TRASSFORMATIOy DES FRONTIÈRES ET DES CAPITALES
Le triomphe des tendances régionalistes et fédéralistes et l'avènement des grandes Fédérations entraîneront dans la structure générale des Etats des changements profonds. Liés de très près aux changements qui se sont faits hier et à ceux qui se font sous nos yeux, ils ne creuseront jamais, malgré leur
I. Il semble bien que la Société des Nations du président Wilson ait été, dans la pensée de son auteur, une grande Fédération des puissances de paix contre les puissances de guerre. « Par Société des Nations, a-t-il dit avec une singulière énergie (27 novembre 1918), j'entends une association forte, honnête, unie comme celle qui existe à cette heure entre les puissances victorieuses, et une association contre laquelle aucun effort du despotisme ne pourra prévaloir et qui se dressera toujours contre les hors Li loi. » Remarquons qu'entre cette conception et celle de la Société universelle des Nations, il y a non seulement différence, mais antinomie.
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amplitude, un hiatus complet entre le passé et Tavenir. Aussi peut-on sans présomption en tenter la détermination et la mesure. D'autres calculeront leur répercussion sur les institutions et sur la psychologie des peuples. Pour nous, nous devons nous borner à constater leurs effets sur la carte. Et nous les voyons dans l'évolution prochaine des frontières et des capitales.
Rappelons ici notre classification des frontières (voir chap. viii) : nous avons distingué les frontières complètes ou frontières de tension, les frontières ébauchées et les frontières mortes. Sur ces trois catégories, il y en a une, celle des frontières ébauchées, qui est appelée à disparaître sous peu, et les deux autres évolueront.
L'idyllique et idéale Société des Nations serait incapable, même si elle prenait corps, de supprimer les frontières. A plus forte raison les Fédérations organisées ne les supprimeront pas : au contraire, elles augmenteront la valeur de la catégorie la plus vivante des frontières, tout en réduisant peut-être leur développement linéaire. Nous avons vu que les frontières de tension étaient devenues un organisme de plus en plus complexe et sensible, à mesure que les Etats devenaient eux-mêmes mieux organisés : elles se précisaient avec la croissance du peuplement et la valeur augmentée des zones de démarcation. Entre les grandes Fédérations, l'équipement politique, militaire et économique de la frontière atteindra un degré de complication jusqu'ici inconnu. Car les frontières de tension des grandes Fédérations sépareront, non pas des peuples toujours en quelque manière dépendants les uns des autres, mais des groupes de peuples organisés, de chaque côté de la barrière, pour vivre sans rien demander à la Fédération voisine, et en état d'hostilité latente et constante avec elle. On verra ce qui ne s'était pas vu depuis les temps lointains de Rome : on verra combien les frontières entre des groupes de civilisation différents creusent des fossés plus profonds que les frontières politiques, militaires et économiques que nous avons connues entre
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Etats. Ces barrières se renforceront encore de toute la puissance de l'outillage moderne. Nous pouvons préjuger ou deviner comment se constitueront les frontières aériennes et les frontières marines ; nous pouvons calculer quel nouveau et formidable élément de séparation surgira entre les grands groupes de Thumanité, lorsque nos méthodes de conquête supérieurement outillées découperont en quelque sorte les deux éléments qui paraissent rebelles à tout partage, l'atmosphère et l'Océan.
Par contre, dans l'intérieur des grandes Fédérations, les frontières de tension, qui existent ou peuvent exister à l'heure actuelle entre les Etats associés de demain, deviendront des frontières mortes. Lorsque nulle compétition de rivalité territoriale ou économique ne s'y fera plus sentir, elles tomberont dans la situation de simples limites administratives destinées à sauvegarder la part d'autonomie intellectuelle, économique, politique et morale qu'il paraîtra juste et convenable de laisser à chacun des peuples associés. Il y y aura à peine une légère différence de degré entre elles et les divisions régionales ou fédérales des Etats nouveaux. En tout cas, comme aucun motif de tension n'y existera plus, c'est toute l'ancienne organisation de la frontière qui tombera. Les limites entre la France et l'Italie devraient nous donner un des premiers exemples de frontières ainsi transformées. Ajoutons-y la frontière maritime entre la France et l'Angleterre, le « ruban d'argent » du Canal, qui ne sera plus, lui aussi, qu'une frontière morte, le jour où s'ouvrira le tunnel sous la Manche'.
Si les frontières mortes sont appelées à se développer, les frontières ébauchées disparaîtront toutes. Ces frontières, qui séparent les uns des autres les domaines coloniaux, n'existent à l'état d'esquisses qu'à cause du peuplement insuffisant ou de l'estimation incomplète de la valeur du territoire. Quand le territoire sera suffisamment occupé ou exploité,
I. La construction du tunnel sous la Manche paraît bien n'être plus qu'une question de temps.
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les frontières ébauchées deviendront des frontières de tension, au cas 011 elles se développeront entre les domaines des grandes Fédérations rivales; à l'intérieur des Fédérations, elles perdront la plus grande partie de leur valeur ; quelquesunes sans doute seront totalement eflFacées du sol.
Quant aux capitales, leur destinée est plus incertaine. La tendance constante des hommes à se grouper davantage, à la faveur de la circulation intensifiée, ne paraît pas destinée à se relâcher. Mais cette. tendance entrera en lutte avec les conditions nouvelles delà géographie politique, qui poussent à la dispersion des capitales et à la spécialisation de- leurs fonctions'. Ici les jeunes Etats fédératifs semblent indiquer la voie où devront entrer à l'avenir les vieux Etats centralisés mais rajeunis par Torganisation régionale.
Dans un Etat centralisé, la capitale n'est pas seulement, en général, le foyer de la vie politique, mais celui de la vie économique et intellectuelle de la nation ; là où elle ne Test pas encore, par suite de la jeunesse de l'Etat, elle tend toujours à le devenir. Cet effort de concentration, s'ajoutant à celui qui se fait naturellement dans toute grande ville, grossit hors de toute mesure les capitales d'Etats centralisés, et pousse à Texcès en elles ses méfaits sociaux.
Dans l'Etat fédératif, ancien ou moderne, la capitale est spécialisée dans sa fonction politique. La Haye tient exactement aux Pays-Bas le même rang que Washington aux Etats- Unis. Les suprématies de Tordre économique et intellectuel appartiennent à d'autres villes, et se distribuent parfois assez curieusement entre elles : comparez Boston et-Chicago. Ces grandes villes souffrent aussi des excès de Vurbanisme. Toutefois, leur présence côte à côte et Tespèce d'équilibre qui s'établit entre elles empêchent chacune, prise à part, et toutes ensemble, de prendre une importance exagérée dans la vie politique et sociale de la nation. C'est au contraire le
I. Ce qui ne saurait manquer de découronner d'anciennes capitales. Exemple, Vienne, qui, devenue simplement la capitale de la petite Autriche, ne saurait garder ses 2 millions d'habitants, qu'elle n'a certainement plus à cette heure.
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mal dont souffrent les Etats où domine une centralisation sans contrepoids.
La substitution des groupements régionaux à l'organisme unitaire, dans les vieux Etats, aura pour résultat une distribution rationnelle des fonctions intellectuelles et économiques entre les capitales régionales, tandis que la capitale centrale conservera ses fonctions politiques, destinées à assurer Tunité, Tharmonie, et la coordination supérieure des forces et des ressources de l'Etat. Cette capitale n'aura donc plus la prépondérance exclusive dont elle a joui jusqu'à ce jour\ Elle sera fatalement diminuée, pour le bien général de TEtat et de la Fédération dont il fait partie. Ce sera pour les Etats. centralisés une assurance, relative et limitée, mais réelle, contre les excès de la congestion urbaine dont ils souffrent au point que nous savons. Il ne faut point nous dissimuler qu'ici le passé pèsera sur le présent d'un poids trop lourd : les mirages historiques et les services rendus pourront faire différer les solutions inévitables. Mais il sera nécessaire de passer outre, sous peine d'endurer de très grands maux. Le glorieux passé et l'incomparable prestige de la ville de Paris ne doivent pas nous faire méconnaître qu'il est nécessaire que la France de demain cesse de vivre tout entière dans sa capitale. Cette vie concentrique menée par la France, depuis un siècle surtout, avait dans une certaine mesure étriqué ses conceptions politiques et réduit son rôle dans le monde, tant par l'effet matériel du demi-suicide volontaire de la race que par l'effet moral de l'ignorance et du dédain d'un trop grand nombre à l'égard de ce qui dépassait les frontières. Certes, la capitale n'est pas seule responsable de ces maladies sociales. Mais son existence et sa prépondérance font tout pour les aggraver, rien pour les diminuer.
I. Si la division régionale du territoire français était organisée comme le veut le Ministère du Commerce, avec i6 ou ;o capitales secondaires, la prépondérance actuelle de Paris diminuerait sûrement. Reste à savoir si ce serait un bien de transposer la congestion urbaine de Paris sur i6 ou 20 autres points. Voir plus haut, page 412, note i.
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De la Première Partie de ce livre il semble qu'on puisse conclure :
Ce qui a trop longtemps faussé les rapports deThistoire et de la géographie ou, si Ton veut, la recherche des influences géographiques dans l'histoire, c'est une sorte de préoccupation déterministe trop unilatérale. Par réaction contre ceux qui avaient si longtemps méconnu le rôle réel du milieu physique, les novateurs qui se sont avisés de faire une part à la géographie dans Thistoire lui ont fait, comme il était presque fatal, une part trop grande. Nous disons trop grande, nous devrions dire trop régulière et trop simpliste; non seulement toute l'histoire ne sort pas de la géographie naturelle, mais ce n'est pas la même histoire qui, suivant les lieux et suivant les temps, procède des mêmes conditions physiques générales. Le rôle de la géographie est tantôt constant et très général, tantôt intermittent et fragmentaire ; les mêmes forces, les mêmes conditions naturelles n'agissent pas d'une manière permanente et identique au cours des siècles. Les qualités intrinsèques et acquises des groupes humains réagissent d'une manière différente vis-à-vis des mêmes influences atmosphériques, océaniques ou terriennes, et, en certains cas, elles sont si fortement définies, elles ont une telle puissance, qu'elles se révèlent à nous comme presque complètement indépendantes des faits extérieurs.
En somme, si tant de vues erronées ont été exposées concernant les rapports entre la géographie et l'histoire, ce n'est pas que ces rapports ne soient légitimement susceptibles d'être soumis à l'analyse géographique, mais c'est qu'on a voulu attribuer à des connexions si flexibles une trop grande continuité dans le temps ou une trop rigoureuse similitude dans f espace. La Terre certes commande l'activité humaine ; mais à son tour, l'homme commande à la Terre.