‹ La géographie de l'histoireChapitre 115 sur 216 · FAITS EN PUISSANCE · texte numérisé non relu

FAITS EN PUISSANCE

bateaux qui font ici le surpeuplement, et là la désertion. Or, révolution de l'outillage des transports n'est pas achevée. Elle va continuer au xx^ siècle dans le même sens qu'au xix'. Les transports deviendront plus commodes, plus nombreux et plus rapides. Dans une vue synthétique de leurs effets, il ne faut pas oublier les communications intellectuelles instantanées que le télégraphe électrique a été le premier à permettre, et où le téléphone et la télégraphie sans fil rivalisent maintenant avec lui.

Qu'on n'objecte pas que le télégraphe et le téléphone sont plutôt des agents de fixation et d'équilibre, pour la raison qu'ils suppriment chez les groupes dispersés les conséquences fâcheuses de l'isolement, comme nous le voyons dans les pays du Nord, Canada, Norvège et Finlande. En réalité, les communications instantanées travaillent bien plus pour le déracinement que pour la fixation, car elles apportent l'écho des sentiments et des appétits qui dominent dans les grands centres de civilisation urbaine ; elles en donnent aux isolés une image d'autant plus séduisante qu'elle est plus lointaine. Elles contribuent donc, comme les moyens de transport terrestres, à l'accélération du mouvement et à l'inégalité croissante de la répartition entre les groupes.

A cet immense outillage de transport, appelé à de nouveaux progrès, s'ajouteront demain les routes aériennes, plus rapides que les autres, affranchies des sujétions topographiques qui pèsent sur les voies de terre et de mer, et soumises seulement à des sujétions météorologiques dont les progrès de l'avion et du dirigeable atténueront graduellement Tempire. La rapidité plus grande des voies aériennes diminuera encore l'étendue terrestre, tant au point de vue économique qu'au point de vue politique. L'aviation apportera aussi des modifications profondes à la définition générale des zones frontières que nous avons vues s'établir lentement sur la carte du monde et à travers les siècles. Des esprits irréfléchis penseront que le développement de l'aviation supprimera les frontières. Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que les sociétés humaines perdissent leurs racines dans le sol et que les parties du sol fussent toutes d'égale valeur. Les routes

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SOLUTIOyS NOUVELLES

aériennes agrandiront simplement les zones frontières en les élargissant jusqu'aux grands aérodromes de départ et d'arrivée, des deux côtés de la ligne de démarcation territoriale. Il n'est pas un des caractères géographiques essentiels de TEtat qui ne soit destiné à s'altérer profondément dans un avenir prochain, par suite de l'accélération et de la multiplication certaines des moyens de transport. Les frontières verront s'élargir leur cadre politique, économique et militaire. Les capitales pléthoriques sont destinées à devenir plus pléthoriques encore ; les masses qui les encombrent, à force de perdre leurs racines dans le sol et de se recruter à tous les points de l'horizon et même hors du territoire des Etats, ne représenteront plus des familles humaines déterminées dans leurs traits par un passé historique et par une région du globe : pour des Etats nationaux ou qui s'efforcent de devenir tels, soit par l'homogénéité du peuple entier, comme en France, soit par la domination exclusive d'une ou deux nationalités, comme dans l'ancienne Autriche-Hongrie, on aura ce paradoxe apparent de capitales de plus en plus cosmopolites et dénationalisées. Enfin l'étendue elle-même change complètement de valeur dans l'échelle de comparaison entre les Etats et dans ses effets sur la cohésion intérieure de chaque Etat, depuis que l'accélération continuelle des transports diminue l'étendue des Etats dune manière régulière et irrésistible, comme la « Peau de chagrin » de Balzac. Non seulement l'étendue en soi diminue, mais la valeur des obstacles opposés à la circulation par la géographie physique se réduit de jour en jour avec la puissance accrue de l'outillage ^ Xi les fleuves, ni les montagnes, ni les mers, ni même les steppes et les déserts n'opposent aujourd'hui des barrières insurmontables aux volontés politiques dirigeantes. La puissance politique de l'Etat s'accroît ; elle s'exerce plus facilement et plus immédiatement ; mais aussi la machine politique est appelée par-

I. Un des meilleurs chapitres de. la Géographie Politique de Ratzel est consacré à ce phénomène, Das Verke/ir <ils Ruuinbezvaltiger (Fr. Ratzel, Polit. Geogr., 2*» Autl., p. 208-238).

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