‹ La géographie de l'histoireChapitre 116 sur 216 · FAITS EN PUISSANCE · texte numérisé non relu

FAITS EN PUISSANCE

tout à subir des modifications nombreuses, dont la carte se ressentira. Prenons pour exemple la France. Une des raisons les plus pertinentes pour justifier la division du territoire en 83 départements fut donnée à l'Assemblée constituante, en décembre 1789, par Target : « Nous avons voulu, dit Target, que de tous les points du département, on puisse arriver au centre de l'administration en une journée de voyage ». Cette règle de bon sens a conservé sa valeur. Qu'on l'applique aujourd'hui, et elle ne nécessitera guère, au lieu de 83 divisions, que i5 ou 16. Qu'on l'applique demain, elle en nécessitera sûrement moins encore.

Tous les changements dans l'ordre politique de la direction sont accompagnés de changements dans Tordre économique de la production, du travail et des besoins. Les procédés artificiels de l'exposition nous font séparer les deux ordres : dans la réalité, ils sont étroitement liés ; il faut les penser ensemble. L'outillage des transports n'est en fait qu'une partie de l'immense outillage industriel. L'humanité moderne fait travailler pour elle un peuple innombrable et infatigable d'esclaves de fer, d'acier et de cuivre, qui ont remplacé les machines humaines peu puissantes et peu nombreuses de l'esclavage antique. Par eux, les hommes satisfont plus aisément et plus amplement leurs besoins élémentaires ; mais de cette satisfaction même est sortie un stimulant nouveau d'appétits. Les besoins sont devenus plus nombreux et plus variés à mesure que croissaient les moyens de les satisfaire. Ces besoins, qui s'appellent maintenant désir du bienêtre, du confort et du luxe, ne peuvent se contenter, pour la population d'un Etat, si vaste qu'il soit, des ressources offertes par le cadre territorial. Ils nécessitent un appel de marchandises venues d'au delà des frontières, et nécessitent par là même la production de marchandises d'échange. Toute région favorisée pour un ordre de produits portera son eftort sur la production intensive de ce qu elle peut donner, et fera de son surplus de production une marchandise d'échanges pour tout le reste. Nous avons déjà les pays de la houille, du

SOLUTIONS NOUVELLES

blé, du pétrole, du café, des essences forestières tropicales et d'autres marchandises encore, sans compter la plus précieuse de toutes, qui est Thomme lui-même. Ce sont exactement les faits que l'économie politique libérale a reconnus depuis longtemps dans l'organisation industrielle, où on les appelle spécialisation^ division du travail et surproduction. Ces faits ne se distribuent pas seulement entre les individus, les métiers et les groupes professionnels. A la vérité, les économistes n'ont jamais rien vu au delà ; mais une distribution géographique, de jour en jour plus précise, répartit aussi entre les différentes régions du globe les formes et les produits du . travail humain, de manière à rendre les régions, par grands groupes, de plus en plus solidaires les unes des autres, pour la satisfaction complète de l'ensemble des besoins nés de la civilisation et chaque jours accrus et compliqués par elle.

Les échanges grandissants entre les groupes régionaux et politiques, et les liens de dépendance mutuelle qui en dérivent pour ces groupes, ne se limitent pas aux objets matériels. Ils s'étendent aux formes générales de la civilisation et de la pensée ; ils font naître, par-dessus les frontières, des affinités et des antipathies collectives, où se polarisent les sentiments, les idées et les aspirations lentement accumulés par des siècles d'histoire. Ces courants d'attraction et d'hostilité ne font que s'esquisser de nos jours; ils préparent pour l'avenir des organisations politiques plus larges que les Etats simples et homogènes que nous connaissons; ils n'ont rien de commun avec les alliances du passé, nées de la diplomatie et de la guerre et faites pour elles.

L'affinité de groupes politiquement séparés s'exprime, sous sa forme la plus simple, parla force d'agglutination que nous appelons, faute d'un terme meilleur, la « communauté de race ». Ici le terme de race a une signification moins précise et plus large que son sens anthropologique \ Il ne désigne

I. Comme ou le verra plus tard dans le chapitre spécialement consacré à l'idée de race, il y aurait avantage à remplacer dans ces cas le mot un peu trop complexe et vague de race par celui de nationalité. V. chap. xiv.

FAITS Ei\ PUISSANCE

pas un ensemble de caractères somatiques communs, mais un fond de civilisation commun et plus ou moins étendu, qui peut comprendre un ensemble de traditions, une langue-mère commune, une religion commune, des institutions identiques ou analogues, ou seulement quelques-uns de ces agents de cimentation. De cet ordre sont les liens qui unissent, en Europe, les Slaves, dispersés politiquement, aujourd'hui plus que jamais, et cependant plus certains que jamais qu'ils forment une grande unité humaine, destinée à trouver un jour dans les cadres de la géographie politique une expression concrète.

On peut estimer qu'une civilisation commune, née d'une longue tradition intellectuelle et d'un effort de pensée originale poursuivi pendant des siècles, établit un degré d'affinité encore supérieur à celui de la communauté de race, entre les peuples des grands Etats qui se sOnt développés dans le même sens général, d'une manière harmonique et parallèle. Par un échange continu, poursuivi depuis trois cents ans malgré les vicissitudes de la politique et de la guerre, la pensée française et la pensée anglo-saxonne ont grandi selon les mêmes règles générales de civilisation et selon les mêmes aspirations, dont le puissant effort intellectuel du xviii^ siècle a donné l'éclatant témoignage. Longtemps cette affinité s'est heurtée à une fatalité historique de conflits qu'expliquait le déterminisme géographique de la lutte pour la mer et pour les colonies. Mais, lorsque cette lutte eut évolué jusqu'à son terme, les affinités intellectuelles reparurent dans toute leur force ; jointes à une interdépendance économique de jour en jour plus complète, elles ont fait de l'Entente entre l'Angleterre et la France, avant tout traité, une réalité solide et destinée à résister longuement à l'usure du temps', malgré

I. Cette réalité solide s'étend aux relations entre la France et l'Amérique et pour les mêmes raisons : ici également, les affinités intellectuelles s'harmonisent avec les intérêts, mais les affinités intellectuelles paraissent souveraines. Elles établissent un lien si fort, que pour les esprits avertis il rend presque inutiles les conventions écrites. « Nous comptons sur l'Amérique. Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? Il n'y aurait pas de traité écrit, j'y compterais tout de même ». (G. Clemenceau, Discours à la Chambre des députés du 2^ septembre 1919).

SOLUTIONS NOUVELLES

les différences profondes qui subsistent entre Français et Anglais.

Tout cet ensemble de faits nouveaux, qui se développe sous nos yeux, nous fait comprendre que le système politique du monde moderne est appelé à des transformations profondes. A l'intérieur, les vieux Etats centralisés nous paraissent correspondre, par leur organisation, à un état de civilisation périmé : ils devront donc changer leurs cadres et leur figure géographique dans le sens de la division régionale du travail. A Textérieur, une sorte de coopération par groupes d'Etats deviendra nécessaire, soit pour équilibrer à rintérieur des groupes les conditions de la vie, soit pour résister aux pressions et aux tentatives violentes des autres groupes. Pour les deux cas, nous devons essayer de préciser les orientations du système politique de Favenir.

Page 1