‹ La Genèse de la Science des CristauxChapitre 55 sur 60 · Bourguet · texte numérisé non relu

Bourguet

détails d'où il lui est impossible de sortir. Si Descartes, Sténon ou Mairan partent d’un fait particulier pour créer un système du moride dont ils déduisent ensuite l’observation initiale, Bourguet, Guyton de Morveau et la plupart des physiciens au contraire dégagent malgré les causes accidentelles qui pourraient la masquer, la loi d'attraction universelle qui, dans sa simplicité grandiose, explique à elle seule la suite de tous les événements naturels!

Cette loi on l’applique telle quelle à la réunion des par-ticules qui se rassemblent pour cristalliser; c’est elle qui donne corps aux hypothèses corpusculaires jusqu'alors vagues ou obscures. Mais une fois en possession de la théorie générale de la cristallisation, l’esprit se trouve satisfait; il n’a done pas la patience d'analyser toutes les variables qui jouent un rôle véritable quoique restreint dans la formation de chaque cristal. L'observation méthodique, méticuleuse, rebute le savant qui pendant longtemps encore aime mieux connaître les raisons des choses que les choses elles-mêmes... |

Nous retrouverons cette manière de voir dans les œuvres de’tout le xvi° siècle; c’est elle qui en dernier heu inspira les travaux de Lamétaerie. C’est elle qui conduisit aux études d'équilibre chimique, à l'énoncé des lois de Berthollet, aux conceptions prématurées de phases que pour des raisons variées la science abandonna provisoirement! Son influence, d’abord grande, diminua peu à peu; c’est que vers la même époque le monde savant demande des recherches plus précises et plus minutieuses.Si admi-* rables que soient les systèmes généraux, donnant d’un seul coup la clef de tous les phénomènes connus, l’on ne peut passer sa vie à les contempler. Puis ces systèmes n’expliquent pas les diversités infinies que nous rencontrons dans les produits du règne minéral ; ils sont supplantés sans être supprimés par des essais de classification méthodique ; malgré le respect que l’on professe pour eux: ils disparaissent lentement de la cristallographie. Mécanique avec les cartésiens, théorique et générale avec les

newtoniens, la science des cristaux devint peu à peu descriptive.

6. La philosophie qui sapait l’érudition, l'autorité et la tradition, pour n’admettre en suprême ressort que le jugement de la raison, portait dans*ses bases mêmes le germe d'une immense expansion ; sa diffusion même créa des points de vue nouveaux qui la modifièrent considérablement. C’est elle, nous l’avons vu, qui avait encouragé les savants à construire une théorie de le SR d’après la connaissance de quelques cristaux isolés. C’est elle qui, faisant abstraction de tous les phénomènes perturbateurs troublant la genèse des « pierres angulaires », rattachaït la formation des corps cristallisés aux lois générales qui régissent l'univers! C’est elle, nous allons le montrer, qui, faisant abstraction des systèmes du monde et des hypothèses arbitraires représentant la naissance et l’accroissement des minéraux et eristaux salins, provoqua l’éclosion des essais de classification aboutissant à la cristallographie géométrique d'Haüy.

Quelles sont les causes de cette évolution qui à un examen superficiel semble être une révolution? Comment passa-t-on des théories mécaniques aux descriptions exactes et systématiques ?

Dès le début du xvnr siècle, quelques travailleurs dédaignant ou ignorant la griserie de la pensée pure, cherchent uniquement à bien connaître les aspects variés d'un cristal soit minéral, soit métallique, soit salin ; ou encore, ils se préoccupent de classer les cristaux unique-

ment d’après leurs qualités sensibles; mais pendant longtemps cet effort resta spécialisé et isolé de la philosophie; de même pendant de longues années les travaux de laboratoire restèrent isolés les uns des autres et ne s’influencèrent pas mutuellement.

Cependant le moment vint où l'hypothèse et la réalité se confrontèrent; la théorie demanda l'approbation de l'expérience avant de faire de l'expérience son seul guide et son point d’ APE: l’on finit par se lasser des systèmes

cohérents et précis qui expliquent trop bien la nature et ne laissent aux nouveaux venus le soin de découvrir une loi ou une application inédite d’un grand principe.

L’on vit qu'avant de raisonner il était bon de regarder; c'est ce que font à la fois chimistes et minéralogistes; par sa propagation même, par sa diffusion, la science devint sensualiste; à mesure qu’elle gagne des adeptes, elle s’aperçoit que le monde est d’une complexité effarante ; ce n’est plus une synthèse rapide et ingénieuse qui peut désormais satisfaire le savant ou le philosophe; il demande plutôt une analyse exacte des faits, une con- - naissance approfondie des propriétés des cristaux et refuse de se payer de mots; au lieu de partir d’un concept, la théorie cristallographique raisonnera sur des perceptions ; c'est ce qui nous explique la grande vogue des sciences naturelles ; chacun peut en observant ou simplement en regardant ajouter de nouveaux trésors à la science cristallographique comme d’ailleurs à toute la science !

Tant que par le seul effort de sa raison l’amateur croyait trouver la copie ou l'image de la nature ; tant que la science, œuvre d’un homme, s’imposait aux autres hommes par la puissance de sa logique, la cristallographie resta spéculative et se réduisit à une théorie de la cristallisation ; dès que la nouvelle méthode, en modifiant ce plan d’études, exigea la collaboration de toutes les bonnes volontés qui cherchent à connaître le monde, la science devint à la fois expérimentale et descriptive. Et d'abord étant œuvre collective et non plus œuvre individuelle, elle se divise en différents chapitres qui peuvent s’étudier séparément. Le même travailleur ne sera plus obligé de répondre d’une manière satisfaisante à toutes les questions que l’étude des cristaux pourrait soulever ; il se Contentera par exemple d'observer Le spath ou le feldspath, Le gypse de Montmartre ou les cristallisations métalliques ; il pourra aussi n’attacher de l'importance qu’à une série de qualités sensibles sans tenir compte des autres propriétés du même corps : à la structure des tissus, à la

dureté, à l'aspect général, ou à la mesure des angles dièdres.

Sans renoncer au .. le savant se préoccupera plutôt de découvrir les analogies et les différences que l’examen des cristaux met en évidence, que de rechercher les lois inconnues et inconnaissables qui dirigent la formation des cristallisations les plus variées. Tout en restant abstraite, la eristallographie, comme d’ailleurs toutes les sciences de la même époque, passera de la spéculation mécanique à la classification théorique ; elle voulait autrefois avec Sténon atteindre par un effort de pensée la construction même du cristal ; elle se propose maintenant de ranger les richesses naturelles sur des casiers appropriés ; mais dans quel ordre placerons-nous les échantillons arrachés au sol ou formés dans les laboratoires ? La mode des collections et des cabinets d'histoire naturelle vint demander une solution immédiate de ce difficile problème. L’accumulation d'observations, de faits variés, d'expériences rapides et décousues, en enrichissant la science, avait troublé son ordonnance, et il semblait nécessaire de la présenter dans son ensemble.

Les premiers essais de classification furent absolument artificiels et arbitraires ; vers le milieu du siècle, les « dicfionnaires » de chimie ou d'histoire naturelle se multiplient. L'ordre alphabétique et conventionnel imposé à la nature, s'il permet de placer chaque renseignement à une page du livre où chacun saura le retrouver, ne satisfait cependant pas notre raison ; on lui substitue peu à peu un ordre plus rationnel et mieux adapté au sujet traité. Cet ordre, tout du moins en cristallographie, s'établit après quelques tâtonnements infructueux. C’est un cadre formel et plus spécialement géométrique qui contiendra désormais tous les cristaux naturels ; ce cadre, comme la mécanique d'autrefois, semblera indépendant des objets qui l'ont fait naître ; mais à la différence de cette mécanique, il ne dépassera plus les objets qui viendront se ranger à la place qui leur aura été assignée.

Certes, la transformation de la science, et tout spécialement de la science des cristaux, ne s’est pas faite en un jour et d’un mouvement uniforme ; des fantaisies individuelles ont pu pour un temps modifier le cours de son évolution naturelle ; certes, nous pourrions signaler à la fin du xvine siècle des descripteurs s’attardant à l'étude d'objets isolés et dédaignant les classifications ; certes, il existait à cette époque des systémateurs rigoureux qui persistèrent à préférer la spéculation pure. Il n’en reste pas moins que la cristallographie suit une évolution constante vers la même forme. La théorie, au lieu de représenter l'histoire de la formation du cristal, ira au devant de nos observations, les provoquera, les devinera ; l’observation à son tour modifiera la théorie, qui n’aura d'autre usage que de relier par des lois fixes les échantillons variés que nous pouvons seuls étudier. « Si le raisonnement, dit Macquer,-

est en quelque sorte l'organe de la vue du physicien, l’expérience en est le toucher ; ce dernier sens doit constamment rectifier chez lui les erreurs auxquelles le premier, n'est que trop sujet ; si l'expérience qui n’est pas dirigée par la théorie est toujours un tâtonnement aveugle, la théorie sans l'expérience n’est jamais qu'un coup d'œil trompeur et mal assuré. »

Les découvertes cristallographiques de la fin du xvm° siècle ne sont dues qu'à la réunion de ces deux grands secours ; si elles mettent en lumière certaines propriétés, certaines discontinuités essentielles de la matière ; si elles négligent d'enregistrer d’autres qualités des cristaux, elles créent un langage admirable qui ne sera plus modifié et

servira de base à la science.

La cristallographie géométrique et descriptive sort définitivement de la période des tâtonnements infructueux et incomplets ; «elle s'élève avec Haüy au degré de généralisation d’où dérivent ces formules analytiques si bien assorties au véritable esprit des sciences, à l’aide desquelles une multitude de faits qui diffèrent en apparence

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les uns des autres, viennent se ranger autour d'un fait “unique qui leur sert comme de ralliement ».

7. La cristallographie ne se présente donc pas à nous pendant le cours du xvir siècle comme une science autonome, organisée, vivante, qui a sa personnalité propre et se développe suivant les lois:d’une nécessité interne ; son évolution au contraire nous semblait de prime abord capricieuse, indéterminée. Un examen plus approfondi nous à révélé une analogie saisissante entre les grands courants philosophiques et les théories cristallographiques contemporaines. Une question se pose encore : pourrionsnous mettre en évidence l'influence du rôle social du savant et du rôle social de la science sur les recherches scientifiques elles-mêmes ? La solution d'un aussi vaste problème dépasse étrangement les conclusions fragmentaires et incomplètes que l’histoire de la science des cristaux peut se permettre; nous ne pouvons songer à l’aborder (1).

Signalons simplement un trait qui a pu modifier l'aspect de la science des cristaux au xvim° siècle ; les savants d'alors, s'ils ne dédaignent ni l’observation, ni l’expérience, ni les instruments de physique, sont cependant des amateurs, grands seigneurs ou riches fonctionnaires recherchant la vérité pour le seul plaisir de la connaître. N'ayant été soumis à aucune discipline rigoureuse et professionnelle qui impose une critique constante de la pensée, ils seront facilement séduits par des théories claires et générales plutôt que solides et précises. Leur science est objet de conversation avant d’être recherche technique. Leurs expériences, quoique nombreuses, visent plutôt à la satisfaction immédiate de leur curiosité, ou à

1. Dans une étude plus approfondie que celle-ci et englobant un grand nombré d’efforts scientifiques de tous genres, il nous faudrait rechercher quelles modifications sociales ont fait opposer la perfection que la pe de classiques croyait atteindre dans chaque œuvre à la conception de « progrès indéfinis » révês par Condorcet, et qui rendaient chaque savant collaborateur de l’œuvre de l'humanité |

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