OPPOSITION A LA NOTION I> INSTINCT
peuvent apj)rendre. C'est une erreur que nous combattons depuis plus de vingt ans. Le célèbre Bethe a cru qu'il était impossible d'instruire les Crustacés parce qu'après avoir arraché des proies à des Crabes et avoir maltraité ceux-ci avec la main à six reprises différentes, ils ne paraissaient pas redouter, la main! Bethe est certes un distingué physiologiste ; mais il n'a aucune idée de ce qu'est le dressage. Pour modifier les habitudes d'un sujet, il faut beaucoup plus de temps et de patience; six épreuves ne peuvent avoir aucun effet. Un Chien qui a l'habitude de sauter dans le sens de sa marche, en décrivant une courbe plongeante, doit être jeté en l'air et retourné dans certaines conditions, sept cents ou huit cents fois, en moyenne, avant de pouvoir exécuter le saut périlleux en arrière. Il faut avoir autant de patience avec les animaux inférieurs ou plutôt il faut en avoir davantage.
Par une éducation appropriée et poursuivie pendant plusieurs générations, on peut faire voler, dans le jour, des Papillons de nuit; et s'il est vrai que la chaleur aune influence sur les muscles des papillons, elle est loin d'avoir toute l'importance que lui attribue Bachmetjew. Il n'est pas bien difficile non plus de faire voler, la nuit, des papillons diurnes; nous avons souvent obtenu ce résultat^.
Nous rappellerons à ce sujet nos recherches sur l'activité provoquée pendant le jour, chez les animaux nocturnes et il nous sera permis de parler ici de quelques mammifères, puisque Lœb admet l'existence des tropismes dans cette classe. Nous avons eu des Lémuriens qui, ne recevant leur nourriture que dans le jour et étant excités à se mouvoir avant le coucher du soleil, avaient fini par être plus tranquilles la nuit que le jour. Plusieurs Musangs noirs nous ont aussi donné, à ce point de vue, des résultats
1. Pour l'étude des prétendus tropismes chez les insectes consulter les travaux de Bohn. \
fort nets, et nous avons en ce moment un Paradoxure qui, d'abord bruyant la nuit, dort maintenant à partir de 8 heures du soir, réservant toute son activité pour la journée. Il vient volontiers se promener au soleil; et, dans ce cas, ses iris sont si serrés qu'il est très difficile d'apercevoir la pupille sur la boule marron-clair de l'œil.
C'est là une véritable transformation d'une habitude spécifique.
11 est aussi très démonstratif de créer artificiellement des « apparences » de tropismes : Nous possédons des pigeons habitués à voler vers une lampe parce qu'auprès d'une lampe allumée, ils ont souvent trouvé du grain ; nous possédons aussi des pigeons qui se dirigent vers l'ombre, parce qu'ils ont l'habitude d'y être en repos. Ce n'est donc pas ici la lumière, qui détermine une attraction ou une répulsion, une modification protoplasmique... il y a cependant apparence de tropisme.
Ce n'est jamais l'agent lumineux qui attire ou repousse ; c'est la pâture, la tranquillité ou le danger dont cet agent peut être le signe, qui attirent ou repoussent. Le renversement du signe obtenu par l'éducation en est une preuve. Par exemple, à l'état de nature, le crapaud semble fuir la lumière. Or, les observations de notre collègue Rongé établissent qu'en captivité, apprivoisé, le crapaud recherche la lumière. Il est donc probable qu'à l'état de nature il ne la fuit que pour chercher l'humidité et se dissimuler. Quand il est apprivoisé, il ne redoute pas la lumière, parce qu'il ne trouve dans les lieux qu'elle éclaire ni sécheresse ni ennemis. Il y a bien là un fait psychologique et l'on exprimerait une idée fausse en disant que chez le crapaud, la lumière est inhibitrice, qu'il y a là un « phototropisme négatif » I
Je ne crois pas qu'il existe un seul être vivant duquel on puisse dire que la lumière agit sur lui
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directement, en raltiranl ou en le repoussant latalement, quels qu'aient été sonpass(' individuel, son éducation, son « dressage ». Si les rayons du soleil attirent en général les Dytiques à la surface de Veau^ on peut fort bien les dresser (en y consacrant beaucoup de patience) à venir, au contraire^ à la surface ([uand on recouvre leur aquarium d'un écran, et à fuir les rayons ardents du soleil. Il y a donc, ici, des associations d'impressions ([ui sans doute, restent bien indépendantes de la conscience; mais qui constituent une activité psychique propre à l'individu, un instinct qu'il n'y aurait, il nous semble, aucun avantage à, appeler d'un nom nouveau.
En résumé, Lœb et Bohn ont donné un nom particulier à ce qui n'est qu'une apparence. Le souci de n'appréhender que les réalités objectives a dévié chez eux de la façon la plus singulière; et ils ont abouti, ne leur en déplaise, à une conception métaphysique de la nature, dans laquelle des entités comme la lumière, la chaleur, le poids jouent le plus grand rôle. Où il y avait des phénomènes d'instinct, ils ont vu une obéissance aux « agents » extérieurs et ce fut là ce qu'on appelle en logique une erreur de substitution, car ils prêtent à des faits des attributs imaginaires.
Les prétendus tropismes auront été, répétons-le, les rayons N de la psychologie animale ; on a mis une vingtaine d'années à s'apercevoir qu'ils n'existent pas.
§ 6. — Définitions de la « sensibilité différentielle » données en Amérique et en France.
A. Point de vue de Loeb. — En psycho-physique, on se sert des mots « sensibilité différentielle » quand, au cours d'une expérience, le sujet humain a perçu une augmentation de sensation, correspondant à une augmentation de l'excitation périphérique.
Transportant cette notion dans la psychologie zoologique, Lœb dit qu'il y a sensibilité différentielle dans deux cas qui semblent assez différents; mais qui, d'après lui, se présentent fréquemment ensemble : 1° Quand un brusque changement d'éclairage détermine une nouvelle réaction chez un animal (c'est la sensibilité aux contrastes brusques) ; 2° Quand un animal recherche, indépendamment de la direction de l'excitant, le point le moins éclairé^.
Tout le monde a observé, au bord de la mer, que les Balanes qui garnissent les rochers se referment brusquement, quand on. passe la main au-dessus d'eux; c'est là, au sens de Lœb, un phénomène de sensibilité différentielle : « Il y a, dit-il, des animaux qui réagissent à des variations brusques de l'intensité de la lumière par un mouvement ou par un arrêt de leur mouvement. Si la Méduse dont nous avons déjà parlé [Polyorchis) repose immobile sur le fond du vase, on provoquera des mouvements de natation toutes les fois qu'on diminuera brusquement l'intensité de la lumière... Si on interpose la main entre un aquarium contenant des Serpula uncinata et la source lumineuse, les vers rentrent dans leur tube avec la vitesse d'une flèche... Chez un grand nombre de formes, cette sensibilité différentielle se manifeste en ce qu'une augmentation brusque de l'intensité de la lumière les fait entrer en mouvement, tandis qu'une diminution brusque les arrête ou les endort. Les animaux qui sont dans ce cas se rassemblent généralement aux endroits où l'intensité lumineuse est minimum (par rapport au reste du milieu). Les endroits auxquels se rassemblent des animaux donnés sont caractéristiques du type auquel ils appartiennent. Dans un vase transparent, éclairé latéralement, des animaux positivement héliotropiques se rassemble-