LEUR DISSÉMINATION AÉRIENNE SUPPOSÉE
Depuis les travaux publiés dans ces dernières années sur le polymorphisme normal d’un grard nombre de végétaux cryptogamiques, la question: de l’origine aérienne des levüres s’est sensiblement modifiée dans l'esprit de certains, auteurs
Lorsque M. Pasteur, par exemple, parle aujourd'hui de germes de levüre répandus dans l'atmosphère, il y met beaucoup plus de eircouspection qu'autrefois, etil reconnait lui-même qu'il faut établir une ligne de démar-
3% ABSENCE DES LEVUBES
cation entre les levüres proprement dites et les germes de ces levüres {1}.
A plusieurs reprises, j'ai combattu M. Pasteur lorsqu'il soutenait que les germes desdites levüres étaient éparpillés à profusion dans l’atmosphère, mais si je le combattais alors, c’est qu’il considérait les levüres comme des organismes autonomes sereproduisant exclusivement par l'intermédiaire des cellules bourgeonnentes qu'elles émettent nalurellement, ces organismes bourgeonnants étant implicitement, dans sa pensée, les seuls germes que l’on püt récolter dans l’aimosphère. Cette idée première supposait, en effet, la dessication possible de la levüre à l'air libre et sa dissémination naturelle à la façon des sporules des moisissures ou d’autres corps pulvérulents représentant les germes normaux d’autres cryptogames d’une organisation plus ou moins élevée. Or, rien n’est aussi imaginaire que ce mode supposé de migration des levûres, rien n’est plus contraire à l'évidence des faits. — M. Pasteur, au reste, malgré de nombreuses concessions faites de sa part, n’est pas encore à l'heure présente entièrement converti, et, vaincu qu'il se trouve à chaque instant par les besoins de la cause panspermique, il retombe fatalement dansses anciennes erreurs.
Dans son même ouvrage sur la bière, dans le même
(1) L. PASTEUR, — Etudes sur la Bière, Paris, 1876, — dans une note de la page 74, dit : & Nous verrons, en effet, que les cellules de levûre et, à plus forte raison, ce qu'on peut appeler leurs germes (les faits du chap. V donneront l’explication de la différence de ces mots : germes de levûre et cellules de levère), ont d'autant plus besoin d'oxygène, etc. »
chapitre que celui que je citais en note à l'instant, et À la distance de quelques pages seulement, M. Pasteur place, en effet, la proposition suivante : « La levûre peut se déssécher et être réduite en poussière sans perdre sa faculté de reproduction, » et il ajoute : « Dans les paragraphes qui précèdent, nous avons eu des exemples d’ensemencements spontanés de levüres alcooliques. Je vais montrer que celte petite plante cellulaire peut, en effet, exister à l’état fécond sous forme de poussière, en suspension dans l'air, à la manière des spores de moisissures et des kystes de cerlains infusoires.
» Le 16 décembre 1872, continue M. Pasteur, on rassemble et l’on soumet à 1a presse tout le dépôt de levüre d’un &ppareil à bière d’un hectolitre de capacité. Vers la partie centrale du gâteau de levüre, on prélève de celle-ci quelques grammes qu'on mélange avec cinq fois leur poids de plâtre dans un mortier de porcelaine ; le mortier venait d'être chauffé, ainsi que le plâtre, dans une étuve à huile, vers 200°, puis refroidi rapidement. La poudre ainsi préparée a élé renfermée aussilôt dans un cornet dont le papier venait d’être flambé dans la flamme d’une lampe à alcool. Le cornet et son contenu ont ensuite été déposés dans une étuve de 20 à 25°. Les diverses précautions que nous venons d'indiquer avaient eu pour but d'éloigner de la poudre de plâtre et de levüre, sinon les germes des poussières en suspension dans l'air, du moins ceux des poussières répandues à la surface des objets, mortier, plâtre, papier. »
Que M. Pasteur avance que la levüre, à l’état sec,
conserve sa vitalité, c'est là un fait que personne ne lui contestera, mais sa méthode de pulvérisation dela levüre, méthode qui a reçu en pharmacologie le nom de pulvérisation par intermède, ce modus faciendi, dis-je, est précisément la condamnation formelle du premier terme de sa proposition.
La levüre qu'on laisse se dessécher naturellement ne se réduit jamais en poussière, elle se contracte, au contraire, sous forme de pelites masses agglutinées, et les couran{s atmosphériques ne sauraient avoir de prise sur le sédiment solide qui résulte de cette dessication.
C’est parce que M. Pasteur n'ignore point ce fait qu'il emploie précisément le plâtre comme corps divisant, lorsqu'il veut arriver à une pulvérisation forcée des parlicules de levère, mais si son expérience est excellente en tant qu'épreuve propre à faire voir la vitalité de la levüre qu’on a conservée dans le plâtre pendant des mois entiers, — sept à huit mois, dit M. Pasteur, — elle ne prouve absolument rien en ce qui touche la dissémination normale des levüres dans l'atmosphère {1).
On pourrait, à la rigueur même, innocenter M. Pasteur, s'il ne s'était jamais servi de la levüre plâtrée que pour ses expériences sur la résistance vitale des levûres et s'il n'avait pas tiré lui-même d’autres conséquences
(1) Il est très-probable que la levûre, desséchée seule, sans l’intermêde du plâtre, conserverait plus longtemps encore sa faculté de reproduction. J'ai conservé, pendant deux ans, des papiers sur lesquels j'avais mis filtrer des vins doux nouveaux, et j'ai vu, au bout de ce temps, les cellules de levûre qui y étaient adhérentes reprendre tout leur développement lorsque je les plaçais dans des conditions physiologiques convenables.
DANS L'ATMOSPHÈRE. 31 du résultat brut qu’il pouvait en obtenir. Mais M. Pasteur, à la fin même du paragraphe que j'ai cité plus haut, se hâte d'ajouter comme coinmentaire : « Les faits que je viens d'exposer ne peuvent laisser aucun doule sur l'existence possible des cellules de levûre en suspension dans l'air, sous forme de poussières, parliculièrement dans un laboratoire où l’on se livre à des recherches sur la fermentation alcoolique. (1) »
M. Pasteur, qui mieux est, s’est servi lui-même de sa levüre plâtrée pour faire des ensemencements qu’il compare aux ensemencements spontanés des levüres dans les milieux fermentescibles, et c’est là surtout l’abus qu'il importait de signaler. Je cile : « Au chapitre LT, $ VI (2), dit l'auteur, nous avons reconnu qu'une poussière de levüre et de plâtre conserve très-longlemps la faculté de reproduction de la levüre. Laissons tomber alors d’une assez grande hauteur un nuage de cette poussière, et, à une certaine distance au — dessous, ouvrons plusieurs ballons vides d’air, mais contenant un
(4) M. Pasteur, combattant un naturaliste allemand, M. de Bary, répète dans une note de la page 178 de son ouvrage :
« La diffusion des germes des levres est moins grande que ne le suppose ici M. de Barry. C'est seulement dans un laboratoire livré à des recherches sur les fermentations ou dans d’autres lieux semblables, celliers, caves, brasseries, que l’air contient en suspension de véritables cellules de levûre prêtes à germer dans les milieux sucrés. Abstraction faite de ces circonstances particulières, la levüre n’est très-répandue qu'à la surface des fruits ou sur les bois des arbres qui les portent, peut-être encore sur d’autres plantes. »
(2) Cette citation est prise au chap. V de l'ouvrage précédemment cité, p. 193 et 194.
liquide fermentescible qui aura subi préalablement la température de lébullition, puis refermons aussitôt chaque)ballon:., 22-202 J'ai constaté que les ballons s’ensemencenl facilement dans ces conditions...
een Les levüres spontanées proprement dites, dent j'ai parlé précédemment, sont après tout le résultat d'ensemencements de cette nature. Nées dans les liquides qui ont bouilli et qu'on a abandonnés au contact de l'air, dans un lieu où il doit v avoir des cellules ou des germes de levüres, etc... »
Il ne saurait y avoir de doute pour personne, et il est clair, d’après les cilations répétes que je viens de faire, que, lorsque M. Pasteur se laisse aller au courant de Ja plume, celle-ci suit également le cours normal de ses idées premières, à savoir ia croyance à la diffusion réelle des levüres dans l'atmosphère.
Toutes les publications de M. Pasteur sont empreintes des mêmes hésitations et, pour peu qu'on lise et qu’on relise attentivement ses écrits, on ne tardera pas à se convaincre qu’il se combat iui-même à son insu. C’est qu’en effet l’on ne peut triompher des lois immuables de la nature qu'avec les plus grands efforts, et je répéteral ici, Sans passion comme sans amerlume, avec un auteur on ne peut plus désintéressé dans le débat qui m'occupe, que, s’il est une chose « regrettable, c'est que la question des ferments organisés ait été subordonnée, pour M. Pasteur, à celle des générations spontanées.» (1)
J'ai établi antérieurement, et je crois être le premier
(4) D' Guizzaup. — Thèse déjà citée, page 10.
qui lai fait, que les levüres constituées, par le fait de leur état purement physique, étaient incapables de se disséminer en nature au sein de l'atmosphère. « On a pris trop peu en considération, disais-je (4), les conditions physiques auxquelles les êtres ferments devraient répondre dans la supposition prématurée de leur migration incessante dans l'océan gazeux qui nous entoure. Les corpuscules organisés, quelques ténus que les ait faits la nature, pour satisfaire à un déplacement mécanique facile, doivent être doués, en effet, par eux-mêmes de deux qualités fondamentales.
» La première, c’est le peu d’hygrométricité de leur tissu ; la seconde, c’est leur réductibnité en atômes im palpables sous les influences divisantes les plus légères. Or, je le demande, est-ce bien Ià le cas des ferments ? Soumettons à une dessication artificielle, aussi bien conduite que possible, le sédiment qui constitue la levüre de bière, par exemple, et nous obtiendrons toujours une masse agglutinée que l’eau seule pourra rediviser; il en sera de même des autres ferments végétaux connus. Ceci étant bien établi, l'absence dans l’air des agents de la fermentation alcoolique des sucres, en particulier, nous apparaitra donc comme une conséquence toute logique ; le contraire serait une anomalie flagrante aux lois de la nature. »
(1) J. Duvaz. — Sur la Mutabilité des germes microscopiques. — Dans le Journ. de l’Anat. et de la Physiol. de M. Ch. Robin. p. 402. — 1873. — J'ai refait un peu plus tard la même assertion à l'Académie des Sriences.