‹ La genèse des instinctsChapitre 4 sur 67 · Celles de Marchai, par exemple, sur VAmmophila affinis · texte numérisé non relu

Celles de Marchai, par exemple, sur VAmmophila affinis

.^ 2. — La méthode anatomique et le postulat du rapport entre le psychisme et la forme du système nerveux.

Ce qui frappe tout d'abord quand on passe en revue les anciennes méthodes d'information en psychologie animale, c'est qu'aucune d'elles n'a été conçue au point de vue de l'évolution. Elles n'ouvrent que le champ du présent.

On a bien essayé de faire entrer d'un seul coup toute la psychologie animale dans l'évolution biologique en proclamant que les fonctions psychiques ont dû suivre pas à pas le développement des organes nerveux; mais les résultats de cette méthode restent vagues, imprécis; et certains d'entre eux sont évidemment faux.

Haeckel, qui, dans ses monographies consacrées aux éponges calcaires et dans toutes les questions d'anatomie, d'embryologie ou de physiologie a su étreindre avec tant de force les réalités biologiques, n'a guère traité la question psychologique qu'au cours d'ouvrages de vulgarisation. Et comme il écrivait à une époque où, pour le succès de la doctrine, il importait d'aller vite et de donner, fût-ce grosso modo^ une idée de l'évolution dans tous les domaines de la biologie, il adopta, avec confiance, la méthode anatomique, la seule qui fût à sa portée. Il n'a pas cherché à écrire l'histoire des instincts, mais à montrer les formes transitoires des organes nerveux; il a ensuite projeté dans le département psychologique des aspects de la mentalité animale correspondant, selon la vraisemblance^ à ces différents stades. Il se contente d'une approximation des plus larges quand il écrit : « L'ordre dans lequel se succèdent les débris fossiles des classes de vertébrés nous révèle en partie, en même temps que leur enchaînement phylétique, le développement progressif de leur enchaînement psychique ». Si nous

constatons avec Haeckel le développement quantitatif du cerveau chez les mammifères placentaliens pendant l'époque tertiaire, par exemple, chez les ongulés, les carnivores et les primates, nous pourrons dire, sans doute, qu'il y a «un progrès entre les représentants d'un même groupe, au début de la période de l'éocène et de l'oligocène et, plus tard, pendant la période du miocène et du pliocène » ; mais de tels renseignements, on ne tire qu'une idée trop générale : « Le complexe sort partout du simple...» L'esprit contemporain réclame des détails infiniment plus précisa

Que quelques indices fournis par l'embryologie (par exemple l'ordre d'apparition de la myéline indiquant l'ordre dans lequel ont dû apparaître les fonctions sensorielles) soient intéressants, nous ne le nions pas (malgré les" vives critiques de plusieurs névrologistes) ; mais la méthode anatomique perd ses droits quand il s'agit d'instincts, c'est-à-dire de sensations associées. Elle ne peut ici que procéder par déductions, analogies, et les conclusions qu'elle a données sont non seulement hypothétiques, mais, pour la plupart, absolument fausses.

S'il n'y avait qu'une fonction chez chaque animal, ses organes étant parfaitement adaptés à cette fonction, l'histoire psychologique des espèces se lirait en même temps que son histoire organique ; mais un organe peut servir à plusieurs fins; par cela même, une adaptation complète à chacune d'elles est impossible. C'est pourquoi l'évolution organique, bien que liée à l'évolution psychologique, ne la suit pas chaînon à chaînon. L'instinct n'est certes pas « indépendant de la forme des organes » (nous étudierons ces questions), mais étant multiple alors que la forme orga-

1. L'illustre maître d'Iéna a bien voulu adhérer complètement à nos premières tentatives pour intéresser les savants au dressage; il est devenu un partisan très convaincu de la méthode « zoopédique ».

ClUllQUI^ DES ANCIENNES MÉTIIOnES 15

nique est forct^ment une. il faut bien qu'il consiste souvent en des emplois ditVérents d'un môme organe. De là le danger de dire, comme certains évolutionnistes,que le psychisme s'est développé parallèlement aux complications morphologiques des systèmes nerveux et musculaire.

L'histologie pourrait peut-être éclairer la question^ mais combien elle est loin d'appréhender matériellement les données du problème! Les limites de la vision, aidée des plus puissants appareils d'optique, ne semblent pas le permettre.

Et cependant, pour certains savants, le critère anatomique est resté une sorte de dogme intangible, rendant inutiles toutes recherches nouvelles. Leur désir de connaître est satisfait dans le domaine de l'évolution psychique. Du seul examen d'un système cérébrospinal, ils déduisent l'existence de telles ou telles facultés, et, en plaçant en série des formes ayant des degrés divers de développement, ils construisent la phylogénie d'un groupe. Tel animal, disent-ils, a une intelligence « moyenne » ou une u intelligence très développée », « l'examen de son encéphale le prouve ». Ils émettent des aphorismes comme celui-ci : « Les poissons ne peuvent associer leurs sensations, puisquils n^ont jjas de substance corticale ». Il devient, dès lors, bien inutile d'observer les actes des bêtes et de faire des expériences psychologiques ; ce serait accomplir une œuvre «indigne d'un savant». On a beau dire à ces sectaires : « Regardez! Voici, dans un cristallisoir, un poisson qui a appris à se placer dans un tube quand on allume une petite lampe électrique immergée !• Ce poisson a donc associé la sensation visuelle procurée par la lampe aux sensations musculaires de pénétration dans le tube... Considérez,

1. Voir les Actes -Signaux, par P. Hachet-Souplet, Bull, de l'Institut général psychologique, 1908.

d'une part, ce cerveau à circonvolutions abondantes; c'est celui d'un mouton qui s'est précipité dans un ravin oi^i venait de tomber un autre mouton; et, d'autre part, ce cerveau presque lisse : c'est celui d'un Hamster qui avait, de son vivant, l'ingéniosité de couper avec les dents la corde qui suspendait audessus de sa tête, après avoir passé sur une poulie, un petit seau rempli de grains... Que pensez-vous, désormais, de la signification psychologique des circonvolutions? » Les anatomistes répondent : « Nous ne voulons pas apprendre ces faits et nous les nions a priori ».

Voici, à ce sujet, quelques passages de communications qu'a bien voulu nous faire, de son propre mouvement, M. Jules Soury, l'éminent psychologue, parce qu'il éprouvait le besoin de nous dire, après lecture de notre Examen psychologique des animaux, ce qu'il « avait sur le cœur » et toute sa révolte devant des expériences qu'il jugeait inutiles : « Je suis incompétent en psychologie empirique, n'étant à aucun degré expérimentateur. » (4 oct. 1908). ((... Vous citez des faits, vous invoquez des témoignages, mais les uns et les autres n'existent point pour nous, théoriciens, qui savons simplement qu'une fonction ne saurait exister sans un organe, en particulier chez des êtres aussi hautement différenciés que les mammifères. Je nie donc, a priori, ce que, de la meilleure foi du monde, vous affirmez pour l'avoir entendu, vu, touché... Nous refusons d'observer des faits que d'avance nous déclarons impossibles. Yous me trouverez aussi irréductible dans tous les domaines de la connaissance pure, c'est-à-dire scientifique.... Je refuserais d'assister à des expériences... » (15 octobre 1908).

« Je refuserais d'assister à des expériences ! » — Refuser le témoignage direct des sens, pour s'enfermer dans une idée! Aucune bulle papale n'a con-

CRITIQUE DES ANCIENNES MÉTHOnES 17

leiui (raffirmations plus tranchantes. Chateaubriand avait déjà jugé ce dogmatisme scientifique. Son Canadien, examiné par un comité de savants, parlait ainsi : « Un troisième (savant) fut d'avis de m'adresser des questions; mais un quatrième s'y opposa, disant que, (l'après la conformation extérieure de ma tête, il était impossible que je comprisse ce qu'on me demanderait. » [Les Natchez.)

Pour rendre féconde la « méthode anatomique » telle que nous venons de la décrire, il faudrait, nous semble-t-il, changer sa base même. Au lieu de placer artificiellement, dans un cerveau donné, des facultés supposées^ il conviendrait de commencer par établir expérimentalement la psychologie des animaux d'après leurs actes. On chercherait, seulement après de nombreuses observations sur des espèces différemment organisées, à établir une corrélation entre l'existence de tel élément nerveux et de telle aptitude psychique^.

§ 3. — De l'observation simple des animaux

dans la nature.

Rareté des renseignements qu'elle fournit.

« Observons directement les animaux dans la nature », avait écrit Leroy, ce garde des forêts qui fut assez hardi pour ne pas redouter les foudres de la science officielle de son temps.

Ce programme semble admirable en sa simplicité, mais il faut en envisager les impossibilités.

Leroy fut un chasseur qui mit de la sincérité, de la philosophie et de l'éloquence dans des récits où il n'y a, •d'ordinaire, que de l'imagination et de la faconde; il aimait les bêtes et les voyait en beauté; ses Lettres

1. Voir les Actes-Signaux et la Physiologie comparée du système nerveux, par P. Hachet-Souplet.

constituent une œuvre très remarquable pour l'époque; mais la méthode qu'elles préconisent n'était pas applicable et elle n'a pas été appliquée, précisément en ce qui concerne les animaux que Leroy avait en vue : les mammifères et les oiseaux.

Supposons qu'un psychologue de carrière (sans fusil sur l'épaule) s'adonne à l'observation des bêtes à l'état de nature d'après les conseils de Leroy; il n'arrivera absolument à rien, car comment se conformer à des instructions de ce genre : « Ce n'est qu'en suivant Fanimal dans ses différents âges et dans les événements de sa vie qu'on peut parvenir à connaître le développement de son instinct et la mesure de son intelligence^. »I1 est impossible de réaliser ce plan; il est vrai aussi qu'en dehors de ce plan, il n'y a aucun moyen d'observei- la vie libre d'un mammifère ou d'un oiseau; la méthode n'est donc pas applicable.

Le fût-elle, il ne faudrait lui demander que d'être descriptive, elle ne s'applique qu'au présent, qu'à l'état actuel de l'animal étudié, elle ne peut fournir aucun renseignement sur l'évolution de l'instinct, car dans les conditions naturelles, il se modifie trop lentement. On peut sur les grèves, dans les plaines et les 'bois, « collectionner » quelques faits psychologiques, rares du reste^ comme on collectionne des insectes et des pierres ; mais non apprendre comment ces actes que l'on observe chez un animal ont été acquis par l'espèce. Un psychologue purement observateur agirait comme un chimiste qui ne A^oudrait étudier les réactions de la matière que d'après les phénomènes naturels. Il n'apprendrait vraiment pas grand'chose.

D'ailleurs, si la méthode de Leroy avait été pratique, un écrivain comme M. Cunisset-Carnot, qui s'occupe des mêmes animaux que Leroy, pourrait-il

Page 1