SURTOUT AUX INFINIMENT PETITS
Que les grands végétaux, cryptogames ou phanérogames, se prêtent à une sorle d’obéissance passive en
(4) À. Munrz. — C.-R. de l'Ac. d, Se., t. Lxxxvi. — Janvier 1878.
lant qu’actes d’assimilation, ou de désassimilation, il n'en est pas moins vrai qu'ils ne peuvent remplir ce rôle indifférent qu’à litre provisoire. Pas plus les agarics que les autres plantes employées par M. Müntz, dans ses expériences, ne sauraient respirer inpunément dans une atmosphère faite exclusivement d’azote ou d'acide carbonique ; les premiers, en effet, après avoir donné de r’alcool plus ou moins à regret, se peuplent bientôt de vibrions, et 1ls tombent en décomposition complète; les seconds meurent bientôt par asphyxie.
Les plantes inférieures, celles principalement qui sont formées d'une seule ou de quelques cellules juxtaposées, jouissent, à cet égard, d’une immunilé beaucoup plus grande, et c'est sur elles surtout que les physiologistes devraient faire leurs épreuves. En ceci, les organismes microscopiques sont généralement supérieurs aux végétaux les plus parfaits, et leur résistance vitale est d’autant plus grande que leur structure est plus simple, et qu'elles peuvent se perpétuer avec plus ou moins de facilité, dans le temps, par leurs organes végétatifs, à l'exclusion du mode de reproduction par des organes spéciaux. Les ferments, en particulier, jouissent de ces priviléges, et c’est pour cela, sans doute, qu'il leur est loisible de descendre de tel ou tel proto-organisme dont le développement est complet ou purement transitoire. Les limites qu'il faudrait assigner à la source génésique des ferments sont loin de nous être connues, et s'il existe autant de variétés de ferments que celles que l’on découvre tous les jours, ce n’est pas que le moule où chacun se faconne doive être extrèmement varié. Il est
beaucoup plus probable, au contraire, qu’un même corpuscule générateur , selon le milieu qu'il rencontre, s'adapte physiologiquement aux conditions physico-chimiques qui lui sont offertes par ce milieu lui-même ; les faits d'adaptation réciproques signalés par Darwin pour les êtres supérieurs trouvent, à plus forte raison, leur nécessité chez les êtres cellulaires.
La nature exclusivement végétale de tous les ferments figurés connus prête un appui soide à la doctrine de leur genèse par voie de ‘mutabilité, et 1l y a quelques années seulement, alors que les classificateurs, trompés par les apparences de la motilité animale, distinguaient tout à la fois des ferments animaux et des ferments végétaux, 1l était plus difficile d'établir une règle générale.
Les plantes sinplement cellulaires , lorsqu'elles sont appelées à faire fonction de ferments, présentent sur les végétaux plus élevés en organisation cet avantage qu'elles peuvent jouer leur nouveau rôle avec plus ou moins de stabilité, et mes expériences antérieurs tendent à prouver que, pour certaines d’'entr'elles, tout au moins, la fonction fermentatrice une fois commencée, elle revêt désormais tous les caractères de la permanence. L’être qui n'était pas ferment le devient donc par la force des choses, et l'assimilation physiologique de la cellule microphytique avec la cellule ferment est aussi nettement accusée qu'elle peut l'être.
Les progrès de la chimie et de la micrographie aidant, la mission biologique de certaines plantes inférieures estaujourd'hui, du reste, beaucoup mieux connue qu’elle ne létait autrefois, et l’action, tantôt oxydante, tantôt
réductrice ou même purement catalylique de ces êtres infimes, s’est étendue, dans ces derniers temps. à des réactions où l’on soupçonnait à peine leur concours, si ce n'est même leur présence.
A côt# des ferments se placent, en effet, un certain nombre de microphytes, dont le modus vivendi leur est de beaucoup comparable, et, pour ne rappeler que quelques faits de découverte récente, je citerai l’action de ces infiniment petits dans la réduction des nitrates {1}, dans la production du gaz des marais (2), et dans celle de la sulfuration des eaux (3). Je pourrais citer d’autres faits de décomposition ou même de synthèses chimiques dont l'interprétation, restée longtemps obscure, pourrait s'expliquer très-simplement aujourd’hui par l’action des microphytes ; néanmoins, la question de la réduction des sulfates dans certaines eaux naturelles étant une de celles qui présentent le plus d'intérêt, je dirai seulement quelques mots de cette dernière.
Jusque dans ces derniers temps, la cause de la suifuration des eaux minérales naturelles était assez diversement interprétée par les auteurs. Quoi qu'il en soit, l'opinion d’Ossian Henry, attribuant la réduction des sulfates en sulfures à la présence de certaines matières
(1) E. Meuse. — Transformation des nitrates en nitrites par les Bactéries. — Berichte der deutschen chemischen Gesellschaft, t. vin, p. 1214.
(2) Léo Pororr.— Sur la fermentation de la cellulose et la production du gaz des marais. — Archiv fur die gesammte Physiologie, t. x, p. 113.
(3) E. PLaucaun. — Sur la formation des eaux minérales sulfureuses. — Journ. de Pharm. et de Chim., 4° série, t. xxv, p. 180.
organiques dans ses eaux, avait prévalu dans la science, et c'est, sans contredit, celle qui se rapprochait le plus de la vérité. Depuis nombre d'années déjà, les micrographes savaient que la glairine des eaux minérales était un mélange de diverses malières organisées, végélales ou animales {1}, mais le fait de la réduction des sulfates à l'aide de ces mêmes matières n'avait point été tenté expérimentalement. C’est à M. Plauchud, pharmacien à Folcalquier, que revient l'honneur de cette découverte, etles épreuves multipliées et suivies qu’il a inslituées à cet égard sur la réduction du sulfate de chaux, en particulier, ne laissent aucun doute sur la manière d'agir des microphytes connus sous le nom de sulfuraires.
Envisagée à ce point de vue nouveau , la sulfuration des eaux rentre dans le cadre des actions chimiques provoquées par des êtres vivant à la facon des ferments, et les résultats obtenus par M. Plauchud ont cela de praque qu’elles arriveront à permettre de fairc chez soi, à l’aide de sulfates appropriés, des eaux sulfureuses absolument identiques à celles que l’on va chercher dans diverses stations thermales.
Pour prouver d'une façon péremploire que c'était bien exclusivement aux sulfuraires vivantes que les eaux chargées de sulfate de chaux devaientleur transformation en sulfure, à l'exclusion des matières amorphes de nature simplement organique, M Plauchud a préparé trois séries de ballons témoins. Dans la première, il a intro-
(4) Cons. E. Lrrrré et Ch. RoBin. — Dictionnaire de Médecine, 13e édit., articles glairine et sulfuraire, p. 669 et 1494.
duit une solution de sulfate de chaux qu’il a additionnée de diverses matières organiques hydrocarbonées ; dans la seconde et la troisième série, il a mis la même eau en contact avec des sulfuraires lavées par décantation ; les ballons de la dernière série ont été soumis à l’ébulliüon pour annihiler la vitalité des organismes qui y avaient été déposés.
L'expérience ayant duré plusieurs mois, M. Plauchud a constaté que l'eau des ballons de la première série s’élait corrompue, mais ne s'était pas sulfurée. Tous les liquides de la seconde série se sont sulfurés, au contraire, dans l’espace de quelques jours, et l’on à pu ensemencer avec une prise minime de ces liquides autant de ballons que l’on a voulu. La série de ballons à sulfuraires bouillies n’a point donné trace de réduction, même au bout de quatre mois.
L'auteur a remarqué que la sulfuration des eaux était d’autant plus rapide que le volume des conferves qu’il ensemençait était plus considérable, ce qui devait être, et j’ajouterai même qu'il eût été curieux de prendre Île poids des sulfuraires, supposées sèches, avant comme après l'expérience. Il y aurait probablement un rapport à pouvoir établir, dans l’unité de temps, entre la somme pondérale des sulfuraires employées et celle du sulfate de chaux décomposé simultanément ; on pourrait arriver ainsi à un tirage sulfhydrométrique constant, et dans le cas où les eaux sulfureuses, ainsi faites, viendraient à être employées dans la thérapeutique, cette question de rapport et de dosage aurait bien sa valeur.
M. Plauchud n'ayant expérimenté que sur la variété
des eaux sulfureuses dont la base minéralisatrice est un sulfure alcalin, il resterait à savoir quel peut être le rôle des microphytes dans celles de ces eaux qui renferment également le soufre à l’état d'acide sulfhydrique libre. Des végétaux inférieurs, des algues d’une nature parliculière ne seraient-ils pas alors chargés d'émettre une sécrétion acide dont le résultat serait de décomposer plus ou moins partiellement le sulfure primitivement formé ? C’est ce qu’il resterait à savoir. Je ne pense pas, dans tous les cas, que les sulfuraires puissent remplir un rôle prolixe dans le dernier cas que je viens de citer, et je suis d'autant plus autorisé à le croire que M. Plauchud, en examinant, dans un autre ordre d'idées, l’ac tion de végétaux en tout semblables aux sulfuraires , morphologiquement parlant, sur des solutions aqueuses de tournesol, ne parait pas avoir constaté que ce réactif virât au rouge avant de disparaître des solutions qu'il avait primitivement Leintées par la teinture bleue mise en expérience. La dernière communication de mon honcrable collèg'ie à la Société de Pharmacie de Paris {1) ne mentionne, d’ailleurs, absolument rien à cet égard, et je ne saurais accorder à cette idée tout incidente plus d'importance qu’elle n’en saurait avoir.
Les résultats obtenus par M. Plauchud sur la cause de la sulfuration des eaux sont très-intéressants au point de vue de la physiologie des êtres inférieurs, et quoique
(1) PcaucauD. — Sur la décoloration de la teinture de tournesol par ies germes organisés et vivants. — Journ. de Pharm. et de Chim., 4e série, t.xxvI, p. 188,
DE LA CELLULE VÉGÉTALE. 75 je n'aie point fait l'expérience {1}, il serait possible que les sulfuraires ou , plus généralement, les végélaux constitutifs de la glairine ou barégine, pris en pleine activité de développement, et ensemencés dans des milieux propres à donner certaines fermentations, se ploieraient volontiers à cette nouvelle fonction.
Le rôle des algues dans la minéralisation des eaux ne doit pas être exclusif aux eaux sulfureuses , et il est à peu près certain que les eaux ferrugineuses, celles principalement dans lesquelles le fer est a l’état de crénate ou d'apocrénate (Forges-les-Eaux), reconnaissent également comme facteurs des êtres microscopiques d’une nature à peu près identique. Cette étude comparative appliquée à d’autres eaux donnerait sans doute aussi la clef de réactions qui n’ont reçu jusqu'ici qu’une explication tout-à-fait insuffisante, el 1l n’en faudrait peut-être pas davantage pour trouver la raison de la sulfuration spontanée qu’on remarque chez un grand nombre d'eaux minérales conservées depuis longtemps en bouteilles.
(4) J'ai reçu de M. Plauchud des échantillons de sulfuraires au moment où mon travail était sur le point d'être terminé, etil m'a été impossible, jusqu'ici, de les expérimenter ; j'ai pu simplement constater la sulfuration facile des eaux séléniteuses de Paris à l’aide des microphytes que je dois à son obligeance, et ce phénomène de sulfuration qui n’a aucun rapport avec les phénomènes de putridité est on ne peut plus curieux. — L'absence de chromule dans les ramifications arborescentes du Leptomitus niveus (Agardh), qui domine principalement dans les échantillons. que j'ai examinés, serait probablement un obstacle à la transformation de leur tissu tubuleux en levüres ; je suis donc obligé de faire des réserves sur ce que je puis avoir conjecturé tout d'abord. —
76 MUTAB. FONCT. DE LA CELL. VÉGÉT.
Quoi qu'il puisse en advenir, les expériences précitées marquent une élape nouvelle dans le champ de la biologie cellulaire, et, loin d’avoir à les redouter, la mutabilité, telle que je l'ai définie pour les êtres inférieurs, ne peut y trouver qu’un nouvel argument en sa faveur.