SEIZIEME LETTRE
13 juillet.
l'habitudedeprierles bras étendus, commune aux juifs et aux païens.
Aux Juifs : Moïse. — David. — Salomon. — Aux Païens : Passage d'Apulée. — La statue de la Piété ou de la Pitié chez'les Romains. — Explication des paroles de saint Paul : Prier les mains pures. — Signification mystérieuse de l'élévation des mains et de la génuflexion en priant. — Dans cette attitude l'homme se met en croix. — Respect de la croix chez les sauvages et partout. — Passages de Pline, r de Servius et d'Arnobe. — L'éléphant chez les Égyptiens.
Mon cher Frédéric,
Parlant de sa mission, le Rédempteur du monde disait : Je ne suis pas venu pou?" détruire la loi^ mais pour la compléter. L'Eglise catholique, ta mère et la mienne, peut dire la même chose : « En fait de traditions saintes, je n'ai rien laissé perdre ; j'ai tout conservé , tout ennobli , tout expliqué. » Ainsi, ce n'est pas elle qui a
donné naissance à l'habitude de peter les mains étendues ; elle l'a reçue en héritage de l'ancien peuple de Dieu.
Pour en citer seulement quelques preuves : Nous voyons Moïse, Salomon, David, trois des plus célèbres représentants du peuple figuratif, prier les mains élevées vers le ciel.
Miraculeusement tirés de la servitude d'Egypte, les Hébreux étaient en marche vers la Terre promise ; des nations ennemies leur barraient le passage.
Arrivés dans la vallée de Raphidim, ils rencontrèrent les Amalécites qui leur présentèrent la bataille. Afin d'assurer la victoire à son peuple, que fait Moïse ? Il monte sur la colline qui domine le champ de bataille, et se met à prier les mains étendues vers le ciel. Mystérieuse puissance de cette attitude! Toutes les fois que Moïse prie, les mains étendues, Israël gagne du terrain ; toutes les fois que par lassitude il les laisse tomber, Israël recule (1).
(1) Clinique levaret Moyses manus, vineebat
Salomon venait d'achever la construction du plus magnifique temple du monde ancien. En présence de tout Israël, accouru pour assister à la consécration de l'incomparable édifice, le grand roi se met à genoux ; et les mains étendues vers le ciel, il remercie le Seigneur d'avoir daigné se choisir une demeure parmi les hommes (1).
David, son père, lui avait donné l'exemple de la prière dans cette attitude. Vois-tu ce roi selon le cœur de Dieu, demandant au Seigneur d'exaucer sa prière? Pour être écouté, quelle attitude va-t-il prendre? Il dit : « Seigneur, que ma prière monte vers vous, comme l'encens brûlé en votre présence ; l'élévation de mes mains sera le sacrifice du soir (2). »
Pour comprendre ces mots le sacri-
Israël : sin autem paululum remisisset, superabat Amalec. Exod., xvn, 11.
(1) Flexis genibus contra universam multitudinem Iarael, et palmis in cœlum elevatis, ait : etc. IL Parai., vi,13, 14.
(2) Elevatio manuum mearum sacrificium vespertinum. Ps. 140, 2.
i:;î la génuflexion.
fœe du soir, il faut que tu te rappelles, mon cher ami, et que beaucoup d'autres apprennent, que le sacrifice du soir était de tous les sacrifices anciens le plus honoré et le plus efficace. Il était la fin et comme le couronnement du jour. 11 représentait la sainte Eucharistie instituée le soir. 11 était offert pour l'expiation de tous les péchés commis depuis le matin.
Non-seulement le saint roi priait les mains étendues, mais il conjurait tout le peuple de suivre son exemple. « 0 vous, disait-il, enfants d'Israël, qui avez, de préférence à toute la gentilité, le bonheur d'habiter la maison du Seigneur, de résider dans les parvis de la maison de notre Dieu ; pendant la nuit élevez vos mains vers le sanctuaire et bénissez le Seigneur (1). » Il serait facile de citer beaucoup d'autres exemples qui prouvent l'universalité et la perpétuité de l'usage, où étaient les Juifs de prier les mains élevées vers le ciel.
(1) Ps. 133, 1, 5.
11 en était de même chez les païens.
« Notre attitude en priant, dit Apulée, est d'élever les mains vers le ciel (1). » Tu sais que la statue de la Piété, élevée par les Romains au centre de leur ville, représentait une dame romaine, les bras étendus vers le ciel. Tu sais encore que Constantin voulut se faire représenter dans la même attitude (2).
Dans le texte de saint Paul que je t'ai cité plus haut, se trouvent ces paroles : « Levant vers le ciel des mains pures : Levantes puras manus. Il convient de les expliquer, parce que nous y trouvons le témoignage d'une antique tradition, religieusement conservée par nos pères dans la foi, et dont les vénérables vestiges existent encore parmi nous. L'Apôtre veut qu'en priant nous élevions vers le ciel des mains pures. Il ne s'agit pas seulement de la pureté spirituelle des mains, c'est-à-dire de l'exemption de toute souillure du péché : vol, ava-
(1) Habitus orantium hic est, ut manibus extensis ad cœlum precemur. Lib. de mundo.
(2) Euseb., Vit. Constant, lib. III, c. m.
rice, impureté; mais de la pureté matérielle produite par le lavement des mains. Or, chez les Juifs l'usage était de se laver les mains avant de prier. Tu n'as pas oublié un des textes révélateurs de cet usage. Dans un de ses psaumes David dit à Dieu : ce Je laverai mes mains, non avec les méchants, mais avec ceux qui vous servent; et cfuand mes mains seront lavées, je m'approcherai de votre autel (1). »
Dociles à la recommandation de l'Apôtre, qui ne faisait d'ailleurs que perpétuer une antique coutume, les premiers chrétiens avaient soin de se laver les mains avant de prier. Ils le faisaient par respect pour la sainte Eucharistie, que les hommes recevaient dans leurs mains nues, et les femmes dans leurs mains couvertes d'un voile blanc, appelé Dominicale. Ils le faisaient encore pour se rappeler la pureté d'âme qu'il fallait apporter à la prière. De là ce mot de Tertullien : « Prier les mains lavées,
(1) Lavabo inter innocentes meas et circumdabo altare tuum, Domine. Ps. xxv, 6.
mais l'âme souillée, qu'est-ce qu'une pareille prière (])? »
Pour cette ablution matérielle il y avait, comme tu sais, dans X atrium ou cour carrée qui précédait les églises, de vastes bassins, et pour la purification spirituelle, d'autres vases remplis d'eau bénite (2). Aujourd'hui les premiers ont disparu ; il ne reste que le bénitier placé à l'entrée des églises, afin qu'en prenant de l'eau bénite les fidèles expient leurs fautes légères; les prêtres seuls se lavent maintenant les mains pendant la messe (3).
Plusieurs, peut-être, parmi ces hommes qui, ne doutant de rien, sont toujours disposés à critiquer les cérémonies de l'Eglise, seront bien étonnés d'apprendre que l'usage de se laver les mains avant de prier, est commun non-
(1) Quœ ratio est, manibus- quidem ablutis, sed spirïtu sordidato, orare? De Orat., c. n.
(2) Euseb., Hist, lib. X, 4.
(3) Il est bon de se rappeler que Pie IX a attaché 100 jours d'indulgence, applicables aux âmes du purgatoire, au signe de la croix fait avec Feau bénite.
seulement aux Juifs et aux chrétiens, mais encore aux païens ; en sorte que pour le trouver inutile ou absurde, il faut faire le procès à tout le genre humain. Qu'ils écoutent un des poètes de la belle antiquité : « La chasteté plaît aux Dieux ; venez avec des vêtements purs ; et avec des mains pures prenez l'eau de la fontaine (1). »
Dans ma lettre précédente, j'ai promis de t'expliquer la signification mystérieuse de l'élévation des mains pendant la prière. Maintenant que tu connais l'antiquité et l'universalité de cette pratique, je vais tenir ma parole.
C'est sur la croix, et formant luimême une croix, que le Fils de Dieu a sauvé le monde, « Lorsque je serai élevé « de terre, disait-il, lorsque je serai une ce croix vivante placée entre le ciel et la ce terre, j'attirerai tout à moi, à moi qui « sais la Vérité, la Vie, le Saint pour « les anges, pour les hommes, comme
(I) Casta placent Superis, pura cum veste venUe, Et raanibus purissumite fontis aquam.
« Tibull.,£%., lib. I, eleg. 2.
« pour toutes les créatures (1). » Or, ce Sauveur crucifié et sauvant le monde par sa croix, était l'attente de toutes les nations : Desideratas cunctis gentibus.
La tradition fidèlement conservée leur apprenait non-seulement sa vie, mais encore sa mort.
Comme l'homme ne peut être sauvé, s'il ne devient semblable à son Sauveur, il a toujours dans ses prières, ses adorations et ses sacrifices, pris l'attitude d'un crucifié. Jamais il n'en connut de si capable de toucher le cœur de Dieu. Delà deux faits inexplicables en dehors des données traditionnelles : d'abord, le respect instinctif pour la croix, de la part même des peuples sauvages, et leur confiance dans ce signe mystérieux; ensuile, l'usage aussi ancien que le monde et aussi étendu que le genre humain, de prier les genoux en terre et les bras étendus en forme de croix.
Quant au premier fait, écoute cette
(1) Si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad meipsum. Joon., xn, 32.
histoire. Lorsque les Espagnols découvrirent l'Amérique, ils trouvèrent un grand nombre de ruines gigantesques, monuments défigurés, mais réels, d'une ancienne civilisation fort avancée. Ils trouvèrent entre autres le célèbre temple de Palanque, dans lequel était sculptée une magnifique croix, aux grandes dimensions et objet de l'adoration des sauvages.. Le même signe de salut, environné des mêmes honneurs, se rencontra dans plusieurs autres îles. En 1522, peu de temps avant l'apparition des Espagnols dans le Yucatan, le grand prêtre des idoles, ChilamBallam, fit à ses concitoyens l'étonnante prédiction que tu vas lire : « A la fin du treizième âge, viendra le signe d'un Dieu qui est dans les cieux ; et la croix par laquelle l'univers fut illuminé se manifestera au monde. Il y aura division dans les volontés, lorsque ce signal sera donné dans les temps à venir. Avant que les prêtres aient fait une lieue, vous verrez la croix apparaître d'un pôle à l'autre. Le culte des faux dieux
cessera... Votre père vient, ô Itzalanes ! Recevez vos hôtes barbus de l'Orient, qui vous apportent le signe de Dieu.
« Nous devons encenser la croix. Elle paraît aujourd'hui en opposition au mensonge. Elle est montrée au monde à rencontre du premier arbre du monde. Elle est le signal de Dieu dans les cieux. Adorez-la, ô Itzalanes ! avec une volonté droite. Je vous avertis et vous commande, moi votre interprète et maître Ballam ; et maintenant j'ai fini de dire ce que le vrai Dieu m'avait ordonné, pour que le monde l'entendît (1). »
Nous voyons ici, mon cher Frédéric, que Dieu ne s'est jamais laissé sans témoignage. Le prêtre américain est une sybille. Son langage n'est pas plus étonnant que celui de la sybille de dîmes, traduit par Virgile. Quant au respect de la croix de la part des anciens peuples païens, Égyptiens, Grecs, Romains, j'en ai suffisamment parlé dans
(1) Fréd. de Waldeck, Voyage pittoresque et archéoh dans la province a Yucdian, p. :}5.
le Traité du signe de la Croix; inutile de le répéter ici. Je ferai seulement remarquer que, par une astuce digne de lui, Satan avait voulu déshonorer la croix, en en faisant l'instrument du supplice le plus ignominieux.
Du respect universel de la croix, nous en connaissons la cause, nous chrétiens catholiques. Il y a seize cents ans que l'Église, par la bouche de Tértullien, l'expliquait à nos pères : a Par l'élévation des mains, nous nous offrons à Dieu et nous nous remettons entre ses mains. L'attitude du chrétien en priant, annonce qu'il est prêt à tout souffrir suivant le modèle du calvaire (1). »
Ainsi quand nous voyons le prêtre à l'autel priant les mains étendues, nous avons devant les yeux la grande Victime du monde, le Fils de Dieu, s'immolant sur la croix.
J'arrive au second fait énoncé plus haut, savoir l'habitude de prier les
(i; Extensione manuum nos Deo offerimus et quasi in manus ejus dedamus... Paratus ad omne supplicium ipsa habitus orantis christiani. ÂpoL, c. xxx
genoux en terre. Nous savons déjà que cette habitude a été permanente chez les Juifs et chez les chrétiens. 11 reste à montrer qu'elle ne le fut pas moins chez, les peuples païens de l'ancien monde.
C'est une preuve de plus que la Génuflexion est une loi de la création tout entière.
« Il existe, dit Pline, une sorte de culte pourles genoux de l'homme, qu'on témoigne par le respect qu'on leur porte. Les suppliants les touchent ; vers eux ils étendent les mains ; ils les adorent comme des autels, sans doute parce que là est le principe de la vitalité (1). »
A l'occasion d'un vers de V Enéide ^ le plus ancien commentateur de Virgile, Servius, en donna une raison :
« Les physiciens, dit-il, enseignent que chaque partie du corps est consacrée aux dieux : l'oreille à la Mémoire, le
(1) Hominis genibus quœdam religio inest, observatione genuum , hœc supplices attingunt , ad hsec manus tendunt, hœc ut aras adorant ^forte quia eis inest vitalitas. Hist., lib. II, c. xly.
front au Génie, là main droite à la Foi^ les genoux à la Miséricorde (1). »
Ainsi, soit en priant les hommes, soit en priant les dieux, les païens embrassaient leurs genoux, siège de la miséricorde, pour signifier que ce qu'ils demandaient leur serait accordé. « Ne voyez-vous pas, leur disait Arnobe, que vous ridiculisez vos idoles ? vous embrassez leurs pieds et leurs genoux, et vous les palpez en priant (2). » Delà vint la coutume d'enduire de cire les genoux des dieux, et d'y coller des tablettes sur lesquelles étaient écrites les demandes qu'on leur adressait : « Dans ce but, dit Juvénal, il est permis d'enduire de cire les genoux des dieux (3). »
Principe de la vitalité, siège de la miséricorde, les genoux sont incontes-
(i) Dixerat et genua amplexus genibusque fvo- Hœrebat.... jEnœid. 3. (lutans.
Physici dicuntesse consecratasnuminibussingulas corporis partes, ut aurem Mémorise; frontem Genio; dexteram Fidei; genua Miser icordiœ,
(2) Ita enim ridetis haec signa, quorum plantas et genua contingitis, et contrectatis orantes. Lib. VI.
(3) Propter quae fas est genua incirare deorum. Satir., x.
tablement le symbole de la vigueur. En eux repose la force et d'eux part le mouvement. En effet, de même que fléchir les genoux est un aveu de faiblesse et d'indigence ; ainsi, ne pas les fléchir est un signe de puissance et de dignité.
Telle est la raison pour laquelle chez les Egyptiens, l'éléphant était l'emblème de la puissance royale. Le puissant animal ne fléchit pas le genou, c'est-à-dire qu'il n'a pas besoin du secours d'autrui, et qu'il n'a de supplication à faire à qui que ce soit. Ainsi, embrasser les genoux de quelqu'un, n'est autre chose que de reconnaître sa force, sa dignité et le pouvoir, s'il veut, de secourir celui qui l'invoque,
Voilà, mon cher ami, quelques-uns des mystères renfermés dans la Génuflexion. La preuve incontestable qu'ils sont très-réels, c'est la pratique religieuse et universelle de la Génuflexion, dans tous les siècles et chez tous les peuples du monde. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet*
d'ailleurs aussi intéressant qu'il est peu étudié. Il est grand temps de finir cette lettre déjà trop longue.
Tout à toi