GÉNUFLEXIONS DES HOMMES DANS L'ANCIEN TESTAMENT
Salomon. — Daniel. — Esdras. — Michée.
Mon cher Frédéric,
Je te l'ai dit : la Génuflexion n'est pas seulement une loi de l'humanité, c'est une loi générale qui s'étend à toute la création: aux anges, aux hommes, aux démons: « Au nom de Jésus, dit saint Paul, tout genou doit fléchir au ciel, sur la terre et dans les enfers, In nomine Jesu, omne genu flectatur cœlesiium, terrestrium et infernoram. » Dans mes lettres précédentes, nous avons admiré la religieuse fidélité avec laquelle les anges de toutes les hiérarchies
ont accompli cette loi, et vérifié la première partie de la formule apostolique : Omne genu flectatur cœlestium.
Descendons maintenant sur la terre, et montrons l'accomplissement de cette même loi parmi les hommes. Ainsi sera vérifiée la seconde parole de saint Paul : Omne genu flectatur terrestrium.
I. — Nous voici à Jérusalem. La merveille de l'ancien monde, le temple de Salomon, est terminé ; il va être béni. Toutes les tribus d'Israël, appelées à la solennité, encombrent les rues de la cité de David et se pressent autour de l'édifice sacré. Salomon assiste à la bénédiction. Quand toutes les cérémonies sont accomplies, le plus magnifique des monarques environné de tout l'éclat de la majesté royale, remercie le Seigneur de s'être choisi une demeure en Israël, et appelle sur le temple et sur le peuple toutes les bénédictions du ciel.
Afin d'être exaucé que fait le grand Roi ? En présence de tout le peuple, il se met à genoux ; des deux genoux, élève les mains au ciel et dit : « Faut-il donc
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penser que Dieu habite vraiment sur la terre ? Si le ciel et les cieux des cieux ne peuvent vous contenir, combien moins cette maison que je vous ai bâtie ! Mais écoutez la prière de votre serviteur qui vous supplie de tenir vos yeux ouverts sur cette demeure, vous souvenant que vous avez dit : ce Mes yeux seront ouverts sur elle jour et nuit; ma majesté y résidera et j' exaucerai la prière de quiconque y priera. »
« Si donc vos serviteurs viennent à pécher, car quel est l'homme qui ne pèche pas? et qu'irrité contre eux vous les livriez aux mains de leurs ennemis, mais qu'ils se repentent et fassent pénitence, vous aurez pitié d'eux et vous leur pardonnerez (1). »
Soit au point de vue de la personne qui la fait, soit au point de vue de la circonstance dans laquelle elle la fait, voilà, j'espère, une génuflexion solen-
(l) Factura est autem, cum complesset Salomon... deprecationem hanc, surrexit de conspectu altaris. Domini : utrumque enim genu in terram fixerat, et manus expenderat in cœlum. III. Reg., vin, 27,54, et II. Paralip^m, 13.
nelle s'il en fut jamais. « Qu'ils se rappellent, dit un pieux auteur, l'exemple de Salomon, les petits délicats et les petites délicates qui craignent de fléchir les genoux devant Dieu, ou qui n'en fléchissent qu'un machinalement et comme par dérision, à l'instar des Juifs, moqueurs sacrilèges du Sauveur pendant sa passion (1). »
IL — De Jérusalem venons à Babylone que nous avons déjà visitée. A l'exemple des anges nous verrons l'homme le plus puissant du royaume faire religieusement, et au péril de sa vie,, la génuflexion devant Dieu. Cédant à la jalousie des ennemis de Daniel, le roi Darius avait signé un décret portant peine de mort contre quiconque, pendant trente jours, invoquerait un autre Dieu que lui Darius (2). Le décret fut bientôt connu
(1) Notent hoc nostri ignobiles et delicatuli qui coram Deo unum genu flectunt instar Judseorum. Corn, a Lap., in hune loc.
(2) Concilium inierunt... ut decretum imperatorium exeat et edictum : ut omnis qui petierit aliquam petitionem a quoeumque Deo et homine, usque ad triginta dies, nisi a te, rex, mittatur in lacum leonum. Dan., vi, 10, etc.
de toute la cour, de toute la ville et de Daniel en particulier, mais il ne s'en émut point.
Comme s'il n'avait rien su, le serviteur de Dieu ne changea rien à ses habitudes. Rentré dans son palais, il ouvre les fenêtres de son appartement du côté de Jérusalem, et trois fois par jour il se met à genoux et adore le Seigneur son Dieu (1). Tu n'as pas oublié la récompense miraculeuse qui fut Je prix de sa fidélité.
Ici encore, quelle leçon pour les esclaves du respect humain! Quand ils viennent à l'église, ils regardent comme au-dessous d'eux de fléchir le genou devant le Dieu du tabernacle ; à peine lui font-ils un salut de protection. Dans la crainte d'être vus, beaucoup même s'en dispensent. Si, quand ils n'ont rien à craindre, le respect humain les em-
(1) Quod cum Daniel comperisset, ici est constitu tam legem, ingressus est domum suam : et fenestris apertis in cœnaculo suo contra Jérusalem tribus temporibus in die flectebat genua sua, et adorabat, confitebaturque coram Deo suo, sicut et ante facere consuerat. Dan., vi, 10.
pêche de confesser la foi, que serait-ce si, comme Daniel, ils s'exposaient, en la manifestant, à perdre la fortune ou la vie ! Quels chrétiens que ces gens-là!
III. — Le fait suivant va de nouveau, mon cher ami, te révéler la nature intime de la génuflexion. Humilité, confusion, supplication, adoration profonde, elle est tout cela; elle le manifeste dans les grandes occasions où elle s'est accomplie. C'était au retour de la captivité de Babylone. Oubliant le dur châtiment dont ils venaient à peine d'être délivrés, les Juifs rentrés dans leur patrie ne craignirent pas de violer les commandements de Dieu,, leur libérateur.
Les premiers même d'entre le peuple donnèrent l'exemple de la prévarication (1).
« A cette vue, dit Esdras, navré de douleur, je m'assis jusqu'au sacrifice du soir, et au sacrifice du soir je sortis de mon douloureux accablement. Je déchirai mon manteau et ma tunique, je
(1) Manus enim principum et magistratuum fuit in transgressione hac prima. Esd., lib. I, IX, 2.
tombai à genoux, curvavi genaa mea; et j'étendis mes mains vers le Seigneur mon Dieu, et je dis : « Mon Dieu, je suis confondu et je n'ose élever mes yeux vers vous, parce que nos iniquités surpassent notre tête, et nos crimes se sont élevés jusqu'au ciel. Depuis les jours de nos pères, nous n'avons nousmêmes cessé de pécher jusqu'à ce jour.
Vous nous avez châtiés, et vous avez inspiré au roi des Perses de nous laisser rentrer dans la terre de nos pères. Et maintenant que dirons-nous, nous qui après cela avons recommencé à vous offenser (1)? »
Je suis sûr, mon cher Frédéric, qu'en lisant l'histoire du peuple juif, tu as été frappé de son inconstance. Peutêtre, ainsi que bien d'autres, tu l'as regardé comme un peuple exceptionnellement ingrat et à la nuque plus dure que tous les autres : dura cervice : c'est une erreur. Le peuple juif est l'image
(1) Et nunc quid dicemus Deus noster post hœc quia dereliquimus mandata tua? Esd.y 10.
de tous les peuples, la figure exacte de la pauvre humanité.
Que nous présentent les annales des peuples, même chrétiens, sinon une alternative constante de révoltes contre Dieu, suivies de retours au bien plus ou moins longs et plus ou moins sincères.
Il faut excepter le moyen âge, où les révoltes contre Dieu, je parle des révoltes sociales, n'accusèrent jamais le caractère d'impiété qu'elles ont aujourd'hui.
IV. — Quant au peuple juif revenu de la captivité, il ne tarde pas, comme nous venons de voir, à redevenir prévaricateur. Toujours miséricordieux, le Seigneur, par l'organe du prophète Michée, lui en fait les plus tendres reproches : « Mon peuple, lui dit-il, que faije fait, ou en quoi i 'ai- je contristé? "Réponds-moi. Je t'ai tiré de la terre d'Egypte et délivré de la maison des esclaves, et j'ai envoyé pour te conduire Moïse, Aaron et Marie (1). »
(1) Popule meus, quid feci tibi'aut in quo molestus fui tibi ? Quia eduxi te de terra iEgypti et de domo servientium liberavi te, etc. Mich.> vi, 3, 4.