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CHAPITRE II

PARTIE POSITIVE). — CRITÈRE OBJECTIF ET PLACE DE L'INSTINCT DANS LES PHÉNOMÈNES DU MONDE

>^ 1. — Critère objectif de l'instinct.

Distinction entre les actes d'instinct et les mouvements

d'une machine.

Avant d'étudier les actes des animaux et de leur donner des noms différents ^, le philosophe doit déterminer la place que ces phénomènes, considérés en bloc, occupent parmi les autres phénomènes de la nature.

Descartes a posé le problème dans une affirmation qu'il n'a d'ailleurs pas prouvée : « S'il y avait des machines qui eussent les organes et la figure extérieure d'un singe ou de quelque autre animal sans raison, nous n'aurions aucun moyen pour reconnaître qu'elles ne seraient pas, en tout, de même nature que ces animaux... » Ce raisonnement, si souvent reproduit sous diverses formes, est-il exact? Il soulève plusieurs questions de grande importance.

1. Le lecteur verra que si nous adoptons des noms d'espèce pour désigner des actes ayant un caractère différent, nous leur donnons exactement le sens que donnent au mot espèce en biologie, les évolutionnistes pour qui la systématique n'est qu'une étude mnémotechnique n'établissant jamais aucune barrière infranchissable entre les êtres vivants et indiquant seulement des degrés de développement.

C'est, d'abord, celle des rapports qui peuvent exister entre l'énergie extérieure et les mouvements des animaux. On pourrait poser ainsi cette partie du problème : les machines rendent en travail, du moins en grande partie, l'énergie que les « agents » extérieurs leur communiquent et ce travail est, pour chaque machine, dans un certain rapport mathématique avec l'énergie extérieure accumulée dans cette machine. En est-il de même chez les êtres vivants?

Nous avons vu que les partisans de la notion de tropisme ont mal posé la question. Ils ont voulu prouver que la réaction est fonction de l'excitation. Or, dans les conditions ordinaires de la vie, ce n'est pas entre l'excitation et les réactions qu'il faut chercher un rapport quantitatif.

Il n'en demeure pas moins certain — si les lois physico-chimiques ne sont pas un simple rêve — que l'équivalence existe entre la somme de travail fournie par une substance vivante et l'énergie qu'elle a amassée, déduction faite des déchets que prévoit la loi de Carnot; mais, précisément parce que l'être vivant est un accumulateur d'énergie, il faut, pour prouver cette relation, au lieu de considérer l'excitation actuelle et la réaction, comme les partisans des tropismes l'ont fait, établir une comparaison entre ce qu'a accumulé d'énergie, par la nutrition, un organisme, de sa naissance à sa mort et, d'autre part, le travail effectué par ce même organisme en y ajoutant les réactions de décomposition du cadavre^. J'imagine qu'une telle expérience ne serait pas facile. Elle n'est cependant pas impossible.

Et elle prouverait certainement que si l'animal diffère d'une machine, ce n'est pas parce qu'il crée de l'énergie, et qu'en sommeil est soumis auxlois physico-chimiques.

1. Il faudrait aussi tenir compte de l'œuvre de la génération; et la question se compliquerait encore, nécessairement, des rejets de matières plus ou moins utilisées par l'organisme.

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Il raut donc chercher d'un autre cùlé la diiïérence qui existe entre un animal et une machine.

Dans une machine, comme chez les animaux, une portion d'énergie se trouve emmagasinée; et, pendant un temps donné, peut agir sur des leviers et engrenages de façon à lutter contre les forces extérieures*. Un tel système est capable, par exemple, de gravir une pente, — ce que ne peut faire un corps inerte sans intervention actuelle de l'énergie extérieure. Sans doute, tout animal sait changer sa direction d'après les circonstances; mais certaines, machines changent aussi la leur; on peut très bien concevoir un mécanisme tel qu'en un temps donné, il change un nombre de fois déterminé la direction de sa masse; on a construit des machines qui décrivent un huit de chiffre avec une correction parfaite ! Il n'est même pas juste de dire que cette correction absolue, tenant à l'essence de ces mécanismes, ils font nécessairement toujours les mêmes mouvements et ne pourraient répondre différemment à des influences différentes créées par le monde extérieur, comme un animal le sait faire; car il existe des distributeurs qui, pour une pièce de 5 centimes, jettent x grammes de bonbons et, pour 10 centimes, 2 x grammes des mêmes bonbons...

Aboutirons-nous donc au raisonnement cartésien en disant que l'animal est une machine? Ce serait identifier des choses au fond très dissemblables. C'est que, en effet, une machine peut effectuer un nombre déterminé de mouvements ; mais elle ne sait pas récupérer d'elle-même l'énergie qu'elle a dépensée et, surtout, l'emploi de ses rouages dans le monde extérieur, au lieu de les fortifier d'abord, les use dès le

1. Il n'est donc pas juste de dire, avec saint Thomas : « Vita in viotu » et, avec Farges et Barbedette : « La vie est l'activité en vertu de laquelle une substance se meut ou peut se mouvoir d'elle-même. » Cours de philosophie scolaslique. T. I, p. 462.

début, sans que jamais leur nombre augmente par l'exercice, tandis que l'animal se développe et apprend physiologiquement : il a de la mémoire.

Depuis Comte, on s'est habitué à identifier mémoire et inertie; et les évolutionnistes ont vu dans ce rapprochement un lien de plus entre les phénomènes biologiques et physico-chimiques. On ne conçoit pas, cependant, en quoi un phénomène de durée, comme l'inertie, ressemble à un phénomène de répétition. Continuer un mouvement commencé, ce n'est pas le refaire, le recommencer après être revenu à la position d'équilibre.

Reprenons quelques exemples classiques.

La cire façonnée par les doigts du sculpteur garde la forme qui lui est ainsi donnée; on a même écrit qu'elle s'en souvient, mais elle n'a acquis de ce fait aucun pouvoir de reprendre sa forme primitive et de se façonner de nouveau. Elle est, à vrai dire, devenue plus molle par suite du maniement; mais c'est là une possibilité d'être influencée plus profondément par une action extérieure et non de restituer' le phénomène du façonnement. De même, il n'y a pas tendance au retour vers un état antérieur et à recommencer ensuite la modification de cet état dans le fait qu'une branche écartée de la direction dans laquelle elle a poussé, tend à la reprendre. La force de redressement n'a été que combattue par la main qui a écarté la branche; elle s'est montrée de nouveau quand cette opposition a cessé. L'hystérésis, dont on a voulu tirer des conséquences singulières, est un phénomène d'inertie, et l'on ne voit pas en quoi il est possible de le rapprocher de la mémoire. Il faut confondre durée et mémoire pour penser que l'hystérésis est un « souvenir du métal ». A ce point de vue la continuité du débit d'une rivière serait la mémoire de la rivière? Enfin, pour reprendre un exemple très connu, la photographie d'un paysage conserve la trace

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de ce paysage, mais la plaque ne se souvient pas, parce qu'elle ne sait pas recommencer le phénomène chimique qui l'a déjà modifiée; elle ne sait pas revenir à son état primitif et s'impressionner de nouveau.

Bien différent est le comportement du protoplasme!

La matière vivante est, chaque fois qu'elle se souvient, le théâtre d'un même phénomène; elle sait le faire renaître en elle; elle sait aussi acquérir de nouveaux souvenirs, c'est-à-dire de nouvelles habitudes.

Aristote a fait remarquer que les animaux prennent des habitudes et qu'une pierre jetée en l'air ne prend pas l'habitude d'y rester. L. Dumont et toute la philosophie classique actuelle (voir Rabier) ont cru pouvoir répondre à cela que l'animal ne prend pas davantage cette habitude; mais c'est une erreur puisque l'adaptation lente transforme le saut plané en vol véritable, crée le parachute, puis l'aile du reptile volant, du mammifère volant, de l'oiseau... Et si la matière vivante s'adapte et se perfectionne, c'est qu'elle sait répéter son effort. La substance vivante qui a fonctionné revient à un état voisin de son état primitif, l'impression qui a ébranlé une cellule nerveuse se répète sans qu'il soit nécessaire que la même action venant du monde extérieur la provoque. Telle est la mémoire; elle ne consiste pas à durer, à suivre un chemin; elle consiste, au figuré, à commencer à suivre un chemin, à s'y arrêter, à revenir sur ce chemin et à le parcourir de nouveau plus ou moins complètement (au besoin sans la cause directe extérieure qui a déterminé le premier parcours), puis à modifier ce parcours en subissant des influences extérieures. Il y a donc deux caractéristiques de la mémoire biologique : 1° la répétition du phénomène, sans intervention des causes premières ; 2° son incomparable « faculté adaptative ».

Rien de pareil n'existe dans le monde minéral : un

astre qui se meut en décrivant une ellipse continue constamment son mouvement; il ne le suspend pas pour le reprendre ensuite. Quand la mémoire évolue, elle se distingue encore davantage des phénomènes mécaniques ; en effet, le présent cesse pour elle d'être semblable au passé et, tout en se répétant en quelque chose, elle se modifie aussi en quelque chose, puisqu'elle s'adapte.

Toute fonction vitale est un phénomène de mémoire ; le psychologique n'est qu'un département du physiologique, c'est-à-dire de la mémoire vitale. Le psychisme naît avec la vie ; la nutrition est un phénomène de mémoire nutritive puisque l'estomac qui a digéré se retrouve prêt à digérer de nouveau ; la génération est une mémoire reproductrice, puisque les organes de la génération recommencent sans cesse à organiser de la substance vivante.

Voilà, selon nous, ce qui différencie la mémoire de la substance sentante, des phénomènes de durée et d'accroissement de résistance ou de soumission à l'influence actuelle extérieure que nous voyons dans le monde inorganique.

Dès lors, l'analogie entre l'animal et une machine cesse de nous obséder : les régimes fonctionnels de l'un et de l'autre sont différents. Dans un animal, comme dans une machine, le rendement global est probablement fonction de l'énergie dépensée à actionner les mouvements; mais Vanimal apprend. Les attractions et les répulsions dont les animaux nous donnent le spectacle et qui, finalement, constituent leurs fonctions principales, ne s'expliquent donc pas par les lois qui régissent la matière brute ou la matière ouvrée en machine, — ce qui ne signifie point, d'ailleurs, qu'il existe un « principe vital », mais que les lois de l'énergétique ont, dans l'être vivant, un degré de complexité qui n'existe pas dans les réactions des minéraux.

CRITERE OBJECTIF ET PI-ACE HE I, F^STI^CT

Définition de l'instinct. — Nous avons maintenant disliniiué les actes des animaux des mouvements des corps inertes et des macliines ; mais ces actes semblent présenter bien des différences entre eux. Auxquels aj)pliquerons-nous le mot instinct?

On a souvent critiqué la notion d'instinct; on lui a reproché des imperfections multiples et très différentes. Mais, si quelques objections de détail sont justifiées, elles ne peuvent porter sur le caractère permanent, essentiel de l'instinct; quant aux autres, elles sont basées sur de simples erreurs d'observation et aussi de logique.

Tous ceux qui ont cru à l'instinct ont admis qu'il se manifeste quand un homme ou un animal est invinciblement poussé à accomplir des actes familiers à son espèce et dont (à ce moment précis du moins), il ne comprend pas, il n'envisage pas le but. Les animaux supérieurs peuvent sans doute, comme l'homme, ou du moins jusqu'à un certain point, se rendre compte du but d'un acte instinctif; mais ce n'est là qu'une opération mentale surajoutée.

L'ignorance du but dans l'action est la caractéristique nette et claire de l'instinct; et c'est tout ce que nous retenons des définitions qu'on en a données*. Nous nous sommes attaché, on le verra, à faire ressortir objectivement ce caractère de l'instinct. On peut, en effet, montrer expérimentalement qu'un animal comprend ou ne comprend pas le but immédiat d'un

1. Claparède a signalé cette entente des biologistes sur l'ignorance du but dans l'acte instinctif : « Tous les biologistes sont d'accord, je crois, pour définir l'acte instinctif, un acte adapté, accompli, d'une façon uniforme, par tous les individus d'une même espèce, sans connaissance du but auquel il tend, ni de la relation qu'il y a entre ce but et les moyens mis en œuvre pour l'atteindre. » Esquisse d'une théorie biologique du sommeil.

acte qu'il accomplit. Si l'on modifie brusquement les conditions extérieures dans lesquelles il se trouve, son instinct peut fonctionner à faux, de façon persistante ; l'animal agit alors inutilement, ou même de façon dangereuse pour lui : ce qui prouve qu'il n'y a pas chez lui connaissance du but.

Il ne peut, certes, être question pour nous de défendre les idées métaphysiques ajoutées à la notion d'instinct par les rêveurs de tous les temps. Nous dirons cependant qu'à nos yeux, elles n'ont pas, comme on l'a dit, « déshonoré» le concept d'instinct; et ceci pour une bonne raison : c'est qu'elles n'en ont jamais fait partie. Les idées des philosophes scolastiques (reprises par les Addison et les Fabre) sont des rêveries dont ils gardent seuls la responsabilité ; elles ne sont certes pas contenues dans le concept d'instinct; on a vainement essayé de les lui ajouter. Quant à l'hypothèse de la création des « forces naturelles » par une puissance supérieure, elle est en dehors de la sphère où se meut le savant; et, précisément à cause de cela, n'a pu opérer aucun ravage scientifique, ni s'incorporer à la notion d'instinct i. La grande querelle religieuse entreprise par les Cari Vogt, les Btichner, les Brehm, était donc assez vaine, et sa conclusion : « L'instinct n'existe pas, parce qu'il supposerait l'intervention divine » est, comme l'a dit Groos, extrêmement « naïve. »

Mais, a dit aussi Bûchner, il y a une autre raison de renoncer à l'instinct; c'est qu'on ne le conçoit qu'invariable et que les actes des animaux, même

1. L'enchaînement des phénomènes biologiques est, pour les philosophes déistes, comparable à « l'enchaînement de l'Univers » de Bossuet, qui admet que Dieu a voulu que le cours des choses humaines eût sa suite, que chaque événement eût, derrière lui, sa cause, a La loi naturelle, écrit Farges dans son Cours de philosophie scolastique, n'est autre chose qu'une manière d'agir naturelle à chaque agent, dont Dieu ne contredit pas la nature par sa volonté. »

CRlTKnE OBJl LTIF ET PLACE DE I/l^•STI^CT 89

iiilerieiirs, se inodilient... Et pourquoi ne concevraiton l'instinct qu'avec le caractère de l'invariabilité absolue? Sans remonter à Gondillac, qui a longuement [)arlé des modifications de l'instinct, celui (|u'on a api)clé « le pontife de l'Instinct » Fréd. Cuvier — c'est une chose que les modernes semblent avoir complètement perdue de vue — ne croyait nullement à sa fixité absolue ! Et, bien (ju'il y ait dans ses œuvres quelques contradictions à ce sujet^, il a cependant admis que, même en dehors de l'intelligence, d'autres Influences pouvaient modifier l'instinct. N'a-t-ilpas écrit : « Il est un ordre de phénomènes dans lequel on pourrait trouver une explication aux actions instinctives : ce sont les phénomènes de l'habitude. » Cet autre passage est aussi à relire : « Le caractère d'invariabilité qui est attribué aux actions nécessaires ne doit cependant pas être pris dans un sens tout à fait absolu... On conçoit que l'impression fréquente de l'intelligence 6u de toute autre cause sur l'activité ou plutôt sur l'organe qui en est le siège, doit s'approfondir par l'influence répétée de l'une et par l'exercice de l'autre et finir par devenir ainsi une forme nécessaire d'action. » En effet, un instinct peut évoluer parce que l'intelligence le modifie; dans ce cas, la connaissance du but doit apparaître momentanément chez le sujet; puis, par l'effet de l'habitude, disparaître et laisser la place à l'instinct secondaire, ignorant du but ; mais il y a aussi, comme le pensait déjà, sans préciser, Fréd. Cuvier, d'autres causes capables de produire un résultat analogue. Ces causes, plus simples,

1. Chose curieuse, ce sont les affirmations fixistes de Fréd. Cuvier qui, seules, ont frappé les évolutionnistes contemporains. A bien regarder, Fréd. Cuvier a, dans ce domaine, des opinions très larges pour son temps. Il admet même d'autres influences que l'intelligence pour modifier l'instinct, alors qu'Ed. Perrier, l'un des représentants les plus autorisés du transformisme, a écrit : « Tant que le but à atteindre échappe à l'animal, il n'y a aucune raison pour que l'instinct se modifie. »

ont même une action infiniment plus puissante que l'intelligence. Ce fut le grand mérite de Lamarck et de Darwin d'en indiquer deux : l'action directe du monde extérieur et la sélection naturelle que l'on peut, du reste, considérer comme une conséquence de la première. Pourquoi leur reproche-t-on maintenant de ne pas avoir renoncé à l'idée^de ce u sentiment intérieur qu'émeuvent les besoins » comme disait Lamarck i, puisque les naturalistes de l'école des frères Guvier avaient reconnu eux-mêmes sa plasticité relative? C'était là à peu près le seul point de la philosophie zoologique sur lequel l'ancienne et la nouvelle école professaient des opinions voisines !

Certains esprits sont tombés, à propos da l'instinct, dans un piège que tendent les mots abstraits. Si Ton prend ce qu'ils désignent pour des réalités concrètes, on tombe dans l'erreur des anciens réalistes ; mais le péril est aussi grand à ne pas vouloir reconnaître l'existence d'un ensemble de faits parfaitement caractérisés et à nier la parenté qui les unit parce que leur groupement sous une dénomination abstraite n'est qu'une opération de l'esprit. C'est cependant l'erreur singulière que commettent quelques psychologues contemporains quand ils déclarent que l'instinct n'existe pas, puisqu'il échappe au scalpel et au microscope ! ^ Sans doute, cette propriété de la matière vivante n'est pas plus un rouage matériel, un et stable, que la « chaleur » n'est une substance, comme le vulgaire le croit; mais il n'y a là aucune raison pour renoncer à l'instinct. Craindre ici une

1. Presque tous les évolutionnistes ont admis la notion d'instinct. « Lamarck, écrit G. Bohn, plus conséquent que les autres, l'a laissée de côté, indiquant seulement que l'instinct découle de l'habitude. » Comment admettre que Lamarck a nié la légitimité de la notion d'instinct s'il a pris la peine d'établir que l'instinct découle de l'habitude?

2. Si la science ne reconnaissait plus aucune valeur aux notions abstraites, il faudrait considérer les mathématiques comme « de dangereuses idées métaphysiques » !

CRITEHE OnJFCTIF KT l'I-ACE DE L INSTINCT

confusion est un souci puéril : il semble (|ue ceux qui peuvent se tromper sur la valeur abstraite du mot instinct ne méritent pas plus l'attention du philosophe que les ignorants capables de prendre la chaleur pour une substance, ne doivent inquiéter le physicien !

D'autres auteurs, comme Bain et A. Russell-Wallace, ont rejeté l'instinct parce qu'ils supposaient que les animaux apprennent, pendant le cours de leur existence individuelle, tout ce qu'ils doivent savoir sans [mouvoir profiter jamais de l'expérience de leur espèce. C'est là une opinion que l'observation courante dément. (Le canard qui court vers l'eau au sortir de l'o^'uf a-t-il pu apprendre individuellement à exécuter un tel acte?) A. Russell-Wallace a, du reste, renoncé à sa théorie et a reconnu l'existence d'instincts véritables, innés.

Que les phénomènes d'instinct soient, par certains côtés, fort divers, nul n'en doute; mais puisqu'ils ont toujours un côté commun, puisqu'ils offrent ce trait caractéristique d'être des moyens de la nature incompris des êtres vivants qui leur fournissent un théâtre, il est tout indiqué de les réunir sous une même appellation. Voilà pourquoi nous avons conservé cette antique expression : l'instinct, que tout le monde entend et qui est une espèce de nom de famille des phénomènes d'impulsion motrice irraisonnée.

Dire que l'intelligence est son contraire, serait, certes, avoir une vue trop simpliste de la question. Venue tard dans l'histoire des bêtes, celle-ci se manifeste chez quelques espèces supérieures — pour la plupart dénuées d'industries organisées ; — elle ne s'y montre jamais de façon continue comme chez l'homme, mais se révèle par des espèces d'éclairs phsychiques. Il y a, entre elle et l'instinct, bien des caractères communs; nous ne reconnaissons pas une différence radicale entre les deux fonctions. Ce sont les mêmes matériaux (si l'on peut dire), les sensations

qui servent à l'une et à l'autre : la forme relativement rij^ide des associations de sensations correspond à la notion d'instinct. Quand cette rigidité tend à s'assouplir beaucoup, quand les sensations de chaque complexe peuvent se dissocier rapidement, pour s'associer dans un nouvel ordre, quand certaines d'entre elles restent détachées des autres et forment ainsi des abstractions, l'intelligence, capable de s'adapter immédiatement aux circonstances éventuelles, apparaît et se développe désormais à côté de l'instinct. Elle ne le détruit pas, parce qu'il est lié aux fonctions fondamentales nécessaires à la vie. Bien plus, parmi les actes qu'elle innove, ceux qui ont le caractère d'une utilité permanente se fixent et deviennent des instincts secondaires. Toutefois, ne s'exerçant que dans des cas en somme exceptionnels, son rôle dans la formation de nouveaux complexes fixés n'a pu être que fort restreint ; et nous n'admettons guère, on le verra, cette thèse facile qui consiste à dire que les industries les plus compliquées sont ainsi organisées parce que les animaux en ont conçu l'idée par une sorte de vue de génie...

§ 2. — Critère objectif de l'Instinct {suite).

Distinction expérimentale

entre les actes d'instinct et les actes intelligents.

L'observation humaine semble avoir discerné de tout temps deux catégories d'actes chez les animaux. Elle a rangé, d'un côté, tous ceux qui, à première vue, donnent l'impression de la régularité mécanique, de l'ignorance du but vers lequel ils tendent, et qui, par cela même, nous paraissent revêtus d'un caractère particulièrement mystérieux, et, de l'autre, ceux qui nous paraissent clairs parce qu'ils ressemblent à nos actes intelligents, aux démarches de notre propre nature, et nous semblent fort compréhensibles, sur-

CRITERE OBJECTIF ET PLACE DE L INSTINCT

tout parce (iiic nous n'en cherchons pas une explication profonde... Nous appelons les premiers : « instincts » ; et ils éveillent en nous une curiosité spéciale que n'éveille pas l'intelligence. Mais cette vue superficielle de la question est-elle légitime, et le philosophe a-t-il le droit de s'engager dans une voie que lui ouvre le simple bon sens ?

Les cartésiens n'ont vu que l'instinct dans le domaine zoologique, les évolutionnistes, au contraire, ont doté les animaux et môme les plus inférieurs, de la faculté de comprendre, de l'intelligence. Ils se sont demandé si des phénomènes relativement simples, ceux de l'absorption de la nourriture, par exemple, ne laissent pas supposer une certaine notion du but à atteindre.

En somme, les actes d'un animal qui, par exemple, absorbe sa nourriture habituelle, s'enchaînent logiquement; mais la question est de savoir si cette logique est le fait du jugement de l'animal ou de cette harmonie qui règne dans les lois physiques. Quand un animal agit dans un cas où sont réalisées toutes les circonstances ordinaires dans lesquelles ses actes habituels doivent se produire, nous ne pouvons décider s'il comprend ce qu'il fait. Il a pu, simplement, retrouver, sans les avoir cherchées intelligemment, toutes les conditions extérieures nécessaires au fonctionnement d'actes réflexes.

Mais si, ayant supprimé expérimentalement une ou plusieurs des conditions extérieures et essentielles sans lesquelles l'acte ne peut plus être utile, nous constatons que l'animal agit quand même, nous serons en droit de proclamer qu'il n'a, certes, aucune idée du but que doivent atteindre ses actes mêmes et qu'il agit instinctivement.

Il commettra, dans ce cas, une erreur ; il agira à faux, parce que la reproduction d'une impression entraîne chez lui la reproduction de toutes les impres-

sions suivantes du même complexe, ainsi que les mouvements qui y sont reliés.

Si nous prenons un Bernard l'Ermite sorti de la coquille de mollusque qu'il habite et le plaçons sur une boule ne présentant aucune cavité, nous lui fournissons des impressions de courbure analogues à celles qu'il aurait ressenties sur une coquille arrondie ; mais, la boule étant dépourvue de toute cavité, nous avons supprimé l'utilité des efforts que pourrait faire le Bernard pour introduire son abdomen dans un péristome. Or, on peut constater, que, cependant, ce décapode fait des efforts persistants pour introduire son abdomen dans un orifice... qui n'existe pas.

Il agit donc comme s'il se trouvait sur une coquille arrondie et trouée et montre par là qu'il se laisse guider (du moins dans le cas considéré) par des impressions anciennes étroitement associées, familières à son espèce, et non par la totalité des impressions présentes (tactiles et visuelles). Il est donc parfaitement démontré que les mouvements qu'effectue le Bernard pour introduire son abdomen dans un trou sont des actes d'instinct pur et qu'il ne s'y mêle aucune idée de but à atteindre. En effet, un animal intelligent peut commettre des erreurs par contiguïté d'impressions; mais elles ne sont qu'accidentelles et passagères, l'intelligence les corrige très vite.

Tous les actes des animaux qui, d'après un premier examen, nous paraissent instinctifs, peuvent être soumis au même contrôle.

Il y a donc des actes effectués par des êtres vivants qui n'en comprennent pas le but. Mais ne faut-il pas faire une distinction entre intelligence du but et intelligence du moyen d'arriver au but? Un être vivant ne peut-il avoir, sinon la compréhension du but de ses actes, du moins celle de ses actes mêmes à mesure qu'il les accomplit? L'instinct est-il, comme le voulait

CRITERE OBJECTIF ET PLACE DE L INSTINCT

Ilartniaiiii, la volonté inlelli^^ento du moyen en vue d'un but inconsciemment voulu?

Que serait donc l'intelligence d'un moyen dont on ne connaîtrait i)as le but? Ignorer à quel résultat un acte conduit n'est pas savoir ce qu'est cet acte en tant que moyen. Il n'y a donc pas de compréhension du moyen sans compréhension du but immédiat.

Il ne peut, en effet, s'agir du but profond d'un acte quelconque. Celui-là se recule à mesure que l'intelligence croit et, pour le philosophe, le but final du fait le plus simple se perd dans les brumes de l'inconnu. Dans le langage courant, le but de l'acte de la génération, par exemple, est la conservation de l'espèce, mais, au delà, se pose la question du but de cette conservation, etc. Dans le sens contraire, et au point de vue d'un animal, le but serait la seule satisfaction de son désir individuel.

Cette compréhension du but immédiat n'est possible elle-même que s'il y a déjà, chez l'être vivant, la notion de la cause et de l'effet, c'est-à-dire une certaine intelligence. Rien ne s'oppose à ce que l'on croie que, chez les animaux supérieurs comme chez l'homme, il puisse y avoir une notion du but de l'acte instinctif, non pas au moment même où l'acte instinctif s'accomplit, c'est-à-dire où l'être est dominé par l'instinct, mais dans les périodes où cet instinct le laisse en paix. Ce n'est pas l'instinct qui se conçoit luimême, c'est alors l'intelligence qui l'étudié. C'est pourquoi l'on peut dire que chez l'être purement instinctif, comme chez celui qui possède instinct et intelligence, l'instinct lui-même est toujours ignorant du but vers lequel il tend.

Tous les auteurs, à l'exception de quelques évolutionnistes (qui ont plutôt joué sur les mots instinct et intelligence) admettent l'ignorance du but chez les êtres instinctifs. Ceux-là mêmes qui accordent à l'instinct d'être accompagné de conscience, entendent par

là non la conscience du but, mais celle de représentations mentales, dont la notion de rapport est absente : « A coup sûr l'instinct, écrit Rabier, est accompagné de conscience, mais il n'a pas conscience de sa fin : par là l'acte instinctif se distingue de l'acte rationnel et réfléchi. Ce n'est pas à dire que l'instinct n'ait pas de fm, mais cette fin n'est pas vue de l'animal. L'animal ne voit pas, pour ainsi dire, au bout de son instinct l'effet qui le termine, il ne voit que les images qui se déroulent et les actes qu'il accomplit, à mesure qu'il les accomplit. »

Nous citerons aussi cette excellente définition donnée par Ed. Perrier : « L'animal agissant sous l'impulsion de l'instinct, ne prévoit pas ce qu'il a l'air de prévoir, ne sait pas ce qu'il a l'air de savoir, ignore ce qu'il fait, n'a aucune idée du but de ses aclions^ les exécute cependant sans pouvoir échapper à la force qui le sollicite et ces actions, parfois d'une extraordinaire complication, sont merveilleusement adaptées à un but ultime qui est, d'ordinaire, la conservation de l'espèce au détriment nriême de l'individu. » (Ed. Perrier. Préface de V Intelligence des animaux^ de Romanes.)

Admettre que l'instinct est ignorant du but auquel il conduit, c'est établir une distinction entre l'intelligence et l'instinct.

Les transformistes, toujours obsédés par la préoccupation de trouver des stades d'évolution, ont cherché à représenter l'intelligence comme « réductible » à l'instinct. Ce procédé commode n'est pas défendable ; il conduit à l'absurde. Qu'un insecte commette une erreur instinctive, se brûle les ailes au feu d'une lampe et qu'un singe sache ouvrir une boîte, fermée par un mécanisme, est-ce la même chose? L'ingéniosité de l'un est-elle réductible à la stupidité de l'autre ?

L'intelligence doit beaucoup à l'instinct ; cependant elle n'est pas une extension de tous ses caractères :

rniTKRE OBJECTIF ET PLACE DE I> INSTINCT

elle lui doit tous ses matériaux : les sensations ; mais sa souplesse exclut la rii^iditc de l'instinct.

Pour résumer ce paragraphe, nous proposerons d'employer pratiquement ce critère objectif de l'instinct : Lorsque l'observateur est en présence d'un ensemble de réactions, il doit se demander si nécessairement elles impliquent la connaissance du but.

Dans les cas où il y a adaptation immédiate à des circonstances nouvelles qui ne peuvent être comprises que par voie d'abstraction, la distinction est facile. En revanche, il faut se garder de confondre « apprendre » et « comprendre » puisque Tanimai peut apprendre par simple contiguïté de sensations, tandis que comprendre c'est résoudre mentalement une difficulté matérielle, c'est-à-dire trouver par abstraction le moyen d'appliquer à des faits particuliers nouveaux des notions générales.

A cette objection qu'avec un tel critère ou ne pourrait jamais discerner l'intelligence dans les conditions de la vie habituelle des animaux où, cependant, rien ne prouve qu'elle n'est pas surajoutée, du moins chez les espèces supérieures, on peut répondre que l'expérience est ici possible. Essayons de tromper l'animal en variant légèrement les circonstances extérieures de façon qu'il n'ait pas la possibilité d'agir par les voies ordinaires; accordons-lui, déplus, un temps restreint pour qu'il ne puisse bénéficier d'une rencontre heureuse amenée par des essais successifs^. Si le sujet est incapable d'inventer un moyen adapté à ce cas particulier, il montre son ignorance du but qu'il aurait cependant atteint sans la difficulté que nous lui avons créée et qui ne serait d'aucune importance pour un animal intelligent.

On peut ainsi distinguer toujours l'intelligence de l'instinct.

1. Le mode de réaction par « essais » fera l'objet de plusieurs paragraphes de ce livre.

En le faisant, on agit comme le physicien qui distingue les phénomènes enchaînés, quand ils prennent des caractères distincts, tout en restant reliés les uns aux autres. Les lois qui régissent de tels phénomènes peuvent n'être pas les mêmes pour tous ; elles peuvent n'être pas réductibles les unes aux autres. On peut, par exemple, étudier la physique de l'eau et ses lois; puis, cette eau étant gelée, étudier sur elle les lois des solides; puis, cette eau étant chauffée, étudier les lois des vapeurs; enfin, cette eau étant décomposée en ses éléments, étudier les lois des gaz. Il s'agit toujours d'hydrogène et d'oxygène, les phénomènes sont placés dans une même chaîne; ne serait-il pas absurde, cependant, de les grouper dans une catégorie unique et de dire que les lois des gaz sont réductibles à celles des solides? Les phénomènes d'intelligence sont évidemment dans la même chaîne que ceux d'instinct; mais ils sont différents. Le montrer, c'est faire œuvre scientifique. Identifier des choses dissemblables, c'est trouver l'unité à bon marché. En un mot, le fait de la continuité ne doit pas nous masquer les différences; et c'est ce que se refusent à comprendre ceux qui trouvent qu'il faut supprimer toute barrière entre l'instinct et l'intelligence.

« Qu'est-ce donc que l'opposition entre l'instinct et l'intelligence?* Une barrière que nous cherchons à briser, comme toutes les barrières », a écrit G. Bohn. C'est exactement comme si quelque physicien s'écriait : « Qu'est-ce donc que la différence entre la cohésion des molécules des solides et la répulsion des molécules des gaz? Une barrière que nous cherchons à briser, comme toutes les barrières ! » Ce serait faire de la physique anarchique.

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