LA MER DAXS LA GÉOGRAPHIE POLITIQUE DE L'EUROPE
L'Europe est profondément entaillée par la mer. Il serait exagéré de dire que ce fait de géographie physique gouverne toute son histoire. Mais au cours des âges il a fait de plus en plus sentir son action sur elle, à mesure que les sociétés européennes, plus nombreuses et plus actives, s'adaptaient mieux aux conditions dévie mobile et de rayonnement que la mer facilite et provoque chez tout groupe humain civilisé et outillé.
Depuis les vieilles terres rocheuses, à demi submergées et dentelées en milliers de franges, où pénètrent partout, en Scandinavie, dans les Iles Britanniques, en France et eo Espagne, les brumes et les eaux vertes de l'Atlantique, jusqu'aux profondes fosses defïondrement remplies par les eaux bleues de la Méditerranée et séparées par des môles montagneux d'îles ou de presqu'îles, et jusqu'aux grandes plaines de l'Est dont la mer Blanche, la Baltique et la mer Noire encadrent l'immensité, l'Europe subit aujourd'hui l'ac-
LUTTE POUR LA MER
tion proche ou lointaine de l'Océan nourricier, égalisateur thermique et transporteur d'hommes et de marchandises'.
Cette action s"est accrue de siècle en siècle. Limitée d'abord à la Méditerranée orientale, au temps de la Grèce et de la Phénicie, elle s'est étendue avec l'Empire romain à la Méditerranée entière ' ; elle a débordé, au moyen âge. sur les mers du Nord qui entrèrent alors dans la communauté civilisée; puis, à partir des grandes découvertes, elle a fait participer les grands Océans à la vie des nations européennes. L'auréole maritime de la civilisation et de la puissance politique de l'Europe ne connaît plus maintenant d'autres limites que celles du monde habitable.
Mais, en se développant depuis cent ans, l'action de la mer sur la géographie politique de l'Europe s'est profondément transformée.
Autrefois, les grands Etats d'Europe ne dépendaient pas de la mer; ils pouvaient vivre sans elle. Aujourd'hui, ils dépendent d'elles et sont tous exposés à mourir d'asphyxie, si les portes de la mer leur sont fermées.
L'Europe de 1800 aurait pu vivre en se contentant d'e.xploiter ses mers marginales et d'y faire naviguer ses bateaux. Le café, le sucre, le cacao et les épices des Iles n'étaient point nécessaires à son existence, pas plus que la quincaillerie et la verroterie des trafiquants n'étaient nécessaires aux nègres de la côte d'Afrique. L'expansion maritime et coloniale ne s'imposait qu'aux pays proprement maritimes comme l'Angleterre et la Hollande; elle était un luxe pour les autres; pour ceux-ci, la puissance navale était aussi un luxe que l'on possédait dans les phases d'expansion et de pléthore
1. C'est pourquoi Tutilisation des routes de la mer est une nécessité vitale pour toutes les grandes nations et en particulier pour la France. « Si jusqu'ici, écrivait en 1911, M. Rondet-Saint, directeur de la Ligue maritime — par la force acquise, nos exportations se sont maintenues, si elles sont en état de lente progression, alors que notre marine périclite, au fur et à mesure que les marines concurrentes se développeront, notre rôle deviendra de plus en plus secondaire, pour tomber définitivement — à moins que l'on ne porte promptement et énergiquement remède à la situation actuelle, à cet effacement accentué de notre armement, que l'on constate, que l'on avoue, que l'on subit sans réagir, comme si toute énergie de réaction était morte chez nous » (M. Rondet-Saint, L'Avenir de la France est sur l'eau, Paris, 191 1, p. 24). Notons que ce pessimisme d'avant-guerre était un peu exagéré.
2. Ceci se rapporte à la période historique. On sait par ailleurs (chap. 11) quel rôle ont déjà joué les mers du nord de l'Europe dans la période néolithique.