FAITS ACQUIS
rompues sont sorties ou vont sortir de leur chrysalide, c'està-dire de la forme coloniale qui a marqué le premier stade de l'expansion de l'Europe à deux époques de son histoire, au xvf et au xix^ siècles. Les zones-frontières se fixent et se simplifient. L'importance des capitales s'accroît ; leur population grandit vite dans les Etats neufs, et déborde dans beaucoup de vieux Etats au delà de toute mesure. En géographie comme en politique, tous les faits portent la marque d'une puissance croissante des Etats : les sociétés politiques ont découpé et réparti entre elles la terre entière ; de plus en plus, elles encadrent, hiérarchisent, enrégimentent et arment les peuples et les nations ; elles opèrent des concentrations d'hommes et de ressources matérielles dont rien dans le passé n'a pu donner l'idée '.
La définition plus précise des Etats modernes, leur extension sur tout le globe et leur puissance accrue rivent plus étroitement les citoyens au morceau du sol où ils sont nés, ainsi qu'aux institutions et aux lois qui le régissent. Malgré les facilités de déplacement qui existent dans le monde moderne, il n'est pas facile à Thomme de s'évader de sa nationalité, ce mot étant pris ici dans son sens juridique ordinaire, qui est l'état légal de l'homme ressortissant à un Etat déterminé '. Au moyen âge, on était chrétien avant d'être Français, Italien ou Allemand. On est maintenant, avant toutes choses, de son pays et de son drapeau, dans tout Etat équilibré, sain et solide. Ainsi se constitue l'ensemble de
1. Cette puissance matérielle accrue des Etats est accompagnée d'une limitation ou d'une réduction apparente de leur puissance morale, puisque les groupements professionnels, qui se disent internationaux, se dressent dans tous les pays civilisés en face de la volonté de TEtat et prétendent souvent lui dicter leurs conditions. Mais, au fond, il ne s'agit là que d'une nouvelle forme de société politique qui cherche à se substituer à l'ancienne. Dans les grèves françaises et anglaises, les grands syndicats visaient, de leur propre aveu, à remplacer le Parlement. Le Parlement du travail créé naguère en Allemagne avait le même but. Un Etat où la volonté dirigeante sera celle des groupements corporatifs différera, dans sa forme et dans ses cadres, des monarchies et des républiques que nous connaissons. Mais les lois issues du déterminisme géographique agiront sur lui comme sur les anciennes sociétés politiques. La République des Soviets de Russie, — qui n'est, à vrai dire, qu'une caricature de l'Etat syndicaliste, — s'est comportée dans ses relations extérieures et dans sa politique générale comme l'eût fait n'importe quel Etat bourgeois mal dirigé.
2. Voir au chapitre xv, en opposition avec ce sens vulgaire, le sens scientifique du terme de nationalité.
SOLUTIOyS NOUVELLES
sentiments et de tendances que nous appelons le patriotisme, fondé, dans ce qu'il a de plus résistant, sur l'amour de TEtatterritoire. Anatole France dit quelque part que l'amour de la patrie repose sur la propriété foncière. Il y a dans cet aphorisme, on l'a déjà remarqué, une confusion du sens individuel de la propriété et du sens collectif de la souveraineté. Mais il n'est que juste de reconnaître la parenté étroite entre l'un et l'autre.
Nous devons noter ici cette transformation psychologique de l'homme moderne sous la main de l'Etat, bien qu'elle ne concerne pas directement la géographie politique, qui est une science de groupes et de masses. Plus intéressants à notre point de vue sont les rapports nouveaux entre les Etats établis sur le globe en chaîne ininterrompue, ainsi que l'évolution interne des Etats eux-mêmes.
L'accélération des transports et le rapetissement de la planète ont eu pour conséquence, au point de vue de l'échange des produits, l'établissement du marché général. Parallèlement se dessine peu à peu un grand organisme politique dont tous les Etats font partie *. Aucun grand Etat ne peut s'isoler et se désintéresser de ce qui se passe, non seulement chez ses voisins, mais dans les autres principaux pays du globe. Les petits Etats eux-mêmes ne peuvent plus pratiquer une politique strictement locale : l'existence de ceux qui ont de l'avenir répond à une spécialisation de fonctions qui les met à leur place dans l'organisme général ; le Danemark garde les détroits, la Hollande et la Belgique gardent les bouches du Rhin et de l'Escaut, la Suisse garde les grands passages des Alpes, l'Etat présent et futur de Constantinople garde le Bosphore, parce que ce sont des régions vitales dont la possession assurerait à une grande puissance une prépondérance exclusive ; leur dépôt entre les mains de petites puissances
I. Ce grand organisme n'est pas la Société des Nations. La Société des Nations est une conception juridique qui ne prendra corps que par d'énergiques efforts de volonté individuelle et collective. L'organisme dont nous parlons s'établit sans avoir besoin du concours d'aucune volonté consciente. Il est aussi impossible de s'opposer à sa formation que de la hâter.