LES FAITS EN PUISSAXCE
Cet accroissement numérique de l'espèce humaine, que nous avons reconnu comme le plus essentiel des faits de base, continuera-t-il à se développer dans l'avenir comme il l'a fait jusqu'à un passé tout récent ?
Il paraît difficile que les proportions d'accroissement de la deuxième moitié du xix' siècle puissent se maintenir. Elles subissent au moins un temps d'arrêt marqué déterminée par la longueur et le caractère meurtrier de la grande guerre. Nous pouvons cependant admettre qu'au rétablissement de la paix, les forces de croissance l'emporteront encore sur les forces de destruction. Peut-être même les premières recevront-elles du bouleversement universel un stimulant nouveau, durable ou passager, comme cela s'est vu après les grandes guerres du passé. S'il devait en être autrement, il faudrait penser que les peuples de race blanche, qui presque tous ont perdu leur sang à flots, sont voués à un dépérissement prochain et définitif. C'est là une prévision d'avenir que rien ne nous permet de préjuger : au contraire, les symptômes de résurrection sont nombreux et visibles.
Croyons donc que l'accroissement numérique reprendra sa marche ascendante, qui pourra être lente ou rapide. Mais croyons surtout, — car ici nous sommes sur un terrain de prévision plus solide, — que demain comme aujourd'hui, et moins encore qu'aujourd'hui, les hommes ne se répartiront pas en proportions égales sur le globe, à la manière des carrés phalanstériens de Fourier. Ils continueront à s'entasser dans les régions où se montreront à leurs 3'eux la réalité ou le mirage du confort, de la richesse, et dune vie sociale atti-
FAITS E,\ PUISSAyCE
rante. Ils continueront à fuir les pays de la faim et de la vie rude où les maintenaient seulement leur ignorance et les difficultés de la circulation : ils fuiront même des terres d'aisance et de richesse, pour courir à des formes d"aisance et de richesse à leurs yeux supérieures. Aucune prédication morale sur les joies saines du retour à la terre n"y changera rien. Le retour à la terre préconisé aujourd'hui aura le même sort que le retour à la nature de Jean-Jacques Rousseau : il ne sera qu'une mode passagère et un motif oratoire ; il n'est déjà que cela^
Si la géographie statistique comparait les catégories professionnelles, ce qu'elle a négligé de faire jusqu'ici, il serait curieux de mettre en regard les désertions subies par les vieilles terres d'Europe et les conquêtes faites par les terres neuves d'Amérique et d'Australie. On constaterait qu'au point de vue du total, les hommes revenus à la terre sont bien loin d'être aussi nombreux que ceux qui se déracinent". L'étendue des nouvelles terres mises en valeur ne doit pas faire illusion, car l'outillage moderne donne les moyens d'exploiter de vastes espaces de sol avec un personnel de plus en plus réduit. Xous le voyons, malgré les obstacles de la routine agricole, sur les vieilles terres d'Europe; à plus forte raison le voyons-nous sur les terres de colonisation. Au contraire, toutes les professions urbaines voient croître sans mesure et sans arrêt leur contingent numérique.
Ainsi, il n'y a aucune chance pour que nous assistions à un dépérissement des villes au profit des campagnes, comme cela se fit aux premiers siècles du moyen âge. Les villes continueront à croître, les campagnes continueront à se dépeu-
1. Ces lignes, écrites en 1918, ont reçu en ce qui concerne la France, et malheureusement pour elle, une confirmation immédiate par le surpeuplement des grandes villes et le dépeuplement accéléré de la plupart des campagnes, phénomènes favorisés par la guerre mais non causés par elle.
2. En Australie en particulier, l'établissement de la race anglo-saxonne sur les terres neuves ne signifie pas une colonisation rurale. L'Australie est composée de quelques grosses villes. d"un demi-désert et d'un désert complet. Les Etats du Commonwealth ont échoué dans toutes leurs tentatives pour rendre à la classe ouvrière le goût du travail des champs. A. Métin. Le Socialisme sans doctrines, 2" éd., 1910 (chap. m. Etablissement d'ouvriers à la campagne, p. G^ctO).
SOLUTIONS NOUVELLES
pler ; un jour viendra où nos mesures de densité spécifique de la population, déjà fautives en bien des cas, n'auront plus aucune valeur'. Mais ce que nous pourrions appeler V aptitude urbaine n'est pas égal pour toutes les régions du globe : il y a des régions où les villes se multiplient, il y en a d'autres où elles ne peuvent naître, ou, si elles peuvent naître, leur croissance est arrêtée de bonne heure. Ce sont donc les régions urbaines et les régions rurales qu'il convient de comparer : les premières sont destinées, en règle générale, à la pléthore numérique, et les secondes à la diminution constante.
Il est probable que les grandes villes destructrices de la race essaieront de modérer leur effrayante consommation d'hommes. Elles s'y emploient déjà. Elles sentent que la famille humaine a besoin d'un mininum d'air, de lumière et d'espace. Ce minimum, la grande ville voudrait le procurer à ses habitants-. Elle ne peut le faire qu'à condition de se décongestionner et de s'étaler largement au dehors. Cette tendance, qui se généralise déjà dans beaucoup de grandes villes et que facilite l'outillage moderne de la circulation, transformera profondément la physionomie des agglomérations urbaines. Toutefois, si l'évolution moderne de la ville est appelée à modifier le genre de vie des habitants dans ses caractères extérieurs, le fond de la vie urbaine, constitué, par les rapprochements sociaux et par les professions, demeurera le même ; le défaut d'équilibre dans la répartition des hommes sur la surface terrestre se maintiendra et s'aggravera encore, et c'est ce qui nous importe.
Ce sont les facilités nouvelles de transport données par l'outillage moderne qui sont la cause essentielle du déséquilibre de la répartition. Ce sont les chemins de fer et les
1. A certains égards, le bolchevisme russe peut être regardé comme une dictature des villes sur les campagnes, accompagné de tentatives spasmodiques de réaction des campagnes contre les villes. Né dans les villes, le bolchevisme aboutit à les ruiner et les dépeupler au profit des campagnes : l'ouvrier d'industrie russe, moujik de la veille, redevient moujik presque sans effort, et même moujik du temps d'Ivan le Terrible, vêtu de peaux de bêtes et chaussé de tresses de paille. Mais il s'agit ici d'un peuple trop tôt arrivé à la civilisation industrielle de l'Europe et incapable encore de s'adapter à elle. La crise violente qu'il subit lui est particulière. « Pour de longues années, la haine régnera entre les villes et les campagnes », dit le journal socialiste Znamia Borhy (E. Buisson, les BoJchéviki, 1917-1919, Paris, 1919, p. 131).
2. C'est le but de ce qu'on appelle en Angleterre et en Amérique toivn planning et en France V urbanisme .