CHAPITRE III EFFETS DE L'HABITUDE
§ 1. — Effet de l'habitude sur les sensations.
Nous nous sommes occupé jusqu'ici des voies par lesquelles les réactions des animaux peuvent être déterminées ; c'est-à-dire de la façon dont se réalisent les conditions nécessaires à la formation d'une habitude, d'un instinct. Nous devons maintenant nous demander : 1° Quels sont les effets de l'habitude; 2° ce que deviennent les habitudes une fois réalisées ; quelle est leur durée dans la vie de l'individu et dans celle de l'espèce.
Les philosophes ont démontré que l'habitude commence avec la première action : « Sans quoi, écrit Rabier, la première action et le premier moment n'ayant rien fait pour l'habitude, la seconde action et le second moment seraient encore premiers par rapport à l'habitude, et, par conséquent, au même titre. L'action aurait donc beau se répéter ou se continuer indéfiniment, l'habitude n'apparaîtrait jamais ». Par conséquent, le premier acte ébauche l'habitude, les premières associations de sensations entraînent donc déjà certains eflets de l'habitude, et, le fait est qu'en cherchant à comprendre le mécanisme des associations nous avons déjà touché à plusieurs lois de l'habitude qu'il suffira de rappeler ici.
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Nous avons vu : 1" Que ladynaniugcnie, le pouvoir déclaucheur, passe successivement, par récurrence, d'une sensation à une autre ; 2" que la récurrence, qui est nécessairement de plus eu plus accusée (jusqu'à la limite tracée par la nocivité), augmente avec l'expérience de l'animal, c'est-à-dire avec l'habitude.
Nous n'insisterons pas sur l'atténuation bien connue des sensations affectives par l'habitude ; ce sont là des faits du domaine de rol3servation banale. Tout le monde sait qu'un oiseau enfermé dans une cage, dans le voisinage d'une voie ferrée, montre beaucoup d'effroi, pendant quelque temps, chaque fois qu'un train passe auprès de lui et que, peu à peu, il s'habitue à tout ce bruit. Il y a un effet analogue dans l'apprivoisement des animaux sauvages, et ce serait une erreur de croire que les espèces, relativement inférieures, sont en dehors de cette influence; nous avons eu, à l'Institut de psychologie zoologique, uaie foule d'insectes absolument apprivoisés. Nos Lucanes ont même été dressés à de véritables exercices; e-t nous avons obtenu qu'ils vinssent manger dans nos mains.
Mais nous voulons surtout signaler ici une loi nouvelle, celle de la diminution de V intensité de C excitation nécessaire à la réaction, que nos expériences de dressage ont mise en lumière et qui, étant en opposition directe avec certaines théories admises jusqu'ici, a vivement passionné les physio-psychologues et a donné lieu à des discussions intéressantes.
D une façon générale, on peut dire que l'intensité de l'excitation sensorielle nécessaire pour déterminer une sensation et une réaction motrice, diminue quand le nombre de répétitions de la réaction augmente. Cette diminution a pour limite la limite même de la sensibilité sensorielle. Il s'agit ici d'une loi qui, bien que reliée à celle de la diminution du temps nécessaire à la réaction, ou loi de l'adaptation des fonctions
musculaires, en est cependant distincte. J'insiste sur ce point parce qu'il a prêté à équivoque.
On a cru a priori que si l'on cherchait des lois limites vérifiées jjour une adaptation maxima des organes'^, on trouverait certainement une relation quantitative entre l'intensité de l'excitant et celle de la réaction. Cependant, l'intensité de l'excitation nécessaire à la réaction continue à diminuer au cours d'expériences successives, quand, n'obtenant plus de diminution de temps, on peut considérer que le maximum d'adaptation musculaire est atteint. D'ailleurs, si la diminution de l'excitant nécessaire correspondait seulement à l'adaptation musculaire, il y aurait, des excitations nécessaires ditîérentes pour des réactions musculaires quantitativement différentes; or, après un nombre de répétitions convenable, on peut toujours obtenir des réactions représentant des quantités de travail inégales tout en descendant jusqu'au seuil commun à toutes les sensations pour le même système sensoriel.
Comment, d'ailleurs, les physio-psychologues n'ont-ils pas vu depuis longtemps que le principe d'association est la négation même de toute proportion entre l'excitation et la réaction? En effet, n'avons-nous pas constaté que la dynamogénie passe d'une sensation à une autre et n'est-il pas évident que les valeurs quantitatives de chacune des excitations correspondant aux sensations d'une chaîne varient de l'une à l'autre? Supposons qu'une chaîne de sensations aboutissant à un acte quelconque A, commence par une impression correspondant à une excitation E. Par association, cette impression pourra être rattachée à d'autres impressions quelconques provenant d'un sens ou d'un autre et toutes différentes^
1. Voir Bull, de l'Institut général psychologique, 9^ année^ p. 337, et la discussion entre MM. Gh, Henry, Courtier et Hachet-Souplet (même bulletin).
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au point de vue quanlitatif. Si, ensuite, l'une de ces innpressions est renouvelée par le monde extérieur, toute la chaîne sera renouvelée y compris A, c'est-à-. dire y compris la réaction qui primitivement était déterminée par E. Par conséquent, il est impossible d'établir un rapport quantitatif entre E et A.
Nous nous sommes déjà expliqué sur ce point à propos des tropismes et aussi dans le chapitre consacré aux associations; mais ce n'est pas assez de dire qu'il n'y a pas relation quantitative entre l'excitation et la réaction, il faut ajouter et démontrer que les effets dynamogènes d'une excitation restent les mêmes quand, l'habitude étant acquise, on diminue progressivement l'intensité de l'excitation.
Voici comment il est possible de démontrer expérimentalement cette loi :
Nous dressons un chien à mordre une poignée de cuir et à tirer sur elle à un commandement verbal. Nous rattachons cet acte à l'impression fournie par le passage d'un courant d'une intensité telle qu'il ne cause aucune douleur à l'animal. (Celui-ci a les pattes de devant rasées, mouillées et munies de bracelets de cuivre portant les électrodes). Pour obtenir ce résultat, il suffit de faire passer le courant un certain nombre de fois au moment où l'on va donner au chien l'ordre d'exécuter l'acte enseigné (association par contiguïté). Quand le chien est parfaitement dressé à tirer sur la poignée dès que le courant passe, et, sans attendre un autre signal, on commence les essais. La poignée est celle d'un dynamomètre qui mesurera le travail du chien et, d'autre part, un galvanomètre mesurera l'intensité du courant. Or, si, dès la seconde épreuve, on diminue progressivement l'intensité de ce courant, on constate que le sujet exécute toujours le même mouvement de traction sous l'impression d'excitations d'intensités très différentes. Ce qui démontre la loi.
En plaçant des animaux dressés dans des roues (analogues à celles dans lesquelles les rôtisseurs d'autrefois introduisaient des chiens qui actionnaient leurs broches) et en munissant nos roues d'un petit treuil, sur lequel s'enroulait une cordelette, qui, après avoir passé sur une poulie placée au plafond, supportait un poids pouvant monter et descendre le long d'une règle graduée, nous avons pu prendre des mesures exactes du travail de nos sujets, quand, au moyen d'agents calorifiques, lumineux etc., nous leur faisions subir des excitations. Nous avons obtenu, comme il fallait s'y attendre, des mouvements plus ou moins énergiques, pour un même excitant, suivant les espèces et aussi suivant les sujets; mais, toujours, nous avons constaté que, pour obtenir le même travail, s'il fallait, au début, une excitation d'une intensité I, il suffisait, au cours des expériences suivantes, sur le même individu, d'une excitation de plus en plus petite : r<I,r< I', etc..
Par des procédés purement zoopédiques, nous avons obtenu les mêmes résultats. Les instruments explorateurs étaient, dans ce cas, soit des cravaches rigides, munies de ressorts, soit d'autres appareils également munis de ressorts dont l'écrasement donnait la mesure de l'intensité de l'excitation, ou bien encore de petits dynamomètres intercalés dans les rênes, selon l'idée du D'' Gustave Le Bon (qui d'ailleurs les a employés dans un autre but). Si, par exemple, un cheval, au début de son dressage à un mouvement déterminé avait besoin d'une excitation qui nécessitait chez le dresseur un effort de 10 kilogrammes, après un certain nombre de répétitions, un elTort de quelques grammes était suffisant. Si, pour obtenir la marche en arrière, immédiatement après un temps de galop, il fallait, au début, une traction sur les rênes de 8 kilogrammes ou de 10 kilogrammes, suivant que le cheval avait la bouche plus ou moins « dure », les
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variations de l'excitant nécessaire suivaient toujours la même loi de décroissance'.
Des expériences de ce genre ont été faites à notre laboratoire sur des singes, des souris, des fouines, des chevaux, etc.. (Dans notre Dressage des Animaux^ nous avons donné une foule d'exemples de cette diminution de l'excitation nécessaire à une même réaction).
Le D"" Gustave Le Bon a signalé des faits analogues à propos du dressage du cheval : «... Le cavalier doit d'abord être en communication constante, par les rênes, avec la bouche du cheval, et ensuite, exercer sur elles une certaine tension destinée à régler la vitesse de l'allure. Mais quel doit être le degré de tension? C'est ce que nous allons chercher... Les jockeys sont convaincus qu'il faut une très forte tension des rênes pour « soutenir » le cheval et lui donner de la vitesse... J'ai moi-même pendant longtemps partagé cette opinion... Mes idées sur ce sujet comrnencèrent à se modifier sensiblement lorsque j'eus l'occasion de monter des chevaux bien dressés. Elles se modifièrent tout à fait lorsque, ayant approfondi le sujet, je réussis à donner une bouche très fine, nécessitant par conséquent des tractions de rênes très légères, à des chevaux qui avaient eu jusquelà une bouche très dure nécessitant des tractions très fortes...» Et à propos de l'action des éperons^ : « La pression de l'éperon, écrit-il, pourra alors devenir de moins en moins énergique ; on se bornera à toucher délicatement le poil avec l'éperon, et, au bout de quelques jours, la simple pression de la jambe suffira.
1. Dans ces expériences de traction sur les rênes, il faut écarter complètement les vibrations qui « servent à détruire les résistances de forces » (G' Faverot de Kerbrecli) et les demiarrêts, qui « servent à détruire les résistances de poids » (F. de K.). Ce système, excellent dans le dressage ordinaire, causerait ici des erreurs, il ne faut employer que des tractions sans secousses.