomènes successifs se déduisant mécaniquement les uns des autres à l'infini. La nouvelle école renonce à serrer les faits d'aussi près; elle se contente de les saisir dans leur ensemble et ne s’obstine plus à rendre raison des moindres particularités remarquées chez les cristaux. Par suite la pensée ne se perd plus dans un dédale de

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