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LE DOMAINE RÉSERVÉ DE LA PUISSANCE NAVALE ALLEMANDE

Cependant, l'Allemagne n'était pas totalement exclue des mers. Elle aussi, elle posséda dès le début son domaine maritime qu'aucun effort ne put lui arracher. Comme étendue, ce domaine était bien peu de chose, en comparaison de l'immensité océanique maîtrisée par l'Entente. Mais, par sa position et par ses défenses naturelles ou artificielles, le domaine allemand avait la plus haute valeur pour l'Entente aussi bien que pour l'Allemagne : nous n'hésitons pas à dire que l'Entente a failli périr faute d'avoir pu s'en emparer. Le fief maritime de l'Allemagne, enjeu de premier ordre qui eût pu lui donner la victoire, était constitué par la mer Baltique et par la mer Noire.

Au moyen de la maîtrise de ces deux mers, fenêtres de la Russie ouvertes sur l'Europe par Pierre le Grand et par ses successeurs, la coalition des Empires centraux isola et bloqua l'Empire russe ; elle y fit peu à peu le vide des ressources, des moyens et des espérances ; elle obtint le maximum de résultats pour les coups de massue militaires qu'elle assénait; dès 191 7, elle plongea, par le blocus, la Russie dans cet état de détresse tragique et de décomposition où, également par suite du blocus, l'Allemagne et l'Autriche elles-mêmes devaient trébucher à l'automne de 1918.

La maîtrise de la Baltique était assurée dès le début à l'Allemagne par la supériorité de sa flotte sur la flotte russe, en quantité et en qualité. Cette maîtrise fut consolidée par les champs de mine mouillés à l'entrée des détroits danois^ et par l'utilisation du canal de Kiel (Kaiser Wilhelm Kanalj. La première mesure empêcha les navires britanniques de porter secours aux Russes; les sous-marins seuls purent passer, mais, là comme ailleurs, ils firent du dégât sans amener aucun évé-

I. Dès les premiers jours de la guerre, Brockdorff-Rantzau, représentant de l'Empire allemand à Copenhague, obligea le Danemark à mouiller des champs de mines à l'ouvert des trois détroits. Par là, on voit bien ce que serait devenue l'indépendance danoise au cas d'un triomphe germanique.

LUTTE POUR LA MER

nement décisif. La seconde mesure permit aux Allemands de faire passer en cas de besoin toute leur flotte de haut bord de la mer du Nord dans la Baltique, et de s'assurer dans cette mer une prépondérance écrasante.

L'impuissance politique du Danemark et de la Suède, riverains du Sund et des Belts, les découpures des côtes, les médiocres profondeurs et les faibles courants de la partie méridionale de la Baltique facilitèrent sur cette zone le mouillage de nombreuses mines fixes qui, pratiquement, firent de la Baltique un lac allemand.

Le canal de Kiel, qui joint la Baltique à la mer du Nord, avait été tracé par les Allemands de manière à rendre impossible toute menace ennemie contre ses débouchés maritimes. Le débouché sur la Baltique, à Holtenau, se trouve dans la zone fortifiée et protégée de Kiel. Du côté de la mer du Nord, le canal se termine à Brunsbûttel dans lestuaire de l'Elbe, loin derrière les batteries de Cuxhaven et les chaînes de mines littorales. Les escadres passaient d'une mer à l'autre en toute sécurité. Leurs évolutions étaient facilitées par des travaux récents : on avait supprimé les ponts mobiles, on avait doublé la largeur du canal et augmenté sa profondeur ; on avait établi le port intérieur de Rendsburg.

Au moyen du canal de Kiel et par la maîtrise de la Baltique, les Allemands purent donner le coup de grâce à la Russie à Tautomne de 1917. Le 3 septembre, Riga était prise; le 12 et le 1 3 octobre, les îles de Dago et d'Œsel étaient envahies ; quelques jours plus tard, Tarmée allemande parcourait à grandes foulées la Livonie et TEsthonie; le 7 novembre, la révolution bolchevik éclatait à Petrograd, et la Russie se livrait pieds et poings liés à l'ennemi.

Comme la Baltique, la mer Noire devint un lac allemand. Elle le devint d'une manière plus lente et plus difficile, car sur ce domaine l'Allemagne ne pouvait peser elle-même de tout son poids. Elle agissait par l'intermédiaire des Turcs, ses vassaux, qu'elle aida dès le début au moyen de ses officiers, de son or, et du Gœben et du Breslau réfugiés dans le Bosphore. Plus tard, lorsque « le verrou serbe eut sauté »S

I. Sorte de cliché employé constamment par les journaux allemands à la fin de 191 5 et au début de 1916, époque qui représente vraiment pour la Germanie le point culminant de ses succès.

VALXES TENTATIVES

Taide allemande en matériel se fit plus efficace et plus nourrie (à partir de la fin de 191 5). Les Russes luttèrent dans la mer Noire, ce qu'ils n'avaient pu faire dans la Baltique. Ils parurent même, pendant quelque temps, garder la maîtrise de la mer. Mais, comme ils ne purent forcer les détroits du Bosphore et des Dardanelles, et que leurs alliés d'Occident n'y réussirent pas mieux, la flotte russe se trouva bloquée dans la mer Noire comme dans une rade fermée. La coalition austro-turco-allemande manœuvra à son aise contre la Russie dans le domaine de la mer Noire, comme elle l'avait fait dans celui de la Baltique. Ici et là, le barrage placé aux étroits de la carte des mers fut efficace ; ici et là, la possession ou le blocus d'un espace maritime furent gros de conséquences qui auraient pu être décisives. Les positions géographiques bien choisies parurent garder dans la guerre navale une valeur que, dans la guerre terrestre, elles ne possédaient plus.

4. — VAINES TENTATIVES DE LA TERRE CONTRE LA MER ET DE LA MER CONTRE LA TERRE

La guerre déposition sur mer, « la guerre géographique », prenait un sens tout particulier et bien différent de la guerre de position terrestre. Jamais une position maritime de valeur ne consiste exclusivement dans un morceau de mer. Il y a toujours de la terre avec. L'homme est un animal « terrien », comme eût dit Ratzel, même lorsqu'il aspire à dominer et à conquérir l'Océan. Les étroits maritimes et les zones d'atterrages sont encadrés ou limités par des côtes : la possession des côtes peut être un moyen apparent d'arriver à la conquête de la mer, de même que la maîtrise de la mer paraît offrir des facilités pour attaquer les côtes. Aussi, malgré la séparation des deux domaines et des deux techniques, et bien que la raison, les préjugés et les habitudes s'accordent pour empêcher leur mélange, une force supérieure, — le déterminisme géographique, — a parfois entraîné, au cours de l'his-

LUTTE POUR LA MER

toire, les maîtres de la mer à faire usage de leur puissance et de leurs moyens contre la terre ; réciproquement, les conquérants terrestres ont cru, en prenant possession des franges côtières situées aux passages resserrés, s'acheminer vers la domination de TOcéan^ Napoléon croyait subjuguer l'Angleterre en s'emparant de toutes les côtes européennes. Guillaume II, plat imitateur de Napoléon, pensait arriver au même résultat en prenant possession, sur les étroits, des points essentiels des routes marines. Inversement, l'Angleterre, oublieuse des désastreuses expériences du passé aussi bien que des règles enseignées par ses stratèges, s'imagina au moins une fois, aux Dardanelles, que sa flotte suffirait à forcer un barrage constitué avant tout par des forteresses.

La grande guerre a montré une fois de plus la vanité des tentatives de cette sorte. Si la terre est impuissante contre la mer, la mer, à elle seule, est impuissante contre la terre. C'est la grande utilité de la géographie politique de nous préserver des systématisations imprudentes et exclusives. Si « le trident de Neptune est le sceptre du monde », comme on le disait avant la publication du livre du commandant Mahan, et comme on le répète bien plus depuis ce livre du reste remarquable"^, il faut avouer que le trident ne devient un sceptre que lorsqu'il est élevé à cette dignité sur les champs de bataille du continent : Leipzig, Waterloo, Escaut, Sambreet-Meuse. D'un autre côté, Austerlitz, léna, Charleroi et la Dunajec ne font rien gagner sur mer aux puissances continentales triomphantes. A plus forte raison en est-il ainsi, lorsque des tentatives isolées et fragmentaires essaient de jeter les forces de la terre contre la mer, et de la mer contre la terre. Si furieuses que soient ces tentatives, elles sont vouées à l'échec et au désastre.

1. Ratzel s'est laissé entraîner jusqu'à dire que « Tidéal d'une grande politique réside dans la coordination des buts continentaux et des buts océaniques » (Polit. Geogr., 2^" Aufl., p. 724). C'est une des bévues impérialistes de la Géographie politique : cette magnifique coordination a coiîté cher aux compatriotes de Ratzel.

2. A. T. Mahan, Influence de Li puissance maritime dans l'histoire, trad. franc, par E. BoissE, capitaine de vaisseau, Paris, s. d. [1900].

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