Fr. Ratzel, Polit. Geogr., 2*« Aufl., p
2. Cet isolement de la Grande-Bretagne du temps de Salisbury était déjà, dès cette époque, une formule orgueilleuse bien plus qu'une réalité vivante. La Grande-Bretagne sentait obscurément la rupture d'équilibre qui s'était produite en Europe après 1870; elle ne voulait ni la consacrer en se mettant du côté des vainqueurs, ni y mettre fin en se mettant du côté des vaincus dont d'anciennes rancunes la séparaient. Mais, au bout de peu de temps, il a bien fallu qu'elle prît parti.
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que les alliances diplomatiques et militaires du passé, — de même que la grande guerre, qui a ouvert un nouveau chapitre de rhistoire du monde, ne ressemble pas aux guerres qui l'ont précédée.
Jusqu'ici, à l'exception des crises guerrières, les rapports entre les sociétés politiques contiguës ou lointaines se rangeaient sous deux chefs. C'étaient, soit de simples relations de voisinage sanctionnées par des conventions commerciales, soit des alliances à base diplomatique et militaire complétées aussi par des conventions commerciales. Ces relations unissaient parfois des groupes d'Etats, mais elles étaient plus généralement, jusqu'à une époque toute récente, conclues entre deux Etats isolés. C'est seulement sous la pression commençante des faits géographiques nouveaux que les conventions par groupes sont devenues plus nombreuses dans le monde contemporain.
Demain, les rapports individuels entre les Etats, soit pour la paix, soit pour la guerre, cesseront presque d'exister. Les Etats ne connaîtront plus que les rapports par groupes. Ces rapports eux-mêmes, sans changer complètement de nature, se modifieront d'une manière notable. Ils n'étaient guère destinés jusqu'ici qu'à assurer, entre les sociétés politiques, l'équilibre et la répartition àQs forces. A cette tâche ils joindront désormais Téquilibre et la répartition des matières et des produits destinés à satisfaire les besoins. En d'autres termes, les relations d'ordre purement politique cesseront d'exister ; elles se feront à l'avenir en liaison étroite avec les relations d'ordre économique. Nous admettons sans doute que les unes et les autres ont été plus Ou moins juxtaposées dans le passé. Cependant, il était possible autrefois de concevoir leur séparation ; en fait, il y a eu de nombreuses époques de l'histoire où la force et la richesse évoluaient indépendamment l'une de l'autre*. Aujourd'hui, il n'en est plus de
I. Exemples, prépondérance militaire des Perses de Cyrus, des Macédoniens dAlexandre, de Rome contre Carthage, des Barbares du v« siècle contre Rome, des Mongols du XIII» siècle contre la Chine et l'Europe, des Turcs ottomans contre les Grecs de Byzance.
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même : il n'y a point de force sans ricliesse et sans production intensive ; les oscillations de la force politique se règlent sur les oscillations de la force économique.
Dans le monde de demain, il n'y aura aucun Etat qui ait chance de représenter, à lui seul, une valeur économique absolue, c'est-à-dire de pouvoir se passer du reste du globe. Dans le monde du passé, il j a eu des puissances militaires qui ont possédé pour un temps la réalité ou Tillusion de la force indépendante et suprême : rien de pareil ne pourra recommencer à l'avenir. Pour former un être de force et de richesse aussi complet que possible, les Etats devront se grouper à plusieurs, de manière à réunir sur leurs territoires fédérés toute la gamme des ressources et des fabrications exigées par la complexité croissante de la vie sociale. C'est seulement par cette interdépendance établie volontairement entre quelques-uns d'entre eux, que les peuples pourront échapper à la dépendance universelle et par suite à l'assujettissement inévitable qui serait le sort de l'isolé. Aux Alliances restreintes, qui n'avaient en vue que le calcul et Téquilibre des forces, se substitueront les Fédérations étendues, fondées d'une part sur Taccumulation des forces, de Tautre sur l'équilibre, la répartition et la satisfaction complète des besoins ^ Chaque Fédération s'organisera, non seulement pour conjurer les attaques extérieures, mais pour constituer un ensemble économique aussi complet et indépendant que possible. Chaque Fédération visera à se suffire à elle-même, au moins pour les temps de crise.
Que les Fédérations ainsi établies présentent plus de chance de stabilité et de durée que les Alliances du passé, on ne peut en douter. Les Alliances étaient fondées sur un calcul de forces où l'élément moral formait une inconnue souvent prépondérante et sujette à des oscillations imprévues. Le degré d'énergie politique et militaire d'un peuple échappe à toute prévision certaine à longue durée, car l'âme des foules,
1 . Il s'agit ici d'un fait nouveau, c'est à dire de Fédérations d'États (États unitaires et États fédératits) et non plus seulement de ces « fédérations » ou « confédérations » dont il a été question au § précédent et qui désignent des États fédératifs.
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tout comme celle des individus, connaît des sursauts d'énergie ou des défaillances que les crises provoquent ou précipitent. Les tendances ultra-individualistes et le scepticisme politique qui dominaient en France avant la guerre semblaient indiquer un ralentissement de Ténergie nationale, et c'était une fausse apparence. La passivité et le servilisme russes faisaient préjuger à certains que la machine militaire de l'empire des tsars résisterait aux chocs les plus violents, et c'était aussi une fausse apparence \ L'histoire entière nous montre combien la puissance politique et militaire est fragile et sujette aux variations, et combien ressemblent souvent à des châteaux de cartes les Alliances fondées sur elle.
La puissance économique, fondée sur le nombre et sur le travail des hommes ainsi que sur la valeur des territoires, est sujette aussi à des variations. Mais ce sont le plus souvent des variations à longue période, qui ouvrent à la prévision un champ plus large, et qui laissent moins de place aux surprises, car ici il ne saurait être question de sursauts ou de défaillances brusques. Des Etats qui associent leurs richesses en même temps que leurs forces ont chance de contracter une assurance mutuelle à longue durée, où persisteront entre eux de solides motifs d'affinité au cours d'une période historique étendue. Les relations de cet ordre qui se sont établies entre la France et la Grande-Bretagne, complémentaires l'une de Tautre par les branches essentielles de leur activité, ont fait avorter depuis i8i5 tous les germes de guerre entre elles, avant même qu'elles ne se fussent découvert un ennemi commun. Ce sont ces relations qui rendent tout à fait impossible entre elles, pour un long avenir, un de ces renversements soudains où l'alliance de la veille devenait l'hostilité du lendemain, comme cela s'est fait souvent dans les siècles passés. Une acrobatie politique comme le fameux renversement des alliances de 1756 entre la France, la Prusse, l'Autriche et l'Angleterre n'est déjà plus possible dans le monde
I. Et c'était une illusion tenace, puisqu'elle avait résisté à la démonstration, pourtant assez claire, donnée par la guerre russo-japonaise de 1904-1905.
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politique de nos jours ; elle sera hors de vraisemblance dans le monde des Fédérations qui se constitueront demain.
Parleur plus grande stabilité, les Fédérations assureront à la carte politique une solidité et une permanence relatives. Dès qu'elles seront constituées, les découpages de territoires selon les hasards de la politique et de la guerre se feront de plus en plus rares; ce qui revient à dire que les guerres, dont Tobjet essentiel est de déchirer la carte pour la refaire, se feront plus rares aussi. C'est une question angoissante de savoir si l'humanité gagnera quelque chose à cette raréfaction des guerres : car celles-ci rattraperont en fureur dévastatrice tout ce qu'elles perdront en fréquence et en durée. Cette question n'est pas de notre ressort, mais la sociologie ne manquera pas de la poser.
Stabilité et permanence relatives de la carte, espacement des convulsions guerrières dans le temps, tel est l'avenir que l'organisation des Fédérations réserve aux sociétés politiques. Ce que nous voyons poindre, ce n'est pas l'aurore de la paix universelle et éternelle ; ce n'est pas non plus le triomphe des aspirations morales de justice et d'humanité sur le réalisme politique. Trop de causes de conflits et d'abus de la force sortent déjà de la nature même des choses, dans les relations entre les individus et entre les groupes sociaux; à plus forte raison de pures conceptions juridiquesne sauraientréglementer la vie organique, et sous bien des rapports inconsciente, de ces masses en mouvement, organisées pour l'action, la production et le travail, que sont les nations encadrées et disciplinées par les Etats, et les Etats groupés en Fédérations ^ Aucune poussée intellectuelle d'une élite, aucune prédication catéchisant les masses ne sauraient faire passer dans la réalité les conceptions idéalistes du droit et de la morale. « L'avenir, dit Anatole France, se charge de réaliser les rêves des philo-
I. Le conflit de tendances qui a suivi la victoire des Alliés, en Europe centrale et orientale, et qui menace de compromettre l'avenir des jeunes Etats issus de cette victoire, prouve d'une manière tristement éloquente que l'humanité n'est pas mûre pour le règne de l'idéale Justice. Le droit historique, le droit de libre dispos{tio7i, les intérêts économiques et la recherche de L'équilibre se heurtent dans un inextricable chaos. Voir chap. xvii.
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sophes ». Il se trompe. Depuis la République de Platon, toutes les constructions juridiques et morales des philosophes ont été faites pour le pays d'Utopie, et pour ce pays-là seul.
Nous prévoyons cependant Tavènement d'une sorte d'état d'ajustement et d'équilibre, qu'il nous est d'autant plus malaisé de définir que nous ne saurions prévoir pour lui, dans l'avenir le plus lointain, aucune phase finale d'achèvement et de perfection. Il ne sortira point des rêves philosophiques, mais delà réalité elle-même. Il n'est pas douteux que l'établissement des Fédérations, qui résulte de forces collectives en grande partie inconscientes et aveugles, représente un progrès dans ce sens. Cet établissement ne se fait pas au nom de l'humanité, du droit et de la justice ; pourtant, Thumanité, la justice et le droit y trouveront des satisfactions limitées et temporaires. Et cela nous permet de dire que la phraséologie de tels ou tels hommes d'Etat n'est pas tout à fait contraire à la réalité des choses.
Il est vrai, en effet, que l'équilibre permanent des forces et le partage des ressources de la planète entre les grands groupes humains réalisent une manière de justice distributive. Il est vrai aussi que la protection des petits Etats et la reconnaissance de leur utilité dans l'organisme général satisfont dans une certaine mesure l'idéal humanitaire du respect des faibles. Il est vrai, enfin, que le groupement des nations selon leurs affinités de civilisation et de race semble appelé à étendre le champ encore bien étroit de la fraternité humaine. Et voilà tout le patrimoine moral nouveau que réserve à l'humanité future l'organisation des grandes Fédérations. C'est déjà beaucoup.
Que le lecteur ne reproche pas à un livre consacré à la rigoureuse analyse des réalités de s'égarer dans les rêves. Nous ne saurions trop répéter combien ces coups de sonde dans l'avenir prochain sont subordonnés à des réserves que tout le monde devine. De plus, nos rêves, si rêves il y a, sont limités et modestes. Enfin, nous notons les phases d'une évolution qui n'en est pas à son premier point de départ ; il y a déjà longtemps quelle est commencée, et il n'y a nulle témérité à la suivre sur les rails où elle s'engage.
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Cet effort de stabilisation politique et de raréfaction des ouerres que l'organisation des Fédérations réalisera demain, le monde politique d'hier s'y essayait déjà; il avait même obtenu dans ce sens quelques résultats assez beaux pour qu'avant 19 14 l'illusion de la paix universelle possible eût envahi beaucoup d'esprits. Reportons-nous seulement au siècle qui a suivi les traités de 181 5 '. Malgré les convulsions nombreuses de cette période, l'humanité européenne n'y avait pas connu les longues et désastreuses guerres des siècles précédents : les crises guerrières avaient été brèves en raison même de leur violence, au point que malgré la guerre de Sécession et la guerre russo-japonaise, bien des gens étaient convaincus qu'une guerre moderne ne pouvait durer que quelques semaines ou quelques mois. Les arrangements territoriaux faits dans toutes les parties du monde concouraient à une simplification de la carte politique qui, pour beaucoup de peuples, mettait fin à un état d'anarchie, d'impuissance et de petites guerres latentes ou déclarées, et qui établissait dans les continents neufs le régime de la paix européenne. Les marches batailleuses des zones-frontières incertaines disparaissaient en Asie, en Afrique et en Amérique. Et même, des Fédérations d'Etats s'ébauchaient déjà; elles étaient encore hésitantes et informes, elles le furent jusqu'à la grande guerre qui a ouvert une ère nouvelle.
Les prévisions d'avenir sont donc optimistes, malgré toutes les réserves et les limitations que n.ous avons formulées. Cet optimisme modeste nous aide à comprendre, mais non à approuver, les spéculations des esprits qui tablent sur l'extension graduelle des cadres politiques pour escompter, dans un avenir prochain, l'avènement d'une Société des Nations qui engloberait dans des règlements conventionnels identiques tout Vensenible des peuples civilisés, de manière, non seulement à espacer les guerres, mais à conjurer à l'avenir toute possibilité de guerre. Cette prévision d'avenir plaît aux esprits
I. On n'a pas assez remarqué combien, miitatis mntaiidis, la Société des Nations de 1918 ressemble à la Sainte Alliance de 18 15 (voir chapitre xv).