LES FAITS ACQUIS
La géographie politique contribue pour sa part à Tintelligence du passé ; elle sert aussi, et peut-être plus encore, à comprendre le présent ; pour Tavenir elle donne quelques règles pratiques, empiriques, et sujettes à des revisions constantes, mais non des prévisions positives. Pourtant,- à moins de renoncer à la suprême ambition de toute science, elle ne peut s'empêcher de se préoccuper de Tavenir proche, sinon de l'avenir lointain. C'est ce que nous essaierons de faire dans ce chapitre. Qu'il soit bien entendu qu'il s'agit ici de pressentir plutôt que de prévoir.
Résumons d"abord les faits acquis.
Celui qui domine tous les autres, c'est l'accroissement numérique de l'espèce, considéré surtout au point de vue de son rythme d'accélération rapide depuis un siècle. Déjà la partie habitable de la planète ne paraît plus trop grande pour le nombre d'hommes qui y vivent, à en juger par le comblement progressif des blancs de colonisation qui existent encore sur la carte. Pourtant, il y a là une part d"illusion : c'est surtout la rapidité accrue du mouvement entre les
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groupes et l'établissement de la circulation générale qui nous font croire que les hommes utilisent presque toute la surface de la planète ; en réalité, les régions où ils ne font que passer sont bien plus nombreuses qu'autrefois, et ils y passent en bien plus grande quantité, mais, malgré les ravages de réconomie destructive, la race humaine peut encore croître en nombre d'une manière très notable, avant que les ressources d'habitation et de nourriture deviennent insuffisantes ou précaires. Il ne faut pas prendre trop au sérieux les craintes de William Crookes sur le déficit prochain de l'alimentation, que nous avons indiquées plus haut (chap. v, § i); car ces craintes reposent sur l'hypothèse d'une continuité mathématique d'accroissement étrangère à la nature des phénomènes étudiés. Les calculs, les raisonnements et les prévisions à base mathématique n'ont rien à faire avec les sciences de Thomme, que celles-ci étudient l'individu ou l'espèce.
Aussi, la rupture d'équilibre du peuplement qui se manifeste par le développement pléthorique des grandes villes et par la désertion de terres de toutes sortes, douces ou âpres à la vie humaine, ne signifie pas qu'il y ait un véritable excès numérique. Ce fait porte simplement le témoignage de la facilité et de la rapidité d'une circulation qui mobilise les choses aussi aisément que les hommes ; il est possible, aujourd'hui, de nourrir des millions d'êtres entassés sur un étroit espace, plus aisément qu'on ne parvenait autrefois à en nourrir des milliers. Ce groupement nouveau, accompagné d'un mouvement actif, s'il porte en soi des conséquences physiques, morales et sociales très mauvaises pour les individus et pour les groupes, donne aux volontés dirigeantes, pour construire les machines d'Etat et pour coordonner leurs mouvements, des moyens d'une puissance et d'une rapidité jadis inconnues.
Les sociétés politiques hiérarchisées et organisées, qui n'existaient guère il y a deux siècles qu'en Europe et dans une partie de l'Asie, ont étendu leurs rejetons et leurs ramifications sur le globe presque entier. Des chaînes d'Etat ininter-