La Dynamique des phénomènes de la vie, p
§ 2. — Le tropisme serait une marche à la mort.
Lœb admet comme tropismes principaux : l'héliotropisme, le chimiotropisme et le géotropisme. Pour lui, la lumière, par exemple, produit d'invincibles attractions et répulsions, et le « rayon lumineux » semble « empaler l'animal », lui imposer fatalement une direction soit vers la source de la lumière, soit dans le sens opposé. Le même organisme peut être attiré ou repoussé par la lumière selon son état physiologique.
Un tel système parait renfermer de notables impossibilités.
Une très grave objection est que, si parmi les tropismes chimiques, quelques-uns pourraient conduire vers la substance qui nourrit, les autres tropismes ne semblent pouvoir remplir ce but que très accidentellement. Dès lors, la continuité de la vie ne s'explique plus. Par exemple, les marches invincibles vers la lumière et vers l'ombre ne sont pas forcément des moyens de trouver à manger et, dans le cas du géotropisme agissant seul, c'est pour l'animal l'immobilité dès qu'il a suivi, comme un liquide qui se répand, toutes les pentes sur lesquelles il s'est trouvé successivement placé...
Si l'on suppose que plusieurs tropismes entrent, comme on a dit, en conflit, le cas ne semble pas plus avantageux pour l'animal. Il suffit d'appliquer les règles de la mécanique pour comprendre qu'étant le jouet de plusieurs forces extérieures, tantôt il sera voué à l'immobilité, tantôt tournera sur lui-même ou ira dans une direction qui l'éloigné de la substance qui nourrit. C'est très exceptionnellement qu'il finira par la rencontrer!
Assurément l'illustre Lœb, dont les travaux physiologiques sont justement admirés et dont nous nous
OPPOSITION A LA NOTIOA b'iNSTINC'l' 59
permettons d'attaquer les idées seulement sur le terrain de cette science fertile en discussions qu'est la f)sycholo^ie zoologique, Lœb n'a [m oublier que les animaux ont, avant tout, besoin de se nourrir et de se reproduire ! Il sait que les actes des êtres vivants dépendent de l'énergie qu'ils ont empruntée .par la nutrition au monde extérieur, il sait que des induences extérieures agissent sur leurs appareils sensoriels et ensuite plus profondément dans l'intimité de leur être, créant ainsi, pour eux, un passé psychologique, qui comprend celui de l'espèce augmenté des acquisitions individuelles... Et ce que nous reprochons à ce savant, ce n'est certes pas d'ignorer tout cela, mais de ne pas voir que la notion de tropisme ne s'accorde pas avec tout cela, c'est-à-dire avec les réalités de la vie.
Peu importent en vérité, les restrictions prudentes, mais contradictoires de Lœb, qui en arrive à proclamer que, finalement, tout est possible et que les explications opposées au tropisme peuvent être vraies pour certains animaux! Peu importe également que G. Bohn, son disciple, ait écrit : « En étudiant les mécanismes des tropismes, je n'ai même pas essayé de les expliquer ))^; car n'est-ce pas donner une explication ou du moins tenter d'expliquer des phénomènes que de dire « ce sont des tropismes » — puisque ce mot veut dire attraction ou répulsion directe par les « agents » extérieurs?
On ne pourra pas nous reprocher d'exagérer les idées de Lœb et de ses disciples; nous montrons simplement leurs conséquences immédiates. Ce savant distingué n'est pas le seul auteur, certes, qui ait posé un principe sans en envisager toutes les conséquences ! Mais il arrive trop souvent que, quand un critique mon-
1. Bulletin de V Institut général psychologique, 5^ année, n^ 5, p. 414.
tre qu'une théorie aboutit à l'absurde, on l'accuse à tort de vouloir tourner cette théorie en dérision. On ne remarque pas que si le système est ridicule, ce n'est pas la faute du critique. C'est absolument comme si un ingénieur ayant tracé le plan d'une machine sur le papier, sans remarquer qu'elle ne pourrait fonctionner à cause d'un point mort, on reprochait à ceux qui le signalent d'être des ironistes parce qu'ils se contentent de dire que la machine ne marchera pas.
Avec le système deLœb, la vie ne serait pas possible sur terre! D'ailleurs quand, au moyen de la seule notion de tropisme, on cherche à expliquer les actions d'un animal, s'agirait-il d'un humble protozoaire, on se heurte à de tels non-sens, à de telles impossibilités qu'à moins de renoncer à exercer sa raison, il faut ou rejeter complètement la théorie de Lœb, ou bien admettre l'intervention d'autres facteurs que les tropismes. Aussi Lœb, Bohn et d'autres auteurs établissent-ils en principe, que si les tropismes sont capables déjà de s'opposer les uns aux autres, ils peuvent aussi être combattus par des influences extérieures et même intérieures... Ces savants ont admis l'existcînce de ces facteurs ; mais pour ne pas nuire, sans doute, à la simplicité de la doctrine, ils les laissent presque toujours en réserve; ils ne les font jamais, ou presque jamais, intervenir dans les explications qu'ils donnent des actes des animaux; ils les gardeiiL comme des arguments de raison à opposer aux contradicteurs indiscrets.
11 convient, toutefois, de faire une exception en ce qui concerne la sensibilité différentielle (qu'il ne faut pas entendre au sens classique). Nous étudierons plus loin ce genre de réaction que Lœb et Bohn croient discerner quelquefois, chez les animaux et qu'ils opposent aux tropismes tout en déclarant qu'il ne peut être question d'y voir « une faculté psychique ».
11 est bon de remarquer, d'une façon générale, que