LA MER EN EUROPE
pour y renoncer dans les phases de défaillance historique, sans que la vie des nations défaillantes fût sérieusement menacée. Successivement ou ensemble, la Turquie, Venise, le Portugal, l'Espagne et la France avaient été forts sur mer et s'étaient ensuite affaiblis; mais la diminution ou la disparition de leur pavillon sur les Océans ne changeait pas grand'chose à la vie des États et de la masse des nations.
Au contraire, l'Europe de 1900, considérée dans son ensemble ou dans chacun de ses grands Etats, même dans un Etat aussi continental que la Russie, dépendait de plus en plus étroitement des grandes routes de la mer. Les Européens n'y songeaient guère, de même qu'on ne songe pas aux bienfaits de l'air respirable. Les mers étaient ouvertes; personne ne pensait qu'elles pussent se fermer. Il a fallu la grande crise de 1914-1918 pour montrer aux peuples de l'Europe que, du jour où la libre pratique des routes de l'Océan leur était ôtée, leurs ressources propres ne suffisaient pas à les faire vivre au delà d'un petit nombre de mois.
La population de l'Europe avait doublé en un siècle. Par suite des progrès du bien-être et des exigences de la civilisation matérielle, le pouvoir de consommation de chaque Européen s'était accru dans une proportion difficile à évaluer. Malgré de grands progrès agricoles, l'effort de production des terres demeurait au-dessous des besoins. Inversement, l'excès des fabrications produit par le machinisme inondait les marchés d'objets utiles ou d'objets de luxe en surnombre. Les hommes, trop nombreux sur leurs vieilles terres, voulaient s'expatrier.
Ainsi s'étaient établis des liens de dépendance entre l'Europe et les autres grands continents, Amérique, Afrique et Asie; ceux-ci lui donnaient son complément d'alimentation et de matières premières, et absorbaient les hommes et les objets fabriqués qu'elle produisait en surnombre : double mouvement d'hommes et de choses dont la régularisation et la mise à profit par les organismes nationaux sont à la base de toute la politique commerciale ou coloniale du dernier siècle.
LUTTE POUR LA MER
C'est pourquoi les grandes zones de mer, où se font la liaison et le passage entre l'Europe et les trois grands continents, étaient entrées dans le domaine de la géographie politique active, tandis que les autres parties des océans demeuraient passives et réservées aux compétitions d'un avenir lointain, sans doute celui où l'Europe aurait perdu sa supériorité de civilisation, d'effort inventif et de puissance politique'.
Les grandes zones de liaison où se prolonge à travers les océans la géographie politique de l'Europe sont les suivantes :
i*' Pour les relations entre l'Europe et l'Amérique, TAtlantique Nord et ses mers d'accès du socle continental^ Manche, mer d'Irlande et mer du Nord;
2° Pour les relations entre l'Europe et l'Afrique, la Méditerranée ;
3° Pour les relations entre l'Europe et TAsie, la Méditerranée et les étroits du canal de Suez et de la mer Rouge.
Quiconque était maître de ces mers était maître des communications essentielles de l'Europe. Quiconque se fût assuré la libre pratique de ces mers se fût assuré en même temps les moyens de vivre et par suite de résister d'une manière presque indéfinie. Quiconque fermait totalement les trois grandes zones à ses adversaires pouvait espérer les abattre à la longue. Tels furent l'enjeu essentiel de la guerre navale et sa liaison générale avec la guerre terrestre. La guerre navale devait donner les moyens de vivre, de se battre, de durer et par là de triompher.. Cela ne pouvait se faire qu'avec le temps. A mesure que le temps s'écoula, la guerre navale se développa d'une manière contraire aux prévisions et aux préparatifs techniques des états-majors, qui avaient cru, sur mer comme sur terre, à la guerre courte, et cela aussi bien du côté de l'alliance austro-allemande que du côté de ses adversaires.
I Pour le développement de ce point de vue, voir ci-dessous, cliap. xiii.
DOMINATION DE LA MER