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ESSAI DE GROUPEMK>TS

FiG. 24. — Essai de groupements régionaux de la France d'après Vidal de la Blache.

Nous tenons à publier l'Essai de division régionale de la France qui accompagnait l'article de Vidal de la Blache, Régions françaises dans la Revue de Paris du ly décembre 1910, et cela pour deux motifs : j" à cause de son intérêt propre ; 2" parce qu'à examiner de près les projets ultérieurs on s'aperçoit qu'ils sont issus d'une discussion critique et d'tme transformation par tâtonnements successifs de ce premier plan général. Il nous est donc permis de regarder cette carte déjà ancienne comme ayant la valeur d'une sorte de « manuscrit princeps ».

Les grisés indiquent les arrondissements qui eussent été, selon ce plan, rattachés à tme autre région que celle du reste de leur département.

Brunhes et Vallaux.

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très vrai que le géographe allemand pouvait légitimement prévoir la fin des anciennes principautés fractionnées de son pays, pour le§ mêmes raisons : car il importe peu que l'organisation du microstatisme fédéré soit républicaine ou féodale; dans les deux cas, le microstatisme est voué au même sort. Le fédéralisme municipal, cantonal ou féodal va vers l'unité, tandis que TEtat unitaire va au régionalisme. Ces deux aspects de révolution politique paraissent de prime abord tout à fait opposés. En réalité, il n'en est rien, car l'un et l'autre répondent aux mêmes besoins profonds \

Tandis que le fédéralisme municipal représente le passé, le fédéralisme du type colonial représente le passé et l'avenir. Dès son origine, il diffère profondément du fédéralisme archaïque. Dans celui-ci, le groupement en familles, en clans et en tribus précède la division politique du territoire, qui, malgré le caractère fragmentaire et primitif qu'elle présente à nos yeux, est déjà l'aboutissement d'une longue suite historique. Au contraire, dans le fédéralisme colonial, la division politique précède souvent la colonisation elle-même ; dans tous les cas elle suit de près les premiers essais d'établissement et de mise en valeur ; elle précède d'assez loin le peuplement complet et même la reconnaissance complète du territoire ; elle constitue au début une sorte d'hypothèque sur un carré blanc ou incomplètement rempli de la carte. Longtemps les Etats faits de colonies fédérées ne se définissent géographiquement que par les frontières entre celles-ci et par les frontières extérieures, qui consistent en lignes géométriquement tracées ; car il n'y a aucune raison de leur donner une forme organique adaptée au sol, qui n'est que peu 'ou pas utilisé, et au peuplement, qui existe à peine : ce sont les frontières ébauchées que nous avons définies et classées (chapitre viii), et qui sont celles de toutes les fédérations modernes du type colonial, Canada, Etats-Unis, Brésil, Afrique du Sud et Australie. Pour les démarcations entre les Etats fédérés et hors de ces Etats,

I. Ces besoins proviennent, dans l'un et dans Tautre type d'Etats, de l'activité de la circulation, de la division du travail et de la spécialisation économique.

REGIOyALISME, FÉDÉRALISME

les volontés dirigeantes taillent à plein drap dans les territoires; la ligne droite et l'équerre appliquent leur géométrie simple sur les traits multiformes et complexes de la carte physique.

Pour tâcher de deviner l'avenir de cette forme de société politique dont les Etats-Unis nous donnent aujourd'hui le plus complet exemple, il faut que nous cherchions pourquoi les sociétés neuves s'organisent selon le type fédératif, et pourquoi chacun des éléments territoriaux fédérés paraît constitué au mépris de toute préoccupation de groupement régional, au rebours de ce qui se passe dans les vieux Etats du type unitaire.

Si la forme fédérative triomphe aisément dans les jeunes sociétés des pays neufs, c'est qu'il est plus facile à leur début d'assurer aux individus qui les composent cette sécurité collective, qui est le but essentiel de l'institution de l'Etat, qu'il n'a été facile de l'assurer aux pays européens, pendant la longue et douloureuse période de gestation des Etats modernes. Le colon américain vivait toujours sur le qui-vive, aux marches indiennes de l'Ohio et du Mississipi ; le pasteur de la Pampa argentine avait à se défendre contre les coureurs indiens de la prairie. Pourtant, il n'y avait rien de comparable entre la situation de ces pionniers et celle où se sont trouvés autrefois les peuples d'Europe, à l'époque du régime féodal d'où les Etats modernes sont sortis. Les pionniers américains, mieux armés que leurs adversaires, supérieurs à eux de toutes les façons^, n'étaient pas harcelés comme les

I. A coup sur les luttes des colons anglo-saxons et espagnols contre les populations indiennes des frontières ont eu trop souvent le caractère de massacres collectifs de populations à peu près désarmées. Voyez ce que raconte Darwin des campagnes de Rosas contre les indigènes argentins : o Les Indiens éprouvent actuellement une si grande terreur qu'ils ne résistent plus en corps : chacun d'eux s'empresse de fuir isolément, abandonnant femmes et enfants ; mais, quand on parvient à les atteindre, ils se retournent comme des bêtes fauves et se battent contre quelque nombre d'hommes que ce soit. Un Indien mourant saisit avec ses dents le pouce d'un des soldats qui le poursuivaient, et se laissa arracher l'œil plutôt que de lâcher prise... Ce sont là, sans contredit, des scènes horribles; mais combien n'est pas plus horrible encore le fait certain qu'on massacre de sang-froid toutes les femmes indiennes qui paraissent avoir plus de vingt ans ! » (Ch. Darwin, Voyage d'un luituraliste aiitotir du monde, trad. franc., p. 108-109). Et que dire de l'extermination des indigènes australiens ?

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Européens du moyen âge par l'angoisse constante du lendemain et par le désir d'une protection coûte que coûte, même oppressive ettracassière. Celle-ci, les Européens la préférèrent encore à rinsécurité séculaire du moyen âge, et c'est ainsi que se constituèrent les grands Etats unitaires. Aux pays neufs, au contraire, le besoin de protection ne fut pas un motif d'organisation dominant pour les jeunes sociétés politiques : il céda partout sa place au goût de l'autonomie, et à la répulsion pour une hiérarchie pesante et centralisée dont les Américains, les Néo-Africains et les Néo-Australiens n'ont jamais senti la nécessité. De plus, comme les jeunes Etats coloniaux ont joui de bonne heure et presque dès leur fondation de la facilité et de la rapidité des communications modernes, ils ont pu assurer commodément entre eux le minimum de relations nécessaire pour que leurs fédérations fussent groupées en masses capables de faire impression à rextérieiir j ca.r les liens fédératifs entre les Etats des grandes républiques d'Amérique et d'Australie ont essentiellement des buts de puissance : ce ne sont pas des fédéralismes à base économique ; ils se sont constitués plus d'une fois malgré les tendances économiques divergentes. Ils ont des fins primordiales de stabilité et de sécurité.

Les Etats fédérés, issus des anciennes colonies, ont commencé par manquer de toute délimitation géographique certaine vers un ou plusieurs points de leur horizon. C'est au moins le cas de ceux de ces Etats qui ont quelques siècles d'histoire derrière eux. Parmi les treize colonies anglo-américaines affranchies en 1776, les seules qui eussent alors des limites complètes étaient les petites colonies enclavées dans les grandes. Les grandes colonies, appuyées à l'Est sur la mer, flanquées au Nord et au Sud par d'autres établissements, n'avaient point à l'Ouest de limites fixées. Cela tenait à l'incertitude de la reconnaissance géographique et aux prétentions des puissances rivales; mais cela tenait aussi, et peutêtre plus, à un caractère de psychologie collective encore général chez les hommes de la fin du xviii® siècle, et si bien

REGIONALISME, FÉDÉRALISME

disparu aujourd'hui, qu'il nous est malaisé de nous en faire même une idée. Alors, en effet, les hommes jugeaient l'étendue terrestre trop grande pour eux, pour leur travail et pour l'expansion de leur race ; ils étaient loin de prévoir qu'un jour proche viendrait, où les moindres coins habitables et non habités seraient avarement mesurés et partagés. On Ta dit justement, Colomb et Magellan avaient fixé les limites de toute géographie possible en démontrant la sphéricité de la terre et en faisant le premier périple. Toutefois, pendant trois cents ans après eux, le domaine terrestre ainsi limité parut trop vaste aux plus grandes ambitions de mise en valeur. C'est seulement au XIX* siècle qu'on l'a trouvé taillé tout juste selon les forces et l'outillage de la race humaine ; pour un peu, celle-ci le déclarerait trop petit. Cette révolution surprenante a été déterminée parles deux forces motrices de la géographie politique : la croissance soudaine du peuplement, Taccélération, la facilité et la multiplication des transports.

Pour ces raisons, les nouveaux Etats de l'Amérique du Nord établis au cours du xix* siècle, les colonies du Canada, celles de l'Afrique du Sud et de l'Australie, et même les Etats de l'Amérique du Sud pour la plus grande partie de leurs limites continentales, ont été tracés sur la carte d'une manière arbitraire, avant toute utilisation complète ou même ébauchée, dans la conviction où étaient leurs fondateurs qu'un jour proche viendrait où les surfaces ainsi délimitées ne seraient plus trop grandes. Ainsi ces Etats n'ont aucune forme organique : ils ressemblent à des casiers plutôt qu'à des divisions régionales adaptées aux besoins d'une société politique. Leur dessin ne contient pas d'histoire^; il ne contient non plus aucun calcul de prévision pour le groupement des forces et des ressources en rapport avec les ressources des divisions voisines. En Australie, par exemple, à part la délimitation

I. Il ne contient pas plus de géographie que d'histoire : car il est fait avant toute reconnaissance sérieuse des ressources et de la valeur du sol ainsi découpé. On ne parvient à connaître le sol qu'en le colonisant. « En Colombie britannique, la mise en valeur précède l'étude scientifique et la géographie figure comme la suivante de l'économie » (A. Métin, la Colombie Britannique, p. i).

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faite pour Victoria qui a été séparée de la Nouvelle-Galles à cause des mines d'or, il n'y a que de l'arbitraire dans les grandes divisions du territoire qui sont aujourd'hui celles de la Fédération. Rien ne permettait au début de supposer que Ouest-Australie prendrait en quelque sorte conscience d'ellemême comme pays minier, Nouvelle-Galles comme pays pastoral et Queensland comme pays de cultures tropicales. L'Australie du Sud n'a pas encore trouvé sa définition exacte au bout de quatre-vingts ans.

Ce qui est vrai pour la distribution intérieure des Fédérations est vrai aussi pour les limites, là où elles touchent à des Fédérations voisines. A l'extérieur, l'adaptation politique n'est pas réalisée ; à l'intérieur, l'adaptation économique ne l'est pas davantage. A l'un et à l'autre point de vue, on doit prévoir des changements qui modifieront la structure géographique des Fédérations, à mesure que leurs peuples croîtront en nombre et s'enracineront davantage dans leur sol. Cette évolution se fera sur des proportions plus larges et d'une manière plus rapide que la lente construction de la carte politique de l'Europe, à cause de la puissance accrue de Toutillage et des transports dont dispose l'humanité moderne. Mais révolution se fera, en Amérique, en Australie et en Afrique comme en Europe, dans le sens d'une série d'adaptations partielles accumulées, enregistrées par l'histoire ; ces mouvements d'adaptation détruiront à la longue les casiers géométriquement alignés des Etats coloniaux d'abord campés sur un sol vierge.

Nous devons conclure que le fédéralisme du type colonial en est aujourd'hui à une phase de son existence où il ne réalise pas entièrement ses fins. Par sa structure présente, il maintient assez bien l'équilibre politique entre les Fédérations, car les points de friction sont encore peu nombreux, et les rivalités ne sont pas très vives. Mais cette situation ne peut durer; les rivalités politiques naîtront et s'accroîtront à mesure que la population augmentera. De plus, les Fédérations n"ont pas été organisées, dans leur distribution inté-

FEDERATIONS D'ETATS

Heure, pour une adaptation rationnelle aux ressources, aux besoins et aux développements à prévoir; de ce côté aussi, la formule du fédéralisme n'est pas trouvée. Cette formule devra transposer pour les Etats du type fédératif les idées directrices qui donnent naissance au régionalisme dans les Etats dii type unitaire. A l'adaptation politique de la périphérie et des frontières avec les P'édérations voisines, répondra l'adaptation économique de chacun des Etats fédérés, entre lesquels se fera une distribution rationnelle des fonctions que la carte actuelle laisse prévoir en certains cas et deviner en d'autres, mais qui, pour la plus grande partie des Etats des pays neufs, demeure complètement enveloppée dans les mystères de Tavenir.

4. — ÉVOLUTION DES RAPPORTS ENTRE LES ÉTATS; LES FÉDÉRATIONS D'ÉTATS ET LA SOCIÉTÉ DES NATIONS

Si la forme et la structure des Etats sont appelées à évoluer sous la pression des faits nouveaux, les rapports généraux qui existent entre eux se modifient aussi d'une manière profonde. Aux deux faits essentiels que nous avons rappelés : croissance du peuplement, facilité et activité delà circulation, — s'ajoute ici un troisième fait qui est en grande partie la conséquence des deux premiers : l'établissement d'une chaîne continue d'Etats sur presque toute la surface habitable de la planète.

Ce n'est pas seulement une contiguïté ininterrompue qui s'établit ainsi, c'est aussi ce que nous pouvons appeler une interdépendance ininterrompue, dont les mailles ne se relâcheront plus dans l'avenir ; au contraire, elles ne cesseront de se serrer davantage. Aucun Etat, grand ou petit, ne pourra désormais vivre à l'intérieur de frontières hermétiquement closes. Nous regardons déjà comme des curiosités historiques les Missions du Paraguay et l'Etat de Francia qui leur succéda, parce que ces pays étaient presque aussi séparés du

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monde extérieur que l'Eldorado de Candide. Demain, on ne comprendra plus qu'il y ait eu une époque où de pareilles sociétés étaient possibles.

Il est évident que les Etats de cette nature n'ont jamais été que des exceptions. Ratzel a eu raison de prendre à son compte ridée hégélienne de l'Etat qui « se pose en s'opposant » ; en d'autres termes, les sociétés politiques ne prennent vraiment conscience d'elles-mêmes qu'en fonction de leurs oppositions, de leurs rivalités ou de leurs affinités avec les sociétés voisines \ Toutefois, tant que les Etats ne firent sur la carte du globe que des groupes isolés et séparés par de vastes étendues de terres et de mers encore inorganisées (car il est utile d'indiquer que les Océans peuvent être organisés politiquement comme les terres), il était possible que chaque groupe vécût tout à fait à part; il était possible aussi, et cela se réalisa jusqu'à une époque très récente, que dans chaque groupe un ou plusieurs Etats, profitant de circonstances favorables, fussent capables de s'abstraire des contacts et des rivalités avec les autres. N"est-il pas d'hier, ce « splendide isolement » qui était au temps de Salisbury la formule de la politique extérieure de la Grande-Bretagne' ?

Demain, il n'y aura plus d'isolement, splendide ou non, pour n'importe quel Etat, si puissant ou si faible qu'il soit. La terre, devenue trop petite, ne permettra plus à personne de faire bande à part. Il y aura dans les rapports entre les Etats une sorte de contrainte obligatoire impérieuse, soit dans le sens du rapprochement, soit dans le sens de l'hostilité, qui n'a pas existé jusqu'ici, h' impératif même de cette contrainte nous permet de préjuger, avant toute étude détaillée, que les rapprochements entre Etats n'auront plus le même caractère

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