‹ La géographie de l'histoireChapitre 109 sur 216 · EXCENTRICITÉ F RÉ QUE S TE · texte numérisé non relu

EXCENTRICITÉ F RÉ QUE S TE

fondé. Il s'impose surtout dans les chaînes dEtats où les pressions de contiguïté atteignent un très haut degré, et en particulier dans l'Europe militarisée.

L"exemple de la France montre combien sont étroites les relations entre l'unité intérieure et la solidité de la frontière. Nous l'avons vu, notamment, en 1793 et en 1870. En 1793 éclate la plus formidable guerre civile qui ait menacé l'unité française depuis les guerres de religion : c'est l'insurrection de la Vendée ; elle met tout l'Ouest en feu ; les insurrections girondines et royalistes de Lyon et de Toulon aggravent le péril. Cependant, l'unité française n'est pas réellement menacée, parce qu'à ce moment-là même le mur de fer de la frontière demeure partout solide, sauf quelques légères fêlures dans le Nord. En 1870, le forcement de la frontière du Nord-est et l'invasion des plaines de la Seine et de la Loire détermine, sans autre cause, le mouvement séparatiste de k Ligue du Midi ; ce mouvement serait peut-être devenu dangereux si Gambetta n'avait pas eu une ligne de conduite énergique et avisée, et surtout si la guerre avait duré plus longtemps; les ferments de dissolution dus à la destruction de la frontière se montrèrent encore, à Paris et en province, pendant les convulsions de la Commune. C'est l'écroulement des frontières de tension qui précipita, en 191 7, l'effondrement de la Russie, et, en 1918, celui de l'Autriche.

Ainsi s'explique et se justifie la position excentrique de nombreuses capitales, surtout en Europe, parce que l'Europe est le continent où la pression sur les frontières atteint son maximum. Au contraire, Texcentricité des capitales ne répondrait à aucun besoin urgent dans les Etats de l'Amérique moderne, exempte jusqu'ici du militarisme et des compétitions ardentes pour le territoire. Dans ces Etats à forme fédérale, les capitales répondent presque exclusivement au besoin d'unité intérieure et de centralisation politique minima dont les Confédérations elles-mêmes ne sauraient s'affranchir. C'est pourquoi l'on choisit une position centrale pour les capitales nouvelles, en entendant le centralisme comme nous l'avons indiqué plus haut (§2). Si beaucoup de capitales américaines sont excentriques, maritimes ou pénémàritimes, c'est qu'elles sont des survivances du passé colonial : ce sont presque partout les rivages maritimes qui ont été d'abord

L'ÉTAT ET LA CAPITALE

peuplés et mis en valeur. Un avenir prochain corrigera peutêtre au profit du centralisme la position des capitales fédérales excentriques : le Brésil veut déjà le faire ; il se peut que les Etats-Unis s'y décident aussi un jour, à moins que leur entrée dans la politique européenne ne les détermine à rester à Washington : car, si les Etats-Unis continuent à agir en Europe, ils auront, eux aussi, une frontière de tension, et cette frontière ne sera autre que TAtlantique.

5. — CONDITION DE PERMANENCE DES CAPITALES : LEUR CONGESTION CROISSANTE

Généralement, les capitales naturelles, considérées comme villes, naissent avant les Etats et leur survivent : car les bases de répartition données par les genres de vie et par les relations économiques ont chance de durer plus longtemps que les sociétés politiques les mieux assises. Souvent, les capitales artificielles, nées après les Etats et créées par eux, survivent aussi parce qu'il s'y forme un nœud durable de rapports économiques. Cependant, il y a des capitales qui ont tout à fait sombré avec les Etats eux-mêmes : nous avons cité Ninive, Tigranocerte et Karakoroum ; il faut ajouter Babylone, Antioche, Ctésiphon, Séleucie et Palmyre. Deux observations s'imposent à ce sujet. La première est que ces anciennes capitales se trouvaient toutes sur la zone de steppes de l'Ancien Monde, à la limite des déserts : les Etats qu'elles commandaient souffraient de l'instabilité propre à cette zone ; mal fixés au sol, encadrés par des frontières oscillantes, ils appartenaient à cette classe de sociétés politiques promptement formées et promptement dissoutes que l'on ne peut s'empêcher de comparer aux dunes mobiles du désert ; leurs capitales ont été totalement eflFacées par la tempête, comme ils Tont été eux-mêmes. En second lieu, ces capitales d'Etats guerriers étaient peuplées surtout par les populations vaincues, que les conquérants y entassaient à coups de fouet. C'étaient

PERMANEyCE ET CONGESTION

des camps de concentration plutôt que des capitales. Gengiskhan établit de force à Karakoroum des artisans de tout genre amenés de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie soumises à ses armes'. Dès que le sort des armes changeait, les populations ainsi groupées de force retournaient dans leur pays ; elles y étaient aidées par les conquérants nouveaux. Lorsque Lucullus s'empara de Tigranocerte, il délivra les habitants de plusieurs villes grecques que Tigrane avait dépeuplées pour grossir sa capitale nouvelle ; il s'empressa de les renvoyer chez eux -. Nous n'avons pas de renseignements sur les épisodes qui accompagnèrent la destruction de Ninive, à la chute de Tempire assyrien. Mais il est raisonnable de penser que les choses s'y passèrent d'une manière analogue. Les Ninivites ne furent pas exterminés jusqu'au dernier. Beaucoup d'entre eux étaient des vaincus amenés de force par les rois ; ils quittèrent Ninive pour retourner dans leur patrie.

C'est en vertu des mêmes causes que disparurent totalement des capitales dont nous retrouvons aujourd'hui les ruines enfouies dans la jungle équatoriale, comme Palenqué dans l'Amérique centrale et Ang-Kor-Wat au Cambodge. Sur les rares Etats constitués dans cette zone, la débilitation équatoriale produit des effets analogues à ceux du steppe et plus radicaux encore (chapitre vu, § 2). Ici comme là, les capitales suivent le sort des Etats ; comme eux, elles sont entièrement effacées ; parfois, le souvenir même des ruines a péri.

Dans tous les Etats où vit une population nombreuse bien fixée au sol, et où un système développé de voies de communication détermine des points de croisement et de mélange permanents pour le mouvement des hommes et des

1. 11 en vint même de Paris et de Metz : maître Guillaume de Paris, dame Paquette de Metz. « L'esclavage des ouvriers d'art enlevés par les Mongols n'était pas bien terrible : il ressemble même, dans beaucoup de cas, à une émigration volontaire d'aventuriers allant chercher fortune dans TExtrême-Orient. Le jeune architecte ou charpentier russe, mari de Paquette, laquelle était femme de chambre d'une princesse mongole, est fort à l'aise après beaucoup de pauvreté. » (L. Cahun, Introduction a Thistoire de l'Asie, p. 385-386).

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