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pleine mythologie et le poète semble se représenter le Rhodanos comme venant de l'extrême Occident. La division du Rhodanos en trois branches est encore plus curieuse que celle de l'Istros : la première,;dirigée vers le nord et l'Océan, est le Rhin actuel dont Apollonios soupçonne vaguement l'existence; la deuxième, qui débouche dans l'Adriatique ou mer Ionienne, n'est autre que l'Eridanos; la dernière, qui se jette dans le vaste golfe de la mer de Sardaigne est le Rhodanos proprement dit, le Rhône actuel. Cette liaison entre les trois grands fleuves de l'Europe occidentale n'est pas une invention d'Apollonios. Nous savons par les scolies que, d'après Timagétos, l'Istros vient des Monts Celtiques, traverse un lac celte et se divise en deux branches, dont l'une se jette dans le Pont-Euxin et l'autre dans la « mer Celtique », c'est-à-dire la Méditerranée occidentale^; c'est le chemin que suivirent les Argonautes pour passer d'une mer à l'autre. Apollonios a simplement emprunté à Timagétos la navigation des Argonautes par l'Istros, 4es lacs celtes et un fleuve qui débouche dans la Méditerranée. Il s'éloigne de Timagétos lorsqu'il leur fait atteindre l'Adriatique et remonter le cours de l'Eridanos.
Quant à la liaison du Rhodanos et de l'Eridanos, elle n'est pas non plus inventée par le poète : plusieurs écrivains les confondaient à l'origine à cause de la ressemblance de leurs noms. D'après Pline TAncien^, Eschyle, dans ses Réliades, plaçait l'Eridanos en Ibérie et l'appelait aussi Rhodanos, confondant ainsi le Rhône et l'Ebre. L'existence d'une colonie grecque appelé Rhoda ou Rhodia (aujourd'hui Rosas), sur la côte nord-est de l'Espagne, au pied du cap
1. IV, 259. D'après les scolies parisiennes, cette division se fait dan un lac celte Cf. de Wilamowitz, Hellenisl. Dichlung. II, 187.
2. //. iV. XXXVII, 2 : « Aeschylus in Iberia, hoc est in Hispania, Eridanum esse dixit eundemque appellari Hhodanum, Euripides rursus et Apollonius in Hadriatico litore confluere Hhodanum et Padum ». Cette liaison est attestée encore par Philostéphanos {Scol. Denys Pér., 289). Cf. de Wilamowitz, op. cit. II, 190.
ApolloDios
LE VOYAGE DES ARGONAUTES : LE RETOUR
Pyrenaeum^ facilitait cette confusion. Euripide affirmait, comme ApoUonios, que l'Eridanos et le Ehodanos communiquaient près des côtes de l'Adriatique. Le poète d'Alexandrie aurait donc suivi la tradition d'Euripide, en y ajoutant quelques détails empruntés à Timagétos. Cette liaison du Pô et du Ehône appartient-elle à une géographie fabuleuse •? On serait tenté de le croire puisque le périple attribué à Skylax, qui remonte au iv^ siècle, distingue les deux fleuves et les considère comme séparés-; mais l'opinion de Timagétos, géographe peu antérieur à notre poète, prouve que les idées de Skylax n'étaient pas admises comme une vérité incontestable. En réalité cette théorie s'explique par des raisons géographiques et commerciales. Les Grecs avaient tendance à considérer les grands fleuves comme communiquant :
« Ne connaissant d'autres cours d'eau que les modestes torrents de leur pays, ou l'immense fleuve tropical qu'est le Nil, maître de la plaine d'Kgypte, et dont ils ignoraient la source, les Grecs ne pouvaient imaginer des bassins fluviaux fermés et étroitement circonscrits de montagnes. Un grand fleuve, pour eux, était une sorte de bras de mer. De même que la plupart des mers communiquent entre elles, les grands cours d'eau du continent devaient donc s'unir les uns aux autres. Tels étaient, suivant la légende, les fleuves des l'.nfers. Tels ils imaginaient les fleuves de l'Occident. Ce ne devaient être que les ramifications à travers les terres du fleuve Océan qui entourait le monde^. »
ApoUonios en particulier, comme alexandrin, connaissait les bifurcations du Nil dès son entrée dans la Haute-Egypte (bras du Fayoum). En outre, les trois fleuves sont vraiment voisins : « Les sources des eaux rhodaniennes et padanes sont souvent à moins d'une lieue de distance», remarque M. JuUian, qui rappelle 1 ' voisinage de la Dranse du Valais
1. Cf. Besnier, Lexique, s. v.; Pline, H. N., III, 33, fait dériver Rhodanus de Rhoda.