FEDERA TIONS D'ETA TS
à Structure logique et simpliste, car elle paraît compléter et couronner un développement rectiligne qui conduirait les hommes, dans l'organisation politique du monde, de la famille à la tribu, de la tribu à la cité, de la cité à TEtat, de l'Etat à la Fédération dEtats, et de celle-ci à la Société des Nations, dans une série de groupements sans cesse plus étendus, dont le dernier finirait par comprendre la terre entière. Gomme toutes les expressions heureuses, celle de Société des Nations a fait fortune, malgré son mysticisme et peut-être à cause de ce mysticisme même. Il faut donc que nous fassions la critique de la formule et des prévisions d'avenir qu'elle contient \
Remarquons d'abord que l'idée et la formule de la Société des Nations, nées dans le monde latin et de l'esprit juridique des Latins, ont montré, par leur fortune dans les sociétés anglo-saxonnes, à quel point les Anglo- Saxons se sont vraiment romanisés et ont rompu la majeure partie de leurs vieilles attaches germaniques. Le monde a connu une Société des Nations réalisée, sous la forme modeste d"une société des municipes méditerranéens, à l'apogée de la paix romaine, lorsque la barbarie muselée n'osait pas insulter les frontières de l'empire, et lorsque l'armée romaine, réduite à une gendarmerie, montait sur les frontières une garde paisible. Tout au long de l'anarchique moyen âge et des temps modernes si troublés, la paixromaine, encore embellie par la perspective historique, fut pour les Européens 1 âge d'or que les plus hautes aspirations de la politique cherchaient à faire revivre : les plus grands de nos rois et de nos hommes d'Etat, comme Henri IV et Richelieu, voulaient établir un ordre juridique international pénétré des souvenirs et de l'exemple des Romains. Et il y a chez les apôtres modernes de la Société des Nations un souvenir plus ou moins conscient du grand Empire qui se donnait l'illusion d'être à lui seul l'humanité, et qui avait réussi pendant plusieurs siècles à faire vivre en paix, dans une organisation commune, tous les peuples civilisés du bassin de la Méditerranée.
Pourquoi ne pouvons-nous accepter, même pour un avenir lointain, l'idée d'une organisation comme celle de la paix romaine étendue au monde entier ?
I. Voir : C. Vallaux, Les Fédérations d'Etats et la Société des Nations, article suivi d'une réponse de Th. Ruyssen où le contradicteur, tout en admettant les points essentiels de notre argumentation, affirme sa foi dans le triomphe de l'esprit juridique [Revue du Mois, 10 juin 1919).
SOLUTIONS NOUVELLES
Le but essentiel et concret d'une Société des Nations serait d'établir entre les peuples un partage définitif de la planète. La Société des Nations ne se proposerait pas l'abolition des frontières, comme le pensent certains propagandistes irréfléchis ; au contraire, une fois organisée, elle assurerait aux frontières la stabilité absolue et même la pérennité. Se fondant soit sur les droits acquis, soit sur la volonté de la majorité (car la vraie façon de procéder est encore incertaine), le tribunal amphictyonique chargé de présider aux destinées de la Société des Nations découperait en parts le gâteau commun; et chaque peuple, assuré de sa part et garanti contre tout agresseur par la volonté de la société universelle, vivrait en paix « à Tombre de sa vigne et de son figuier » sans fatigue et sans alarmes.
Admettons un instant que le règlement de base satisfera tout le monde, au moment où il sera édicté. Les peuples connaîtront alors, pour la première fois depuis que Thumanité a pris conscience d'elle-même, un état d'équilibre territorial où personne ne convoitera le bien du voisin. Mais qui donc peut penser qu'un tel équilibre durera longtemps ? Il n'aura même pas la durée de la vie des hommes qui l'auront établi. Les grandes forces motrices de la géographie politique, qui ne seront point arrêtées pour si peu, ne tarderont guère à le jeter par terre. L'édifice juridique le mieux conçu sera tout de suite ruiné par la croissance numérique de l'espèce, inégale selon les Etats et selon les peuples, et par les inégalités de production et de richesse entre les grandes régions terrestres : ces inégalités, le travail humain tend à les accentuer plutôt qu'à les atténuer, malgré les progrès de la circulation.
On ne saurait empêcher, demain comme aujourd'hui et comme hier, certains peuples, plus prolifiques et plus industrieux que d'autres, d'accumuler rapidement les forces et les richesses pendant que leurs voisins piétinent ou déclinent. On ne saurait empêcher un même peuple de perdre ou de gagner, selon les oscillations de son histoire, en énergie
FEDERATIONS D'ÉTATS
créatrice, civilisatrice et laborieuse. A moins d'imposer aux hommes de toutes les races, de toutes les nations et de tous les Etats un même taux de prolificité, de production et de travail qui appartient bien au domaine de la plus fantastique chimère, il faut admettre que la répartition de la terre entre les peuples, réglée au début de la Société des Nations avec une stricte justice, cesserait rapidement de répondre à la réalité des choses et même à la plus simple équité. Nous ne pouvons concevoir une carte politique immobile. La carte politique doit être variable selon les variations de la vie des peuples et des Etats eux-mêmes. Une carte immobile serait celle d'un monde mort.
La Société des Nations fera-t-elle leur part à ces changements inévitables ? Admettra-t-elle à Tavance une procédure pour tenir compte des oscillations du nombre, du travail et de la civilisation dans les grands et dans les petits groupes de la communauté humaine ? Mais il s'agit ici d'une équation fort délicate à établir et plus délicate encore à résoudre. Où commence exactement le droit d'un peuple à accroître l'espace qu'il occupe sur la planète ? D'autre part, où est pour un peuple le point de départ d'une déchéance incontestable ? Le nombre est beaucoup, il n'est pas tout ; la puissance économique est beaucoup, elle n'est pas tout; le degré de civilisation est beaucoup, il n'est pas tout; le labeur scientifique et artistique est beaucoup, il n'est pas tout ; et tous ces facteurs de puissance et d'éclat ne croissent pas et ne décroissent pas nécessairement ensemble. Jusqu'ici, c'est la guerre seule qui a résolu de tels problèmes ; souvent ses solutions ont heurté nos conceptions du droit et de la justice ; pourtant, seules elles ont été efficaces, et même si les guerres devaient à l'avenir devenir très rares, nous ne devons pas oublier que la guerre sur les champs de bataille n'est pas la seule forme de la lutte des peuples et des races. Nous ne souscrivons pas à l'impitoyable axiome de Démocrite : « C'est la guerre qui engendre tout, 7:ôA£;jlo^ -'■j.i^o -avTwv », non parce qu'il est inexact, mais parce que sa forme est trop elliptique et trop
Brunhes et Vallaux. ' 28
SOLUTIOyS NOUVELLES
étroite. 11 y a plus d'un moyen de ruiner et de dissoudre un Etat et un peuple : le canon n'est pas le seul, la Russie nous en a donné Texemple. Jamais les phalanges de Hindenburg et de Mackensen n'auraient fait en une année ce que la propagande bolchevik a réussi dans le même espace de temps. Mais il est vrai que la lutte par les armes s'est toujours mêlée jusqu'ici aux révolutions politiques et sociales aussi bien qu'aux simples compétitions pour le remaniement de la carte, et il y a peu de chances pour que les choses se passent autrement à l'avenir. Ainsi, soit que nous considérions les peuples dans leur évolution particulière, soit que nous les considérions dans leurs rapports entre eux, c'est la lutte que nous avons devant les yeux, la lutte toujours, la lutte partout ^
En supposant même que les amphictyons de la Société des Nations réussissent au jour le jour à assigner à chaque peuple sa place sur le globe selon ses mérites reconnus, et à sanctionner les grands changements en croissance ou en déchéance que toute nation connaît entre sa naissance et sa mort, il reste à savoir comment les décisions prises seraient exécutées. Aucun peuple, même dépravé, à demi dissous et indigne de vivre, ne se laisserait tranquillement déposséder au nom de la justice distributive et de la paix universelle. La force seule ferait exécuter les décisions du tribunal suprême. Il est assez aisé de concevoir sur le papier une gendarmerie supérieure chargée de ce soin; mais, sûrement, rien ne serait plus malaisé à faire passer dans la réalité des choses. Une puissance de contrainte établie dans une humanité désarmée
I. Qu'on ne se méprenae pas sur notre pensée. Nous regardons la guerre comme abominable. Elle l'est surtout parce qu'elle opère une sélection à rebours : trop souvent les forts et les meilleurs tombent, les faibles et les lâches sont à l'abri ou s'y mettent. Mais les catastrophes, les maladies, les épidémies et la mort sont aussi des choses affreuses : nous savons que nous ne pouvons nous y soustraire, et nous ne protestons pas, tandis que nous cédons trop souvent à l'illusion que le déchaînement de la guerre dépend de notre libre arbitre individuel ou collectif. Si le libre arbitre individuel est au moins douteux, le libre arbitre collectif est une chimère. Il ne dépend pas de nous qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de guerres. Emile Zola, dont personne ne contestera les généreuses aspirations vers la paix. dit admirablement dans la Débâcle : « L'atroce lutte vitale qu'il faut supporter d'un cœur résigne' et grave, ainsi qu'une loi. »
FRONTIERES ET CAPITALES
pour faire exécuter la justice ne tarderait pas, comme diraient les philosophes, à se regarder elle-même comme une fin en soi et à substituer ses aspirations propres à la justice désintéressée, uniquement parce qu'aucune puissance analogue n'existerait pour lui faire contrepoids.
C'est juste à cause du système de contrepoids qu'il établira, et qui sera dans une géographie politique élargie la suite historique du système européen de Téquilibre, que l'organisme des grandes Fédérations assurera, dans les relations futures entre les peuples, non pas le triomphe du droit et de la justice absolus, mais les progrès partiels et tout de même sensibles dans ce sens que nous avons reconnus comme réalisables. Non seulement les grandes Fédérations en état d'équilibre instable nous paraissent, au point de vue de~ la géographie et de l'histoire, plus adaptées qu'une Société universelle des Nations aux réalités du présent et de l'avenir, mais nous jugeons leur avènement plus désirable au point de vue même de nos aspirations idéalistes. Car c'est l'organisme des Fédérations, et lui seul, qui leur donnera les satisfactions auxquelles elles peuvent prétendre sans chimère '.