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Plutarq^ue, Vie de Lucullus

L'ÉTAT ET LA CAPITALE

choses, les capitales sont assurées de persister, à travers toutes les oscillations de Thistoire, au moins comme centres urbains ; elles ne perdent leur rang d'organes centraux d'Etat qu'au cas de réunion de plusieurs petits Etats dans un grand. L'évolution est ici la même que pour les frontières : de même que la longueur totale des lignes-frontières diminue, le nombre des capitales diminue. Mais, comme pour les frontières et pour les mêmes raisons, ce mouvement ne peut dépasser certaines limites \ Il y a des capitales de petits Etats, telles que Bruxelles et Berne, qui sont aussi nécessaires que ces Etats eux-mêmes. De plus, les capitales peuvent ressusciter avec les Etats temporairement disparus, et elles ressuscitent sur leur ancienne position : les agents géographiques et la loi d'imitation historique le veulent également. Dès qu'il y a eu une Italie, elle a voulu rétablir Rome à son ancien rang de capitale. La nouvelle Pologne a fixé sa capitale à Varsovie, comme l'ancienne.

La loi de stabilité croissante des capitales modernes s'étend sur le globe à mesure que les chaînes d'Etats organisés et pourvus de frontières de tension s'y étendent elles-mêmes. Cependant, il y a encore des États où la capitale a changé de place, et où de nouveaux changements paraissent possibles. Laissons de côté les capitales fédérales en formation, car celles-ci obéissent aux règles particulières que nous avons analysées plus haut (I 4) ; et, une fois fixées à leur nouvelle position, il n'y a pas lieu de prévoir qu'elles changent de nouveau. Mais il y a toute une classe d'États qui dans le passé n'ont eu que des capitales mobiles, et qui dans l'avenir n'auraient que des capitales de ce genre si les conditions générales ne changeaient pas. Citons le Maroc, la Perse et l'Abyssinie. Au Maroc, Fez, Marrakech, Rabat, Meknès-; en Perse, Téhéran, Ispahan et Tauris ; en Abyssinie, Gondar, Entoto, Addis-Ababa ont eu successivement ou ensemble le rang de capitales. Cette instabilité provenait avant tout de l'absence de voies de communication commodes et régulières, qui empêchait les villes d'affaires et de commerce de se fondre

I. L'oscillation en sens contraire se produit aujourd'hui en Europe.

2. La ville murée de Meknès, avec ses murailles crénelées dominant au loin le bled solitaire et poussiéreux, avec ses ruines encore imposantes du palais et des écuries des sultans, donne l'image saisissante d'une de ces capitales éphémères aux proportions trop vastes pour leur vie actuelle. Meknès est appelée à renaître sous une autre forme, comme marché et comme bifurcation de voies ferrées.

PERMAXENCE ET COy GESTION

avec les capitales. Celles-ci, produits de nécessités politiques momentanées, pouvaient être transportées ailleurs dès que les circonstances changaient ; souvent même il était nécessaire de le faire, à cause de l'épuisement des ressources du pays environnant, suite inévitable du séjour d'un gouvernement et d'une cour ; l'absence de routes empêchait de renouveler ces ressources et d'alimenter longtemps au point choisi l'organe central de l'État. La capitale mobile est donc un résultat de la piste et du sentier. Elle se fixe, lorsque la route remplace le sentier. Il y a des chances pour que la capitale de l'Abyssinie demeure à Addis-Ababa, depuis que le chemin de fer atteint cette ville.

Des faits du même ordre sont liés parfois à des causes plus complexes encore. L'ancien Japon nous en donne un exemple intéressant. Les anciens Japonais, comme beaucoup de primitifs, jugeaient que le contact avec la mort entraîne une souillure : la famille d'un mort abandonnait ou brûlait sa maison, pour rebâtir ailleurs une autre demeure. Cette conception généralisée détermina, aux débuts de l'histoire japonaise, de fréquents changements de capitale : il n'y en eut pas moins dune soixaiitai'jie, entre le vm^ et le vu'' siècle avant notre ère, selon la chronologie traditionnelle des Japonais, qui parait exagérer l'ancienneté des événements (d'après Titsixgh, Annales des empereurs du Japon, Londres 1834). Après cette époque, l'adoption au Japon du système bureaucratique chinois rendit les déplacements de capitales fort difficiles : la résidence impériale tendit à se stabiliser, d'abord à Xara. puis pour de longs siècles à Kioto, et enfin depuis 1868 à Tokio.

Partout où existent des Etats pourvus d'un long passé historique, de frontières de tension organisées et d\in réseau de routes et de chemins de fer développé, se présente le phénomène de la congestion des capitales, c'est-à-dire l'accroissement continu du rapport de leur population à la population totale de LEtat. Dans les Etats les plus fortement organisés se développent des capitales géantes, qui dépassent généralement le chiflFre de population des plus grandes villes uniquement fondées sur l'activité économique. Ce phénomène accompagne les progrès généraux de l'urbanisme dans le monde contemporain et Texode des populations des campagnes vers les villes ; mais il ne dépend pas du développement de la grande industrie ; il se serait produit sans elle ; il dépend avant tout de la concentration croissante des forces et des ressources dans les Etats unitaires. Ce qui le montre,

VÉTAT ET LA CAPITALE

c'est que la congestion des capitales n'est pas un fait nouveau et né d'hier. Dans le monde antique, Rome a été relativement une capitale géante * ; il est probable qu'après Alexandre et jusqu'à la conquête romaine, d'autres capitales du monde gréco-oriental, comme Ctésiphon, Séleucie et Alexandrie, ont présenté aussi le spectacle d'une grosse accumulation d'hommes. Ce qui est vrai, c'est qu'en raison de la croissance générale du peuplement, du nombre supérieur des Etats organisés et de la circulation rapide et intense due aux chemins de fer, le phénomène de la congestion des capitales a pris dans l'Europe moderne une extension jusqu'ici inconnue ; il y a un rapport général entre la population des capitales et le degré de puissance et de centralisation des Etats où elles se trouvent. Mais c'est un phénomène particulier à l'Europe unitaire et aux contrées anciennement organisées de l'Asie et de l'Afrique ; on ne le retrouve au même degré ni en Amérique, ni en Australasie, sauf dans l'Amérique du Sud, héritière des traditions de l'Europe latine.

Dans plusieurs vieux Etats de l'Europe, l'influence des capitales paraît à bon droit excessive. Elle exagère encore les méfaits de l'urbanisme, en accentuant l'inégalité de répartition du peuplement, en rendant plus clairsemée la population déjà insuffisante des parties rurales, et en entassant les masses sur un étroit espace, avec toutes les misères sociales qui en sont la conséquence. La capitale trop peuplée est une « mangeuse d'hommes » : elle stérilise les générations plus vite que toutes les autres grandes villes ; elle paralyse lentement et sûrement les forces de l'Etat ; son accroissement trop grand indique la limite de développement de l'Etat unitaire et le point du temps où celui-ci doit se transformer, s'il ne veut pas périr.

I. Question précisée et mise au point par Mark Jefferson, T/ie Anthropogeography of sonie great Cities, a stiidy in tJie distribution of tke population (B. Amer. G. S.. XLI, 1909, p. 337-560).

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