‹ La géographie de l'histoireChapitre 119 sur 216 · RÉGIONALISME, FÉDÉRALISME · texte numérisé non relu

RÉGIONALISME, FÉDÉRALISME

des aspects si variés, qu'une tentative de classement ne paraît pas inutile.

En négligeant les diflPérences de détail, nous reconnaissons deux types dans les fédérations politiques que le monde a connues. Le premier est le type municipal et cantonal, dont les cités antiques, les Provinces-Unies et la Suisse nous ont donné ou nous donnent des exemples ^ Le second est le type colonial, qui est celui de toutes les fédérations issues de l'expansion coloniale de l'Europe en Amérique, en Afrique du Sud et en Australie.

Ce classement est purement géographique : il n'a qu'une base, V étendue. Les fédérations du premier type ne comprennent que de petites unités ; celles du second type n'en comprennent que de grandes. Or, depuis un siècle, en géographie politique, l'échelle de valeur des étendues occupées par les Etats a été entièrement bouleversée. En d'autres termes, les fédérations de petites unités ne paraissent plus viables, parce que c'étaient la lenteur et la difficulté anciennes des communications qui protégeaient et justifiaient presque toujours l'autonomie politique de chaque municipe ou de chaque canton fédéré. Les fédérations du type colonial, au contraire, associent de grandes unités, parfois comparables ou supérieures en étendue à de nombreux Etats unitaires de l'Europe et de l'Asie. Chacun des Etats du Dominion du Canada et de la Commonwealth d'Australie couvre une surface de terrain égale ou supérieure à celle des grands Etats d'Europe, l'ancienne Russie exceptée.

Nous regardons donc le fédéralisme municipal ou cantonal comme une forme politique archaïque et appelée à périr sous peu, là où elle existe encore. Elle n'a cessé, au cours de l'histoire, de perdre du terrain. Elle a été, pendant les siècles de l'antiquité classique, Tunique forme de groupement que les nations les plus civilisées du monde pouvaient concevoir ; c'était la seule qu'elles fussent en état d'opposer aux despo-

I. Les dix villes libres de l'Alsace d'avant 1048 répondaient également à ce type d'organisation politique.

SOLUTIOyS NOUVELLES

tismes chaotiques et barbares de l'Orient. Le monde grec a toujours évolué dans le cadre de la Cité ; c'est par des efforts intermittents et vite épuisés que les cités de THellade sont parvenues parfois à se fédérer. L'empire romain lui-même, sous son apparence d'unité majestueuse qui longtemps a fait illusion, se révèle de plus en plus à nos recherches comme une fédération de municipes et d'organismes très divers, réunis entre eux par le réseau des routes, par les camps des légions et par une hiérarchie d'administration peu nombreuse. Les républiques italiennes du moyen âge connurent des liens fédératifs éphémères. Les villes de Flandre passèrent aussi par une période courte et brillante de fédéralisme municipal. Les Provinoes-Unies de Hollande ont évolué du type fédératif au type unitaire avant le développement moderne des communications. Enfin, c'est ce développement même qui explique que la Suisse, « plaque tournante des chemins de fer de l'Europe », voie l'autonomie politique de ses cantons fondre et se réduire peu à peu au bénéfice de l'Etat fédéral, — fédéral de nom, de plus en plus centralisé dans son esprit et dans les tendances. Plus la Suisse prendra conscience de son rôle dans l'organisme général de l'Europe, plus l'esprit cantonal perdra du terrain chez elle.

Pour que des sociétés si diverses dans leur civilisation et dans leurs institutions aient toutes vu la centralisation remplacer le lien fédératif, il faut que pour toutes il y ait eu dans ce lien un principe de caducité général et identique. Ce principe n'était autre que l'exiguïté excessive des cadres politiques. Ces cadres devaient éclater d'eux-mêmes, à mesure que les relations entre les hommes devenaient plus faciles, plus sûres, plus rapides et plus nombreuses. La fin du microstatisme prédite par Ratzel ' ne s'applique en réalité qu'aux municipes et aux cantons fédérés, dont aucun ne représente une unité régionale, physique et humaine, assez puissante pour survivre dans un monde aux relations ouvertes et multipliées. Il est

Page 1