EST PEU A PEU COMME RÉTRÉCI
les plus frappantes de cette tactique devait être cherchée dans le Sud de la Bosnie-Herzégovine. Il y a là une grande route naturelle qui va de l'ancienne frontière serbe, de Mkora-Gora, par Visegrad, jusqu'à Foca et Bilec, pour aboutir à Raguse (Dubrovnic) sur l'Adriatique. Par ce chemin, le bétail serbe pouvait atteindre la mer en quatre ou cinq jours; c'était une grande voie d'exportation. On l'avait fermée. Elle s'était trouvée de plus en plus fermée à mesure que s'accentuait la tension des rapports entre l'empire austro-hongrois et le royaume de Serbie : durant plus de dix ans, de 1900 à 191 2, la Serbie avait cherché par tous les moyens à reconquérir r « indépendance économique », — c'est là l'expression des diplomates, — mais disons, nous, une via peciiaria^
I. Voir : Albert Perry Brigham, T/ie Distribution of Population in the United States [Geog.Journ., XXXII, 1908, p. 384).
un chemin qui concédât la libre circulation à ses troupeaux et notamment à ses troupeaux de porcs. Elle avait tout tenté : elle avait essayé de faire traverser à ses animaux la Hongrie par voie ferrée ; mais TAutriche avait tantôt augmenté ses tarifs, tantôt barré rigoureusement la frontière, sous prétexte de maladies épizootiques. Elle avait tenté la voie du Danube : mais les Portes de Fer sont mal régularisées, et, là encore, la « portière » du passage, déléguée par TEurope, était alors cette Autriche-Hongrie qui imposait des taxes telles que la circulation n'était plus possible. C'est donc les yeux attachés sur les routes qu'il faut suivre toutes les crises balkaniques des quinze années qui ont précédé la grande guerre, et c'est notamment ainsi qu'il faut suivre toute la politique serbe. On avait voulu a embouteiller » la Serbie. On avait cadenassé cette grande voie naturelle qui conduisait de la vallée, de la Morava jusqu'au libre débouché de l'Adriatique, et, un jour, ce sont les armées serbes qui se sont ruées de force pour atteindre le rivage cherché et pour recréer la route '.
Comment ces faits de géographie réelle et profonde se traduisent-ils d'abord par des malaises économiques ? Comment ces malaises économiques, plus ou moins confusément sentis, plus ou moins aigus, se traduisent-ils par des formules souvent enveloppées, contradictoires même, dans le langage des gouvernants et dans celui des diplomates? C'est affaire à nos historiens de nous l'établir ; mais c'est notre affaire, à nous, géographes, de dire aux historiens : « Sans la fermeture du chemin bosniaque et herzégovinien par lequel, traditionnellement, le bétail de Serbie était conduit jusqu'à la mer, les événements actuels auraient été assurément différents. » La géographie se revanche tôt ou tard des politiques : elle y met le temps, parce qu'elle dure plus qu'eux-mêmes, mais il arrive souvent qu'elle a le dernier mot.
Qu'il nous soit aussi permis de rappeler sobrement ce que nous avons avec quelque ampleur exposé ailleurs : les gise-
I. Cvijic, Dcr Zugdiig Serhiens ^itr Adriu {Pet. Mit., lviii, h^is. p. 5O1-564, et T. 37).
LA GEOGRAPHIE DAyS L HISTOIRE
iiients de houille ont créé pour les Etats les possédant une richesse matérielle et une réserve de possibilités économiques qui se sont traduites en efficientes puissances et en causes de rivalités politiques. L'énergie calorique, emmagasinée par le soleil, aux très lointains âges, dans les masses d'origine végétale de la précieuse roche noire qui brûle, est devenue un singulier facteur de Ténergie humaine pour de petites comme pour de très grandes collectivités.
Les problèmes des combustibles dominent toute la vie économique et politique de l'Europe et de l'Amérique au lendemain du traité de Versailles. L'épuisement des stocks durant la guerre 1914-1918 et la consommation surexcitée durant toute cette période ont laissé nos sociétés en face des besoins qu'il est impossible de ne pas satisfaire : la famine de charbon, c'est une des plus graves misères et qui menace toujours de susciter une révolution.
La crise de vie chère qui sévit dans toute l'Europe occidentale et centrale a l'une de ses origines profondes dans le déficit mondial de l'extraction de la houille \ Car il n'y a pour ainsi dire pas de produits essentiels, acier, papier, tissu de coton, pain, qui n'ait eu besoin pour être fabriqué et pour arriver jusqu'à nous de consommer un poids de charbon de beaucoup supérieur à son propre poids.
Les gisements de pétrole marquaient dès avant la guerre, l'emplacement de redoutables convoitises et de conflits latents : en Galicie, en Roumanie, à Bakou... Mais la multiplication des voitures et des tracteurs automobiles et la pénurie de la houille ont accru les besoins d'essence et partant de naphte, au point de pousser de tels besoins jusqu'au plan supérieur de ces nécessités vitales qui déterminent la politique des Etats'.
1. On a calculé que le déficit mondial serait pour 1920 d'au moins 72 millions de tonnes sur la consommation normale. Pour la France le déficit, malgré les livraisons de charbon allemand imposées par le traité de paix, serait encore de 24 millions de tonnes.
2. F. Delaisi nous annonce une série de monographies sur Z^ Charbon, L'Acier, etc.. dont la première Le Pétrole vient de paraître en novembre 1920 à Paris, chez Payot. Voir la remarquable étude publiée par Louis Le Page dans le n» du 15 octobre 1920 de la Revue Universelle.
En ce qui concerne la France, pour la seule année 1920, les importations de pétrole représentent un total d'un milliard et demi de francs. 11 ne faut pas oublier que le maréchal Foch n'a pu terminer la guerre par la victoire que grâce aux so 000 tonnes mensuelles d'essence qui lui permettaient de ravitailler les 92 000 camions automobiles nécessaires aux dernières offensives. Aussi bien l'ancien Commissaire aux essences et combustibles, Henry Bérenger, préconisait le remplacement de l'essence par un mélange d'alcool, de benzol et d'éther, en invoquant les trois raisons suivantes: 1° réduire la dépense d'importation ; 2*^ intéresser notre industrie nationale puisqu'on produit le benzol par la carbonisation de la houille ; 3° améliorer le rendement de l'agriculture nationale en donnant une utilisation nouvelle à ses alcools. Tout cela fait aussi comprendre l'importance qu'a pour la France le gisement de pétrole de Pechelbronn, en Basse-Alsace, les gisements de l'Algérie occidentale et les espoirs heureux que l'on met dans les recherches et forages du géologue Glangeaud en Limagne, entre le puy de Crouelle et le puy de la Poix, près de Clermont-Ferrand.
On a déjà fait la guerre et la révolution au Mexique pour le pétrole. Les pétroles de Mésopotamie ont eu une influence décisive sur les accords anglo-français de 191 9. ha Standard OU (américaine) et la Royal Dutch Shell (hollando-anglaise), sont en train de se livrer une lutte sans merci pour la possession ou le contrôle de tous les pétroles de la planète. Les Etats seront entraînés dans la lutte, si même ils n'ont pas été les instigateurs intéressés des plus récents épisodes entre les deux puissances pétrolières.
Il y a certes aussi une politique du fer ; et pour la France, la reconquête de la Lorraine, inscrite au traité de Versailles, marque, par la richesse de son sous-sol en minette, une des parts capitales du bénéfice géographique et réel de la victoire. Mais il faut encore ici considérer et commenter le développement des événements géographiques dans le même sens où nous Tavons fait pour le site et Thistoire de Laon.
En 1871, au traité de Francfort, le tracé de la nouvelle frontière avait été tel que presque tous les minerais de fer alors connus s'étaient trouvés sur le territoire de la Lorraine annexée : presque tous les puits d'extraction avaient été saisis par l'Allemagne, à l'exception de quelques
points comme Villerupt ; or, à cette époque, ce minerai lorrain, phosphoreux, était de qualité inférieure au point de vue de la production ; pour cela on l'avait appelé « minette », petit minerai, minerai secondaire. Voilà qu'en 1879 on découvre un procédé nouveau qui permet d'utiliser ces minerais phosphoreux, qui permet en outre par la déphosphoration de livrer des produits de premier ordre à l'agriculture. Par le fait dune découverte d'ordre scientifique et technique, ces minerais mauvais deviennent presque les plus riches et les plus précieux du monde.
Exemple mémorable des révolutions que peuvent subir les rapports entre l'homme et les matières terrestres. Une découverte change la carte du fer par rapport à l'homme ; tout se passe comme si on avait créé de nouveaux gîtes de fer là où se trouvait ce minerai de médiocre qualité.
Le minerai lorrain acquiert une telle importance que tout le monde cherche à le retrouver ; à peu près vers la même époque, dix ans après le traité de Francfort, les recherches patientes et magnifiquement fécondes de nos ingénieurs découvrent en profondeur la continuation des schistes gris liasiques sous les grands plateaux jurassiques qui viennent mourir en face delà Moselle. On repère en profondeur la suite de ces mêmes minerais qu'avait pour ainsi dire déblayés la Moselle elle-même en creusant son lit ; de part et d'autre se constituent des mines et toutes les usines, toutes les métallurgies afïérentes à ces mines. Et voilà que ce minerai de fer constitue une telle réserve et de telles activités qu'avant la guerre il représente, lui^ gisement lorrain entendu dans son ensemble, les quatre cinquièmes de la production totale de la France et de l'Allemagne réunies. En 1913, pour la France, le minerai lorrain était représenté en Meurthe-et-Moselle par 19 813 000 tonnes, et les autres régions n'en fournissaient que i 912 000 tonnes. Dans l'Empire allemand, la Lorraine annexée donnait 21 millions de tonnes de minerai de fer, et les autres régions ne donnaient que 746^000. L'addition nous démontre que sur une production totale en minerai de fer de l'Allemagne et de la France réunies, production qui n'atteignait pas tout à fait 50 millions de tonnes, le bassin lorrain, ce bassin méprisé en 1870, qui n'était presque rien alors sur la carte du monde, était en 19 13 représenté par 41 millions de tonnes ^
I. Il importe de consulter, avant tout autre livre, le volume récent publié par le Comité des Forges de France : La Sidérurgie française 1864-IÇ14, Paris, iç2i. Préparé avant la guerre, il n"a pu être édité que plus tard. C'est une histoire complète, et un tableau précis qui a comme complément un fasicule de tableaux statistiques sur la production minière et sidérurgique des principaux pays, 1864-içi^. Qui s'occupe de minerais de fer pose immédiatement le problème fondamental des combustibles, et de fait le chapitre I de la Sidérurgie française est intitulé : Les Combustibles. Voir par ailleurs un remarquable exposé critique publié par C. Robert-Muller pour l'Association nationale d'expansion économique : Le charbon, nos besoins et les moyens d'y répondre (Paris, 19 17 : une édition nouvelle est en préparation).
( 17 ) Brunhes et Vallaux. 2
De même, lorsqu'il s'agit du climat, tout le monde, — au moins depuis Montesquieu, — a Timpression que les modalités de l'activité des hommes sont en rapport avec les faits climatiques; mais quels sont au juste ces rapports? Comment le climat agit-il sur nous ? Il agit d'abord sur notre organisme: il agit par les hôtes intermédiaires dont il permet le développement, et qui sont les agents transporteurs de telles et telles maladies; il agit encore par les cultures et par le moyen de la nourriture que ces cultures nous fournissent. Là, tout autant et peut-être plus qu'en d'autres domaines, il faut renouveler par l'analyse les données trop courantes, trop faciles et trop superficielles. Il existe de certains rapports entre le total et la suite des événements climaticjues d'une année et la production en quantité et en qualité des récoltes de telle ou telle céréale. « La preuve est faite, disent Martin Knudsen et Johan Gehrke, qu'il est possible de tracer les oscillations annuelles des récoltes en Norvège, Timportance de la pêche à la morue aux Lofoten, la distribution de la glace au printemps dans la mer de Barentz, et d'autres faits semblables, en rapport avec les variations thermiques des eaux du Gulf-Stream pendant les années précédentes dans la mer de Norvège » \
Toutefois il y a blé et blé, et chacun de ces blés s'adapte au sol et a un tempérament climatique, qui en fait presque une autre plante et qui en fait, en tout cas, une autre plante au point de vue de la géographie humaine. Les Américains ignoraient tout à fait les blés durs; ils ont découvert, il y a dix ou douze ans, le blé de Cherson. La région de Cherson, ce ne sont plus les terres noires, c'est déjà la steppe sèche; ce blé leur a fait gagner, pour la culture de la grande plante nourricière, cent milles sur le Grand Désert. Avant 19 14, les États-Unis produisaient déjà soixante millions de boisseaux de blé dur par année".
1. Cité par Camille Vallaux dans L'Océa/i Ath^ntique iVaprès Gerhard Scltott {La Gc'o- £rrap/ne,XXX, 1914, p. 24).
2. Renseignement fourni par le D' Aaronsohn, le savant si regretté qui a découvert le blé sauvage dans la région palestinienne de l'Hermon.
LA GEOGRAPHIE DAyS L HISTOIRE
Aux premiers jours de juin 19 17, le blé achevait de mûrir dans les plaines de Thessalie. La moisson approchait. Le blé ne pouvait être neutre. Il fallait qu'il entrât sous forme de farine et de pain dans les estomacs des soldats et des alliés de l'Entente ou dans ceux des Hellènes de la Grèce officielle d'alors, de la Grèce germanophile. Ce fut la fin de la prétendue neutralité de la Grèce. La moisson a été pour les puissances protectrices la bonne récolte. Sans le blé, la fiction de la prétendue neutralité de l'ex-roi Constantin, beau-frère de Guillaume II, se serait prolongée sans aucun doute quelques mois de plus. Tandis qu'avec la moisson triompha la politique réalisatrice et clairvoyante de Venizelos.... Dans les plaines de Thessalie, en 19 17, se joua donc en un sens le destin glorieux de la Grèce, que la paix de 1919 avait fait et consacré d'une telle grandeur et sur une aussi vaste étendue.
Dans toute la région désertique qui environne le canal de Suez du côté de l'Est, les ressources en eau douce sont pour ainsi dire nulles ; de simples pistes de caravanes jalonnées par quelques rares points d'eau, comme celle du littoral, de Gaza à El Arich et à Katia, ou celle du Sud, dite des pèlerins, venant d'Akaba et aboutissant par Nakl à la vieille Suez, ne peuvent être suivies par de vraies armées d'attaque et d'invasion, soutenues par le matériel d'artillerie indispensable. Pourtant les Turcs ont, le 3 février 191 5, dirigé une action habile qui aurait pu faire tomber entre leurs mains le canal de Suez (ce qui eût été pour eux une bien grande victoire) sans la défense énergique des patrouilleurs du canal et des navires de guerre français, le garde-côtes Requin et le D'Enîrecasteaiix, ainsi que du croiseur protégé anglais le Hardinge. Les Turcs n'ont pu tenter ce coup de main qu'en installant le gros de leurs forces dans la région intermédiaire entre les pistes mentionnées, et cela grâce à un fait géographique exceptionnel et d'ailleurs éphémère : durant l'hiver de 1914-191 5, les pluies avaient formé une flaque d'eau assez vaste à une vingtaine de kilomètres à l'Est du canal, au large
du Serapeum : les troupes turques ont pu user de cette eau sinon très pure, du moins très abondante. Encore un coup, ce n'est pas la flaque nouvelle qui a déterminé Tattaque contre le canal de Suez, mais c'est un plan humain qui a su habilement interpréter le fait naturel.
On pourrait, on devrait en dire autant de toute la tactique de défense qui a consisté, ici ou là, à « organiser » ou à « tendre » l'inondation : d'abord suc les bords mêmes du canal de Suez, dans la région septentrionale ; et puis sur tant d'autres points des multiples fronts de bataille de la guerre de 1914-1918, tout spécialement, on le sait, dans la Flandre belge. Les hommes ont créé entre les armées adverses des nappes artificielles, parfois de vraies petites mers intérieures.
Ainsi, par toutes les avenues de l'observation, sommesnous amenés à poser autrement le problème des relations entre la géographie et l'histoire et à considérer avant tout les hommes comme de vrais agents géographiques au même titre que les cours d'eau et les glaciers.