‹ La génuflexion au XIXe si`ecleChapitre 3 sur 37 · PREMIERE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIERE LETTRE

Fuans, 16 juin 1876.

ce qu'est la génuflexion.

La Génuflexion considérée dans son essence. — Beau passage de Rupert. — Puissance de la Génuflexion.

Mon cher Frédéric,

Entre toutes les tâches que ton amitié m'a successivement imposées, celle d'aujourd'hui n'est pas la moins dif-

Diffîcile, parce que Pacte dont il s'agit étant, au premier coup d'œil, d'une

très-mince importance, la difficulté est d'en montrer la valeur et de lui concilier l'intérêt qu'il mérite. Or, cet intérêt, je le dis dès l'abord, est très-réel, et aujourd'hui très-grand.

Difficile, parce que, si rien n'est plus aisé que de définir la Génuflexion, rien peut-être ne demande, pour en faire concevoir une juste idée, plus d'étude et plus de soins. D'une part, c'est un sujet tout neuf : à ma connaissance, personne jusqu'ici ne l'a traité d'office. D'autre part, c'est un sujet qui se rattache aux lois fondamentales de l'humanité. La Génuflexion est elle-même une loi : tu vas en convenir.

On connaît une loi à la permanence des effets. Quand je vois le soleil se lever et se coucher chaque jour, à des points déterminés de l'horizon, je dis : Il y a une loi qui préside au mouvement du soleil. De même, quand je vois les saisons se succéder avec une régularité parfaite, je dis : 11 y a une loi qui préside aux révolutions du temps. Or, depuis qu'il est sur la terre , le genre humain

a toujours fait la Génuflexion ; il la fait encore, il la fera toujours. Il y a donc une loi, et une loi fondamentale, dont cet acte mystérieux est l'expression.

Quelle est cette loi? Nous allons le savoir. Ne s'étant pas fait lui-même, mais étant une simple créature, l'homme est un être dépendant. De là pour lui le besoin de reconnaître et de vénérer un être supérieur. L'homme est donc un être créé pour adorer: nul ne peut se soustraire à cette loi. De toute nécessité, il faut que l'homme adore quelqu'un ou quelque chose : il l'a toujours fait. S'il n'adore pas le vrai Dieu, il adore des faux dieux. Adorer Jésus- Christ ou adorer Bélial : il n'y a pas de milieu. La loi de l'adoration est donc la première loi de l'humanité.

Or, la Génuflexion, étant l'expression invariable de cette loi, est elle-même la première loi de l'humanité. Je dis invariable, car on peut mettre au défi le négateur le plus intrépide de citer aucun peuple ancien, moderne, civilisé, barbare, sauvage, qui dans ses adorations

n'ait pas fléchi les genoux et qui ne les fléchisse pas encore.

Reste maintenant à expliquer pourquoi la Génuflexion est l'acte invariable de l'adoration.

Afin de résoudre cette importante question, il faut considérer la Génuflexion, non pas dans l'acte extérieur, que tout le monde connaît, mais dans sa nature intime : en d'autres termes, dans sa raison d'être.

Comme la racine de l'arbre explique la nature du fruit, l'étymoiogie du mot révèle la pensée qui l'inspire. Tu le sais : Génuflexion signifie, flexion ou fléchissement du genou. Genou, en latin genu, vient de cet autre mot latin gêna qui veut dire joue. Du moins, si l'un n'est pas fils de l'autre, ils sont cousins germains. Quel rapport, vas-tu me demander, peut-il exister entre la joue et le genou? Ecoute la réponse d'un homme, non moins habile dans les sciences naturelles que dans les sciences morales.

« Le Créateur, dit Rupert, nous a

formés de telle manière, que dans le sein de la mère l'enfant, étant comme en peloton, les genoux sont en contact avec les joues. Les genoux acquièrent ainsi une sorte de parenté avec les yeux, sources des larmes, interprètes de la compassion et solliciteurs de la miséricorde (1). » .

« Voilà pourquoi lorsque l'homme tombe à genoux, ses yeux sont aussitôt disposés à se mouiller de larmes. Le Créateur a ainsi voulu nous rappeler le sein maternel, où nous étions enveloppés de ténèbres avant de venir à la lumière. Sans nul doute, celui qui étudie avec soin cette intention providentielle, a pour lui la science et la raison, lorsqu'il loue et approuve le constant usage où sont les saints et les savants dignes de ce nom, de faire souvent la génuflexion devant le Dieu Très-Haut, et d'abaisser vers les genoux leurs joues

(l) In utero nos ita natura formavit, ut genua genis apposita sint : unde et a genis genua dicuntur. Ibi enim cotisèrent sibi, et cognata sunt oculis lacrymarum indicibus et misericordise. In Cant comment., lib. VI, c. vu.

baignées de larmes. Par cette attitude ils supplient le Créateur de regarder du haut des Cieux, et de se souvenir de la manière dont il nous a formés dans le sein de nos mères (1). »

Afin de toucher son cœur, le patriarche de la souffrance, Job, a soin de le lui rappeler par ces paroles : « Souvenez-vous, je vous prie, que vous m'avez fait comme la boue, et que vous me réduirez en poussière. Ne m'avez-vous pas traité comme le lait et coagulé comme le fromage? Vous m'avez revêtu de peau et de chairs, d'os et de nerfs ; vous m'avez composé. Vous m'avez donné la vie par votre miséricorde, et votre sollicitude a conservé mon existence. Bien que vous le cachiez dans

(1) Inde est quod homines, dum se ad genua prosternunt, statim lacrymantur.Voluit enim natura nos maternum rememorare uterum, ubi considebamus in tenebris antequam veniremus ad lucem. Profecto qui causam istam diligenter attendit, ille scienter et rationabiliter laudat et approbat, sanctis et eruditis cogitationibus familiare esse, genua frequentius excelso Deo curvare et gênas lacrymosas genibus curvis applicare, ut respiciat et recogitet Creator habitans in excelsis, qualiter nos in utero formaverit. Rupert, In Cant. comment., 1. VI, c. vn.

votre cœur, je sais que vous vous souvenez de tout ce qui existe (1). »

Un peu de boue au commencement, un peu de poussière à la fin : voilà, mon Dieu, ce que je suis. Tel vous m'avez fait, tel je me présente devant vous.

Expression sensible de cette double vérité, comprends-tu tout ce qu'il y a d'attendrissant dans le contraste produit par la Génuflexion ? D'un côté, l'homme si riche, si savant, si haut placé qu'il soit, se rappelant à lui-même et, par son attitude, rappelant à Dieu l'état d'infirmité et d'humiliation où il était dans le sein de sa mère ; de l'autre côté, le Dieu qui règne aiu plus haut des cieux, l'Eternel, son créateur et son père ! Tels sont les deux termes extrêmes que rapproche la Génuflexion !

Je le répète, rien n'est plus propre à toucher le cœur de Dieu, parce que rien n'est plus attendrissant; et rien n'est plus attendrissant, parce que rien n'est plus vrai ; et rien n'est plus vrai,

(1) Mémento, quaeso, quod sicut lutum feceris me et in pulverem reduces me, etc. Job.y X, 9.

parce que la Génuflexion met l'homme et Dieu dans leurs rapports naturels :

humilité et misère profondes, d'une part ; grandeur et bonté infinies, d'autre part: Dieu en haut et l'homme en bas.

Bouleversé de fond en comble par le péché, voilà l'ordre rétabli ; fermées par l'orgueil, voilà les sources de la grâce rouvertes. Voilà le salut de l'homme et du monde.

Quel livre plus éloquent que la Génuflexion quand elle est bien comprise !

Quelle puissante prière quand elle est bien faite !

Grâce aux notions qui précèdent, tu commences, mon cher Frédéric, à savoir ce qu'est la Génuflexion considérée en elle-même. Ma prochaine lettre continuera ton instruction.

Tout à toi.

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