CHAPITRE V LA SÉLECTION NATURELLE ET LA NOTION DE L'UTILE
On avait jusqu'ici demandé à la sélection naturelle d'expliquer en bloc la formation d'à peu près tous les instincts. Nous n'avons pas suivi cette pente ; elle nous a paru dangereuse, et ce n'est qu'au dernier chapitre de la partie de cet ouvrage consacrée aux facteurs des instincts, que nous abordons la question de la survivance du plus apte.
(( On est généralement d'accord, écrivait Darwin, que les instincts sont, en ce qui concerne la réussite de chaque espèce, dans ses conditions actuelles d'existence, aussi importants que la conformation physique, et il est au moins possible que, sous l'influence de conditions en voie de changement, de légères modifications dans l'instinct puissent être avantageuses à une espèce. Il en résulte que, si on peut étabhr la moindre variation dans les instincts, il n'y a aucune difficulté à admettre que la sélection naturelle puisse conserver et accumuler constamment les variations de l'instinct qui peuvent être profitables aux individus; et je crois voir là l'origine des instincts les plus merveilleux et les plus compliqués. »
C'est ainsi que Darwin avait posé le problème de l'origine des instincts : il expliquait tout par la sélection naturelle. C'était là, selon nous, une généralisation trop large d'un principe excellent.
Nous avons essayé de prouver que d'autres facteurs
SELECTION NATURELLE ET NOTION DE L l TILE
ont coopéré à la formation des instincts. Il n'en' est pas moins vraiqne la sélection naturelle a eu, dans ce domaine, une intluence qu'il ne faut j)as négliger d'indiquer.
La sélection ne peut être créatrice d'instincts ; elle ne peut que compliquer ceux qui existent déjà, en renforçant leurs particularités, ce qui, d'ailleurs, lui fait jouer un rôle important. Aussi lui demandons-nous d'intervenir dans tous les instincts pour les développer.
La sélection, au point de vue psychologique, n'est ' pas autre chose que la conservation des individus accom|)lissant des actes qui leur sont utiles et la destruction des individus accomplissant des actes qui leur sont nuisibles.
Récemment, cette question a été posée tout autrement; on ne peut lire sans étonnement l'affirmation suivante de G. Bohn :
(( La théorie de la sélection naturelle a eu une influence néfaste sur les biologistes parce qu'elle les a conduits à chercher trop le pourquoi des choses. Une réaction chimique ne se produit pas parce qu'elle est utile à l'organisme, mais parce qu'elle doit se produire dans certaines conditions, qu'elle est assujettie à certaines lois. 1 »
L'esprit ne peut concevoir qu'un organisme dure en étant le théâtre de réactions propres à le détruire. Dès lors, le but même de la science est de comprendre pourquoi telle ou telle réaction est utile à la vie ; car c'est chercher comment la vie est possible. Il est aussi très scientifique et philosophique d'affirmer que, si, dans le passé, une espèce a pu vivre, il a fallu de toute nécessité, que ses réactions utiles fussent maintenues, et que les nuisibles fussent abolies.
1. Bohn a attaqué vivement le principe de la sélection naturelle et l'a déclaré « faux ». Voir « Application de la chimiephysique à la psychologie zoologique », par G. Bohn, Bull, de l'Institut général psychologique, mai-juin 1910.
Chercher le pourquoi de l'utilité des réactions, c'est donc chercher à comprendre le mécanisme de la vie.
En effet, si l'on renonce à la notion de l'utile, il ne faut pas repousser seulement quelques explications darwiniennes ou néo-darwiniennes, peut-être un peu hasardées, et que l'idée de sélection ne suffit pas à étayer, il faut admettre que la sélection n'existe dans aucun cas. Darwin l'a dit expressément et avec beaucoup de raison : «Si l'on parvenait à prouver qu'un point quelconque de la conformation d'une espèce donnée ait été formé dans le but de profiter à une' autre espèce, ce serait la ruine de ma théorie.... La sélection naturelle ne déterminera jamais, chez un être, rien qui puisse lui être nuisible, car elle ne peut agir que par et pour son bien. Aucun organe ne pourra être formé, comme le remarque Foley, dans le but de causer de la douleur ou de nuire à son possesseur i. » Ainsi, si l'on renonce à voir, dans tout phénomène biologique durable, le caractère de l'utile, il ne faut le voir nulle part. Le biologiste qui prend ce chemin devient un métaphysicien fantaisiste.
La nécessité des conditions utiles ne se limite même pas au domaine biologique ; le principe d'utilité, dépouillé de toute notion concrète, se présente sous cette forme : « Pour qu'un phénomène se produise, il faut que les conditions nécessaires à ce phénomène soient données ». Tenter d'appliquer les lois de la chimie physique aux réactions des animaux est une entreprise éminemment louable ; mais si les biologistes ennemis de la sélection parviennent un jour à réaliser ce beau rêve, déjà conçu par Leucippe et Démocrite, ils s'apercevront que l'histoire de l'utile est celle de la continuité des phénomènes, et embrasse toutes les sciences, depuis l'astronomie jusqu'à la microbiologie.