‹ La genèse des instinctsChapitre 56 sur 67 · Ants, New-York · texte numérisé non relu

Ants, New-York

il admet que le groupement social a dû se faire chez des insectes ayant déjà des mœurs familiales et que la production des neutres est déterminée par le défaut de nutrition. Ce savant estime que les neutres sont des formes faméliques, l'instinct spécial aux ouvrières, celui d'aller aux provisions, proviendrait directement d'un état de faim chronique. On a objecté à cette théorie que, malgré leur faim les ouvrières ne prennent pour elles-mêmes qu'une partie de leur butin ; mais il n'est pas nécessaire de supposer que l'ouvrière est restée un être affamé. Elle a pu réaliser l'état du neutre, ne plus souffrir de la faim, par le fait même de sa réduction physiologique et continuer à jouer un rôle utile à la communauté en exerçant à son profit les talents de pourvoyeuse qu'elle a particulièrement développés pendant la période où elle souffrait de la faim.

Toutes ces questions si captivantes ont fait l'objet d'un programme spécial de sociologie comparée que les chercheurs de l'Institut de psychologie zoologique espèrent pouvoir remplir, du moins en grande partie.

§ 4. — Le retour au nid.

Du jour où l'être vivant n'est plus nourri par la substance même dans laquelle il baigne, comme les monères primitives, du jour où il se trouve plus ou moins éloigné de la matière nécessaire à sa nourriture, il faut pour la trouver qu'il acquière des sens, que ces sens s'affinent de plus en plus et aussi, dès que l'impression sensorielle directe devient impossible, qu'il associe la sensation que lui cause sa nourriture à d'autres impressions plus ou moins grossièrement représentatives. Et ce sont, naturellement (en dehors du hasard), des impressions perçues avant la sensation de se nourrir qui lui permettent plus tard de trouver;

des aliments en lui indiquant le chemin qui conduit où ils se trouvent.

Au bas de l'échelle, malgré des déchets énormes, occasionnés par maintes causes de destruction et en ^^rande partie par l'inaptitude des jeunes et des adultes à chercher utilement leur nourriture, l'immense profusion des germes explique la continuité de la vie; mais les germes pourront devenir moins nombreux et les fins de la nature seront satisfaites quand même, si l'animal, en évoluant, apprend à se diriger de plus en plus loin vers les matières alimentaires, vers les êtres du sexe complémentaire et sait aussi revenir à un abri, à un nid où les causes de destruction agissent avec moins d'intensité. Or pour cela, l'orientation lointaine devient nécessaire. C'est encore le phénomène de récurrence qui va l'expliquer.

Chez un grand nombre d'espèces il importe que l'animal trouve un abri et sache le retrouver après s'en être éloigné. Par bien des côtés, le problème intéressant du retour au nid se confond avec celui de la direction pour la nutrition et pour la reproduction ; mais il a, pour l'observateur, cet avantage de supposer un point fixe qui facilite l'étude matérielle : le nid une fois connu, les retours à ce nid sont relativement faciles à observer, tandis que la recherche de la nourriture offre moins de précision.

Certains animaux restent toujours en communication sensorielle directe avec le nid. Ils peuvent d'ailleurs prolonger beaucoup la portée de leurs sens grâce à la loi de diminution de l'intensité de l'excitation nécessaire à la réaction (v. p. 218). Mais suivons un animal au sortir d'un nid qu'il vient d'adopter et voyons comment il pourrait passer du régime de la sensation directe le rattachant au nid, au régime des souvenirs associés lui permettant de le retrouver.

Tant qu'au cours de ses pérégrinations, un animai terrestre n'éprouve pas le besoin de l'abri du nid,

rien ne l'invite à se rappeler le chemin qu'il suit quand il s'en écarte, et il n'est pas, en général, assez intelligent pour se préoccuper intellectuellement de son retour (ce serait là un cas très exceptionnel, qu'il n'y a pas à envisager en ce qui concerne la généralité des espèces). Mais un moment arrive où le besoin du nid se manifeste, parce qu'il devient nécessaire d'y trouver un refuge contre des attaques, d'y manger des provisions amassées ou simplement de s'y reposer. Si la communication sensorielle directe a subsisté, le retour est bien simple : la représentation du nid, renouvelée sensoriellement, déclanche les réflexes de retour. Or, dans ce retour, les états affectifs correspondant à la présence dans le nid sont précédés de toute une chaîne d'impressions représentatives qui, lors de parcours successifs, vont s'associer par récurrence. Le fait de ces associations récurrentes permettra de revenir de plus en plus sûrement, et aussi de plus en plus loin, parce qu'en admettant la communication sensorielle directe coupée, il suffira que l'animal, pour retrouver son chemin, soit impressionné sensoriellement par le substratum d'une des dernières sensations associées, lors des retours antérieurs, c'està-dire qu'il perçoive quelque indication tactile, visuelle ou olfactive, à la limite de la zone connue.

A. — Cas du pigeon voyageur. — Nous avons consacré de nombreux mémoires au cas particulier du pigeon voyageur^, qui a fait l'objet de recherches expérimentales très suivies à l'Institut de psychologie zoologique. Ses retours dans une zone rapprochée s'expliquent pour nous par la vue directe du pigeonnier. A partir

1. Voir le Bull, de Vlnstitut de psychologie zoologique (ScHLEïCHER ffères , octobre 1903), les comptes rendus du Congrès de psychologie de Genève, la Revue scientifique du 25 février 1911, etc. Nous tenons à remercier ici MM. Duchâtel, Deneuve, Lambotin et Guibert qui nous ont fourni d'intéressants documents relatifs au pigeon voyageur.

tVvne certaine limite^ il faut faire iiilervenir la loi de d iminution de l'intensité nécessaire à l'excitation caj)able de déterminer la réaction et aussi les lois de l'optique. En clTet, .grâce à la réfraction, le pigeon peut rencontrer, à une hauteur plus i)etite qu'on ne croyait, les rayons venant de son colombier, placé au-dessous de l'horizon d'un homme qui se trouverait au point du lâcher. Pour expliquer les phénomènes de retour de zones lointaines, il faut faire intervenir des associations de sensations.

Zone lointaine. — La loi relative à la diminution de l'intensité nécessaire à l'excitation capable de déterminer la réaction, et celle concernant la propagation de la lumière dans des milieux réfractifs ne suffisant plus pour expliquer les phénomènes de retour des zones lointaines, il faut y faire intervenir également des associations de sensations.

Quelles sont ces sensations ? Il ne peut s'agir de la notation par la mémoire visuelle de points de repère proprement dits, pris pendant le voyage d'aller, puisque les pigeons de concours sont expédiés dans des fourgons clos. Les impressions notées sont celles que l'oiseau a enregistrées ait moment du lâcher et pendant le parcours de retour, lors des épreuves successives ; et voici l'un des points sur lesquels notre hypothèse diffère de l'explication ancienne par la mémoire topographique : ce n'est pas pendant le voyage d'aller que les souvenirs se sont gravés dans" la mémoire du pigeon. Les lâchers successifs, effectués de plus en plus loin, permettent à l'oiseau de prendre rapidement une impression visuelle d'ensemble, au moment du lâcher, des territoires situés entre le point de lâcher et la bande connue de l'horizon ; ces territoires deviennent pour le messager un prolongement des lieux connus, vers lequel il se dirigera, lors des voyages suivants, dont le point de départ sera encore reculé.

Ces conclusions^ diffèrent donc, de celles auxquelles est arrivé A. Milne-Edwards dans son hypothèse d'un sens topographique.

B. — Le retour au nid chez différentes espèces. — Nous sommes loin de vouloir expliquer de la même façon tous les phénomènes de retour au nid dont les différents animaux donnent le spectacle. Chez certaines espèces supérieures (chiens, chats, etc.) on a pu constater des retours dus certainement, non pas à une faculté d'orientation spéciale, mais à l'intelligence. C'est ainsi que des chats et des chiens sont revenus chez leurs maîtres de fort loin parce qu'ils avaient eu l'idée de sauter dans un bateau ou dans un train quHls connaissaient, qu'ils avaient déjà pris en sens inverse. Nous devons à notre distingué collègue de l'Institut de psychologie zoologique, le D'' P. de Mirimonde, une relation extrêmement intéressante. d'un fait de ce genre parfaitement contrôlé et relatif au chien Lamock, qui s'embarqua au Japon pour revenir en France. Nous avons aussi des exemples de chats qui spontanément ont pris un bateau pour [rejoindre leur maître.

Ces faits sont si peu dus à un sens particulier d'orientation que, dans les concours qui se font en Belgique sous le nom de courses de chats, des animaux abandonnés à quelques kilomètres de la maison du maîtra se perdent fort bien, ou sont des semaines à rentrer, quand le lâcher a eu lieu en terrain visuellement inconnu.

Nous avons, de concert avec la Société protectrice des animaux, essayé de rapatrier des chiens mis en fourrière ; quand V opérateur partait de la fourrière même, en tenant le chien en laisse, ce dernier reve-

1. Voir l'article « Pigeon >> dans les Animaux domestiques, ouvrage publié sous la direction de G. de Voogt. Ernest Flammarion, édit.

nait chez son propriétaire en entraînant l'homme, docile à le suivre ; c'est que, dans ce cas, il était sur un chemin visuellement connu ; en revanche quand, dans un but expérimental, on mettait le chien dans un panier au sortir de la fourrière et on l'emportait ainsi à la campagne, il ne retrouvait pas sa route. Il fallait, pour qu'il s'orientât par la suite, le ramener à la fourrière et le laisser libre de chercher sa direction.

Chez les fourmis, il semble que l'élément musculaire est le principal dans l'orientation : « Car une fourmi individuellement déplacée par translation, sans qu'elle s'en aperçoive, dans un milieu analogue, continue sa marche suivant un chemin tel qu'au moment où elle s'arrête, si elle n'avait pas été déplacée, elle aurait vraiment atteint l'orifice de son nid... en d'autres termes, elle suit un chemin dont la courbe est superposable à celle qui l'aurait exactement menée à son nid. » (H. Piéron, Gong, de Rome).

Les souvenirs musculaires ont une importance relativement considérable dans les voyages de retour chez tous les animaux qui, comme les fourmis, creusent le sol et se meuvent dans l'obscurité. Des expériences pratiquées à l'Institut de psychologie zoologique, ont mis ce fait en relief. Des souris ont été habituées à décrire, au sortir de leur cage, dans des couloirs seulement un peu plus larges que leur corps, un parcours déterminé, avec des changements de direction. Plus tard, munies de petites boules de plombagine et lâchées dans l'obscurité sur une feuille de carton elles décrivaient exactement les mêmes circonvolutions enregistrées par le tracé de la boule de plombagine. Ce n'est que lentement, après maintes répétitions, que le parcours se simplifiait.

Nous avons étudié comparativement, d'une part des rats, d'autre part des chevaux habitués, les uns et les autres, à un parcours comprenant différents changements de direction, et auxquels on bandait les yeux

après les avoir mis sur la bonne route. Les chevaux se sont égarés constamment. De vieux chevaux d'omnibus, habitués à traverser Paris, et auxquels nous bandions les yeux, avaient toujours besoin d'être conduits; mais en arrivant daps certains quartiers (nous croyons qu'ils en reconnaissaient les odeurs et les bruits), il leur arrivait de devancer les effets des guides, pour changer de direction. Par leurs propres moyens, il est évident qu'ils n'auraient jamais pu aller du point de départ au point terminus sans le secours de la vue. Il n'en fut pas de même des rats et des souris que nous avons forcés à parcourir rapidement des labyrinthes compliqués et qui retrouvaient toujours fort bien leur route sans aucune lumière, sans piste olfactive (on ne se servait pas deux fois du même labyrinthe). En revanche, ces derniers se perdaient, quand, à l'aide de petits vêtements raides, on gênait leurs mouvements. Ne pouvant plus prendre leurs positions habituelles, ni, par conséquent, ressentir les mêmes sensations musculaires, ils se perdaient toujours, ou ne se retrouvaient que par hasard. On se sert souvent à tort des expressions de sensations de mouvement et de sensations musculaires, comme si elles étaient synonymes. Les philosophes ont cependant démontré que la nature du mouvement s'oppose : « à ce qu'il puisse être jamais appréhendé dans la sensation. » « Toute sensation, a écrit Rabier^, se réalise dans le présent et ne réfléchit que le présent, Une sensation peut durer sans doute, mais elle n'a pas besoin de durer pour être ; et quand elle dure elle ne fait que se continuer ou se répéter telle qu'elle était au premier instant, dans tous les instants consécutifs... le mouvement, au contraire, n'est réalisé que par le moyen d'une certaine durée; il n'est jamais donné dans un instant quelconque de cette durée. »

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