EXCENTRICITÉ FRÉQUENTE
est à Berlin, ancienne bourgade slave, tout près de la frontière de race entre les Germains et les Slaves wendes et polonais. En France, le centre géographique esta Bourges, et la région agricole et industrielle du Nord est la plus peuplée ; la capitale politique n'est ni ici, ni là.
L'excentricité des capitales se présente donc comme un phénomène d'une généralité assez grande pour attirer l'attention ; il en est d'autant plus digne que le fait est durable et stable, contrairement aux vues de Ratzel ; il surgit sur bien des points et à de nombreux moments au cours de l'histoire de l'Europe et de TAsie ; il accompagne notamment la destinée des Etats les mieux évolués. Il mérite une explication, et nous essaierons de la donner.
Comme nous l'avons vu, la capitale répond essentiellement à un double but : maintenir l'unité de la société politique en prévenant les tendances locales centrifuges, et donner la cohésion et la directioa à l'effort permanent de pression et de résistance qui se fait sur les frontières. Lequel de ces deux buts est le plus utile à la vie de l'Etat, on ne saurait le décider : ils sont également indispensables tous deux. Mais les cas nombreux d'excentricité des capitales semblent montrer que le second s'impose d'une manière plus impérieuse encore que le premier, ou, pour mieux dire, que la meilleure manière de réaliser le premier est d'abord d'atteindre le second. Car il y a une relation entre les capitales à position excentrique et les frontières de tension des Etats. La capitale s'établit assez près des frontières critiques pour les organiser et pour les surveiller, et assez loin pour être à l'abri des coups de main. La capitale est le réduit central de l'organisation de défense et d'attaque de la frontière ; elle l'est par ses organes de direction et de volonté, par la concentration des ressources et par les routes, les rails et les fils qui la relient au front de pression permanente tout entier. Ce caractère essentiel de la capitale, indiqué par sa position, se montre nettement à Londres, à Paris, à Berlin, à Petrograd, à Pékin.
Brunhes et Vallaux. 2S
L'ÉTAT ET LA CAPITALE
Beaucoup de faits, plus ou moins anciens, montrent la nécessité de cette position marginale des capitales près de la frontière vulnérable. C'est à cause de la lutte contre les Germains que Charlemagne place sa capitale à Aix-la-Chapelle. C'est là qu'en 813, il place de ses propres mains la couronne impériale sur la tête de son fils Louis.
Cette nécessité explique aussi quelquefois les migrations des capitales, dont rÉtat serbe offre un fort bon exemple. Q.uand les premiers empires serbes touchaient à l'Adriatique, du ix^ au xi"^ siècle, les capitales étaient à Scutari et à Durazzo. Du temps du tsar Miloutine, le centre fut à Pauni, dans la plaine de Kossovo ; sous Etienne Douchan, il fut pendant deux ans à Prizren, puis il se rapprocha de la route essentielle de circulation Morava-Vardar, et s'installa à Skoplje (Uskub/. La décadence vint ensuite ; la capitale recula en même temps que l'empire ; la capitale du tsar Lazare, le vaincu de Kossovo (1389), était plus au nord, à Kruchevatz. Puis, la Serbie se repliant sur le Danube, la capitale elle-même se transporta sur cette route fluviale, à Smederevo (Semendria). Enfin, au xix^ siècle, le nouvel Etat serbe choisit comme centre politique le site du promontoire qui domine le confluent de la Save et du Danube, le point excentrique de la « Forteresse blanche >/, Beograd (Belgrade).
l/histoii"e et le simple raisonnement indiquent que clans les Etats lentement évolués. c"est par la surveillance active et heureuse des frontières de tension que Ton assure le mieux Lunité intérieure. Sauf dans les sociétés inconsistantes et pendant les crises violentes, mais assez courtes, des révolutions politiques et sociales, les tendances centrifuges sont peu dangereuses pour la vie des Etats ; elles s'expriment pendant la paix par les moyens du temps de paix, inoffensifs pour un Etat pourvu d\me solide armature politique et militaire, comme Ta montré Texemple de l'Autriche. En temps de guerre, les tendances centrifuges sont également peu dangereuses pour l'Etat victorieux ; elles peuvent être mortelles pour l'Etat vaincu, comme l'exemple de l'rVutriche le montre encore. Des coups violents assénés sur les frontières de tension sont suivis de lézardes dans tout l'édifice territorial de l'Etat, et la dislocation peut suivre. Aussi le calcul politique qui subordonne les préoccupations d'unité intérieure à la sûreté de la frontière, et qui se montre géographiquement dans la position des capitales excentriques, est parfaitement