‹ La génuflexion au XIXe si`ecleChapitre 7 sur 37 · QUATRIEME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIEME LETTRE

21 juin.

GÉNUFLEXIONS ANGÉLIQUES DANS L'ANCIEN TESTAMENT (fin).

Anges de Daniel. — Anges des Machabées.

Mon cher ami,

VI. — La passion la plus basse, la plus odieuse et souvent la plus cruelle est la jalousie. C'est elle qui a introduit le péché et la mort dans le monde. C'est elle qui a commis le premier assassinat. A la trace du sang de ses victimes, on la suit depuis Abel jusqu'à Notre-Seigneur; et, depuis le Calvaire jusqu'à nos jours, elle continue ses coupables exploits : l'histoire de tous les peuples en est remplie.

De cette passion étaient dévorés les

grands et les puissants de la cour de Babylone. Voir Daniel, un prisonnier de guerre, un Juif, élevé aux plus grands honneurs, revêtu d'un pouvoir qui les éclipsait et auquel ils ne pouvaient prétendre, était un spectacle qui faisait fermenter dans leur âme les pensées les plus hostiles. Ils n'attendaient qu'une occasion pour les faire éclater : cette occasion se présenta bientôt.

Tu sais que le démon sous la forme du serpent, du serpent vivant, du serpent en chair et en os, a été adoré chez tous les peuples de l'ancien monde ; il l'est encore dans une bonne partie de l'Afrique, de l'Asie et même de l'Amérique, L'affreuse divinité avait ses temples, ses prêtres et ses autels presque chaque jour rougis du sang humain.

Rien de cela ne lui manquait à Babylone.

Dans un temple magnifique était un énorme serpent, un dragon, que les Babyloniens entouraient de respect et qu'ils adoraient comme un dieu (1). Un

(1) Et erat draco magnus in loco illo et colebant eum Babylonii. Dan , xiv, 22.

jour, Darius, accompagné de Daniel, entre dans le temple du dragon, « Pour le coup, lui dit-il, voici un vrai dieu, un dieu vivant, adorez-le donc (1). »

Daniel lui répondit : « J'adore le Seigneur mon Dieu, parce qu'il est le Dieu vivant;, mais celui-ci n'est pas le vrai Dieu vivant. Donnez-moi la permission, et je tuerai ce dieu dragon sans glaive ni bâton. »

— ce Je vous la donne, dit le roi. » Daniel se fit apporter de la poix, de la graisse et des crins ; il en fit des pâtes (des boulettes), qu'il jeta dans la gueule du dragon. Aussitôt l'affreuse bête gonfla, éclata et creva. Se tournant vers le roi : « Voilà, lui dit Daniel, ceux que vous adorez. »

A cette nouvelle les ennemis de Daniel et les Babyloniens entrèrent en fureur, et se portèrent en tumulte vers le palais, en criant : « Le roi s'est fait juif; Daniel a tué le dragon. » Arrivés en présence de Darius, ils lui dirent : « Li-

(1) Ecce nunc non potes clicere quia iste non sit Deus vivens, adora ergo eum. Dan., xiv, 23.

vrez nous Daniel, ou nous vous tuons vous et votre famille. » Voyant qu'il lui était impossible de résister à la sédition, le faible monarque leur livra Daniel. Maîtres de sa personne, ils courent le jeter dans la fosse aux lions, où se trouvaient sept de ces redoutables animaux. Chaque jour on leur jetait en pâture deux corps et deux brebis; alors on ne leur donna rien, afin qu'ils dévorassent Daniel (1).

Protégé par le Dieu, pour la gloire de qui il souffrait, Daniel demeurait tranquille au milieu des lions. Depuis plusieurs jours il vivait dans cette gracieuse compagnie, lorsqu'il se sentit pressé de la faim. Le divin Maître n'oublia pas son fidèle serviteur. 11 appelle un ange qui fait la Génuflexion devant Lui, prêt à exécuter ses ordres. Or, il y avait en Judée un prophète nommé Habacuc, qui venait de préparer son dîner et qui allait porter à manger à ses moissonneurs. Plus rapide que l'étincelle élec-

(I) Duo corpora. Étaient-ce des corps d'hommes ou de bêtes? Le texte sacré ne le dit pas.

trique, l'ange arrive auprès d'Habacuc:

« Portez, lui dit-il, le dîner que vous avez là à Babylone, à Daniel qui est dans la fosse aux lions. » — « Mais, Seigneur, je n'ai jamais vu Babylone et je ne sais pas où est la fosse. »

L'ange du Seigneur le prit par le sommet de la tête, et, le tenant suspendu par les cheveux, le transporta en un clin d'œil à Babylone et le déposa sur le bord de la fosse aux lions. Aussitôt il cria : « Daniel, serviteur de Dieu, recevez le repas que le Seigneur vous envoie. » Et Daniel : « Seigneur, vous vous êtes souvenu de moi; car vous n'abandonnez pas ceux qui vous aiment. »

Puis, s'étant levé, il mangea, et dans un instant l'ange reporta Habacuc où il l'avait pris.

11 y avait six jours que Daniel était dans la fosse aux lions. Le septième jour, Darius vint à la fosse pour pleurer son fidèle ministre, et, s'étant penché, il voit Daniel tranquillement assis au milieu des lions. D'une voix puissante il s'écrie : « 0 Dieu de Daniel, que vous

êtes grand ! » Sur-le-champ il fait retirer le prophète de la fosse, où il précipite ses principaux ennemis qui sont dévorés sous les yeux du roi.

Je t'ai annoncé, mon cher Frédéric, qu'en restant à Babylone, nous serions témoins de Génuflexions, c'est-à-dire, comme tu t'en souviens, d'adorations angéliques de plus en plus illustres : tu vois déjà que j'ai tenu parole : mais il y a quelque chose de plus à te montrer.

Vil. — Si Daniel, favori de Darius et le premier personnage de l'empire, s'était vu jeté deux fois dans la fosse aux lions, si Ananias, Misaël et Azarias, gouverneurs de province, avaient été précipités dans Ja fournaise de Babylone : à quelles vexations, à quelles souffrances devaient être exposés leurs compatriotes d'une condition ordinaire? Daniel était profondément touché de leurs maux, et, les larmes aux yeux, il ne cessait de conjurer le Seigneur d'y mettre un terme. « Seigneur, disait-il, nous avons péché, nous avons commis l'iniquité, nous vous avons abandonné, nous avons foulé aux pieds

vos commandements et méprise les avertissements de vos prophètes. Nous sommes tous coupables; mais, vous, Seigneur notre Dieu, vous êtes la miséricorde et le pardon (1). »

Ainsi priait Daniel tous les jours de sa captivité. Touché de ses supplications et de ses larmes, le Dieu d'Israël voulut les récompenser avec une magnificence digne de lui. Un ange est appelé pour manifester à Daniel les intentions du Tout-Puissant. Quel sera cet heureux envoyé? Ce ne sera pas un ange ordinaire. Pour récompenser Tobie, le Seigneur avait choisi l'archange Raphaël, un des sept grands princes de sa cour; afin d'honorer Daniel et de l'inonder de consolations, c'est le sublime archange Gabriel qui est appelé. A genoux devant Dieu, il reçoit sa mission, et, plus rapide que l'aigle royal qui fend les nuesTT] vient la notifiera Daniel.

Quelle était cette mission ? Tu la connais, mon cher Frédéric. Ce n'est

(1) Nobis confusio faciei... Tibi autem Domino Deo nostro misericordia et propitiatio. Dan., ix, 8, 9.

pas pour toi que je vais la rappeler : c'est pour tant de chrétiens, bacheliers, licenciés, docteurs en toutes choses, et cjui ne savent pas un mot des saintes Écritures. Gabriel n'annonce pas seulement à Daniel la fin de la captivité, il fait beaucoup plus. Parlant au nom du Roi immortel des siècles, il lui révèle le plus important secret de l'avenir : c'est l'époque précise de la venue du grand Libérateur, le Verbe incarné qui délivrera le genre humain de l'esclavage de Satan.

VI11. — Avant la venue du Messie, le peuple juif devait passer par de grandes tribulations. Ses principaux ennemis furent les rois, successeurs d'Alexandre. Cupides, cruels, idolâtres, ces princes entreprirent, pendant de longues années, non-seulement de piller et de ravager la Judée, mais encore d'arracher aux juifs la religion de leurs pères. Pour combattre leurs nombreuses armées, Dieu suscita l'immortelle famille des Machabées. « La guerre est aux guerriers, mais la victoire est à Dieu, »

disait notre immortelle Jeanne d'Arc.

Jamais proverbe ne se vérifia avec plus d'éclat, que dans la lutte héroïque dont je rappelle le souvenir.

Au service de Judas Machabée, le Seigneur ne mettait pas seulement ses inspirations intérieures; quand le danger était trop pressant, il daignait venir à son secours d'une manière sensible. Un jour, Timothée, général du roi de Syrie, Antiochus, entre en Judée à la tête de quatre-vingt mille hommes d'infanterie et d'une cavalerie innombrable. Avec le petit corps d'armée dont il dispose, Judas se voit, humainement parlant, dans l'impossibilité de lui résister; mais le Dieu des armées combat pour lui. 11 a vu le danger, aussitôt il appelle cinq de ses anges.

Tous viennent fléchir le genou devant lui et partent pour la mission guerrière qui leur est confiée.

Au plus fort du combat, ils apparaissent sous la forme de brillants cavaliers, à la tête des bataillons d'Israël. Deux se placent à la droite et à la

gauche de Machabée et le protègent contre les traits de l'ennemi. Tous lancent des flèches et des foudres qui percent, qui aveuglent les ennemis. La confusion se met dans leurs rangs et ils prennent la fuite en désordre, laissant plus de vingt mille des leurs sur le champ de bataille (1).

Toujours accomplissement parfait, dans l'ancien Testament, de la grande loi proclamée par saint Paul : Omne genu flectatur cœlestium.

Avec cette lettre se termine mon histoire, fort abrégée, des génuflexions angéliques dans l'ancien Testament, Sous la loi de la grâce elle ne sera pas moins intéressante : tu le verras bientôt.

En attendant, tout à toi.

(1) Interfecti sunt autem viginti millia quingenti, et équités sexcenti. IL Mach., x, 29, 30, 31.

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