L'ORGANE CENTRAL DE L'ÉTAl
L'étude générale de la structure de l'Etat comporte, après l'analyse de l'établissement territorial et des frontières, celle de la formation de la capitale. Ce troisième élément de la société politique fait, comme les deux autres, partie de la définition même de cette société. Il n'y a point d'État sans capitale. Celle-ci peut être, selon la nation ou l'Etat, un assemblage de paillottes ou de cabanes en bois, un camp permanent, une ville mesquine ou un centre urbain tel que Londres ou Paris ; elle peut être fixe ou mobile, permanente ou temporaire ; mais, sous ces aspects divers, on retrouve toujours l'indispensable organe central de la vie de l'Etat, point de concentration des ressources et siège de la pensée et de la volonté directrices.
Si nous aimions les comparaisons biologiques chères aux sociologues de l'école de Spencer, nous dirions que dans le corps de l'Etat la capitale est la tête pensante; les frontières
I. Voir : C. Vallaxjx, Le Sol et l'Etat, Paris, 1910, ch. x, Capitales et -cilles politiques (p. 324-360).
V ÉTAT ET LA CAPITALE
seraient le tissu musculaire où s'emmagasine la force ; les voies de communication seraient le tissu nerveux qui transmet de la tête aux muscles la volonté dirigeante. Cette comparaison, qui fait image, est en partie inexacte comme toutes les comparaisons. La capitale d'un Etat n'est pas seulement le siège directeur de la pensée et de Taction politiques. Elle est aussi, comme les frontières elles-mêmes, un réservoir ou un magasin de forces de Tordre spirituel et de l'ordre matériel. Le plus souvent, là se concentrent les moyens financiers, « nerf de la guerre » et aussi de la paix. Dans la capitale vivent les plus notables agents d'exécution de TEtat, ou au moins ils y passent une grande partie de leur temps. Autour de l'organisme politique s'agrègent au point central les groupements économiques et intellectuels d'où l'Etat tire une partie de sa vigueur et de ses ressources. C'est le phénomène de la centralisation. Aucune société politique n'y échappe, quelle que soit sa structure propre. Seulement, le mouvement de centralisation se fait selon une échelle d'intensité variable. Quand rien ne contrarie le mouvement et qu'il atteint son plein eflPet, la capitale n'est plus seulement le réduit central de l'Etat : elle devient presque l'Etat lui-même. Prise par Tennemi, sa disparition paralyse l'organisme politique tout entier. Mise à l'abri des coups de l'ennemi, elle fait respirer et vivre librement tout l'Etat, parce qu'elle respire et vit elle-même. A ce point de vue, Paris réalise le type complet de la capitale: il attire tout à lui; il affaiblit le corps de l'Etat au profit de sa propre force. « La France, disait d'Argenson en 1740, ressemble à une araignée : grosse tête et longs bras maigres. Toute graisse, toute substance se concentrent à Paris. « Paris une fois pris, commeen 1814, 181 5 et 1 87 1 , la France est vaincue sans rémission. Paris sauvé, comme en 1792 et en 19 14, la France ne saurait être perdue que par les maladresses de son gouvernement et par les défaillances de son peuple.
Bien qu'il soit rare que les capitales d'Etat déterminent à un tel point les destinées de l'Etat lui-même, toutes les sociétés