GÉNUFLEXIONS DES DÉMONS DANS LE NOUVEAU TESTAMENT
Triple génuflexion de Satan devant Notre-Seigneur au désert. — Le possédé du pays des Géraséniens.
Mon cher ami,
Forcé de faire la génuflexion, dont je t'ai parlé dans ma précédente lettre, le démon s'était vengé de cette solennelle humiliation, en obligeant l'homme à faire la génuflexion devant lui : il n'avait que trop réussi. Sur tous les points du globe, dans les campagnes comme dans les villes, chez les nations policées comme chez les peuples barbares et chez les peuplades sauvages, il s'était fait élever des millions d'autels. Sous des milliers
de formes immondes, ridicules, monstrueuses, lascives, il se présentait aux adorations de l'homme; et l'homme obéissant fléchissait religieusement le genou devant lui.
Cet empire usurpé devait finir. Quand l'homme est tombé au fond de l'abîme de l'humiliation, et Satan arrivé à l'apogée de sa puissance, le Fils de Dieu descend du ciel en terre et vient chasser l'usurpateur, en i'obligeanl, aux regards du inonde entier, à faire la génuflexion devant lui, comme aux premiers jours du monde il l'avait laite dans le
ciel.
« Je suis ve?iu, dit le Verbe incarné , pour défaire les œuvres du diable, » Ut dissolvat opéra diaboli. Remarquons ici, mon cher Frédéric, sa profonde sagesse.
Le premier et le plus sûr moyen de s'emparer d'un royaume, est de vaincre en personne le roi qui le gouverne.
Voilà ce que fait Notre-Seigneur. Retiré au oésert, il commence par appeler Satan à un combat singulier.
]Il# — L'orgueilleux accepte le défi.
Avec ses trois armes victorieuses de l'humanité, l'orgueil, la cupidité, la volupté, il attaque, sans le bien connaître, son divin adversaire. Autant de coups, autant de défaites, autant de génuflexions forcées. Après un jeûne de quarante jours, Jésus a faim, Satan le sait, ce Si vous êtes le Fils de Dieu, lui dit-il, commandez que ces pierres deviennent du pain. »
Jésus répond : « 77 est écrit que « r homme ne vit pas seulement de pain, a mais de tonte parole qui sort de la bou- « che de Dieu. » Comme s'il avait dit : « C1 est pour me tenter et savoir qui je suis, que tu me demandes un miracle : tu ne le sauras pas ; tu sauras seulement que je n ai pas besoin de pain pour me nourrir. » Première attaque, première défaite, première génuflexion.
Satan ne se tient pas pour battu. Sa première arme émoussée, il en prend une seconde. Saisissant Jésus , il le transporte à Jérusalem, le dépose au sommet du temple, et lui dit : « Si vou's êtes le Fils de Dieu, jetez-vous en
bas, car il est écrit : « Dieu a ordonné à ses anges de vous prendre entre leurs mains, de peur que vous ne heurtiez du pied contre la pierre. » Jésus répond : « // est écrit aussi : « Vous ne « tenterez pas le Seigneur votre Dieu. »
C'est-à-dire : « Tu as voulu mepren- « cire par la sensualité, tu n'as pas « réussi. Tu cherches maintenant à me « prendre par la vanité, tu ne réussiras « pas mieux. Le mystère que tu veux « découvrir te restera caché. Tu ne sauras « ni qui je suis ni ce que je veux faire. » Seconde attaque, seconde défaite, seconde génuflexion.
Voyant ses deux premières armes inutiles, Satan recourt à la troisième, arme redoutable qui a vaincu tous les conquérants: l'ambition. Transportant Notre-Seigneur sur une haute montagne, il lui montre, par un de ces prestiges qui lui sont familiers, tous les royaumes du monde avec leur gloire, et lui dit : « Tout cela est à moi ; et je vous donnerai tout cela, si vous voulez faire la génuflexion devant moi et m'a-
dorer (1). » Alors Jésus lui dit : « Re- ;< tire-toi, Satan ; car il est écrit : « Tu « adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu «. le serviras lui seul. »
Comme s'il avait dit : « Tu as beau k faire; toutes tes ruses pour obtenir de « moi un miracle qui prouve ma divinité « ou une concession qui me rende ton c< esclave, sont inutiles. Reste dans la « même ignorance où tu étais avant de me « tenter , et retire-toi honteux de ta triple « défaite.» Troisième attaque, troisième défaite, troisième génuflexion forcée.
Ces enlèvements du Fils de Dieu par Satan et les promesses de celui-ci, paraissent également étranges. Afin d'ôter à ces faits ce qu'ils peuvent avoir de choquant pour notre faible raison, quelques explications ne seront pas hors de propos.
Quant aux enlèvements, je ne sais,
(1) Ostendit illi omnia régna orbis terrœ in momento temporis et ait illi : Tibi dabo potestatem hanc universam, et gloriam illorum ; quia mihi tradita sunt, et cui volo do illa. Luc, iv, 5, 6. — Ostendit ei omnia régna mundi et gloriam eorum, et dixil ei : Haec omnia tibi dabo, si cadens adora veris me. Math., iy, 8, 9.
mon cher Frédéric, si tu te souviens des lumineuses paroles du pape saint Grégoire : en tout cas, c'est ici le lieu de les rappeler. « Quand on dit que l' Homme- Dieu a été transporté par le démon sur une haute montagne ou dans la sainte cité, l'esprit humain hésite à le croire ; et à l'entendre les oreilles s'épouvantent. Nous connaîtrons cependant que les choses ne sont pas incroyables, si nous songeons aux autres faits, accomplis dans sa personne.
« Certainement, le chef de tous les méchants, c'est lie démon ; et tous les méchants sont ses membres. Est-ce que Pilate ne fut pas membre du démon ?
Et les Juifs persécuteurs, et les soldats bourreaux de Jésus-Christ, ne furentils pas membres du démon? Est-il donc étonnant qu'il ait permis au chef de le transporter, puisqu'il a permis aux membres de le crucifier? 11 n'a donc pas été indigne de notre Rédempteur de vouloir être tenté, lui qui était venu pour être crucifié (1). »
Venons aux promesses de Satan.
(1) Non est ergo indignum Redemptori nostro quod
L'Evangile même l'appelle le Dieu et le roi du monde d'alors. Deushujus mimdi^ Princeps hujus seculL C'est à juste titre. Qu'était le monde païen ? La grande cité du mal, formée et gouvernée par Satan, en opposition à la cité du bien. Tous les hommes plus ou moins célèbres dans la guerre, dans les arts, avaient été ses coopérateurs inintelligents, si on veut, mais réels.
De tous les royaumes anciens, Satan avait formé l'empire romain, d'où il régnait en maître absolu sur le monde alors connu. 11 régnait comme roi et comme dieu, car seul, excepté en Judée, il avait des autels, des prêtres et des adorateurs sur toute l'étendue de la terre. En promettant à Notre- Seigneur l'empire du monde païen, le père du mensonge ne mentait pas complètement. Mais vois, cher ami, à quelle condition il met sa promesse. 11 veut que le Fils de Dieu, Dieu lui-même
tentari voluit, qui venerat occidi. Homil., xvi in Eva?ig.