‹ La géographie de l'histoireChapitre 135 sur 216 · VAINES TENTATIVES · texte numérisé non relu

VAINES TENTATIVES

sèment aux plaisanteries faciles en bombardant, tous les matins, les bouches de Cattarô dans ses coynmuniqués.

Autre chose, certes, fut l'héroïque tentative du Vindiciivc contre le môle et le chenal de Zeebrugge (avril 1918), Nul exploit maritime n'a vu plus d'endurance et de mépris de la mort. Mais que d'héroïsme en pure perte ! On voulait emhouteiller Zeebrugge pour paralyser l'activité des sous-marins. On n'y réussit pas, puisqu'en mai 1918 il y eut plus de tonnage commercial coulé qu'en avril. C'est pour d'autres raisons que l'activité sous-marine déclina rapidement au cours de l'été de 1918.

L'expédition des Dardanelles est la plus connue et la plus déplorable de ces malheureuses tentatives'.

En août 19 14, il eût été possible de suivre le Gœben et le Breslau dans leur fuite à travers les détroits, et de se saisir des forts, qui n'étaient pas armés. On ne le fit pas. L'occasion manquée ne revint plus.

Lorsque les 12 cuirassés et les 20 torpilleurs de l'escadre franco-britannique se présentèrent, le 18 février 191 5, devant les Dardanelles, les forts, munis de canons et d'artilleurs allemands, et les mines dérivantes, portées de la Marmara vers la Méditerranée par les courants superficiels du Détroit, étaient capables de braver les escadres les mieux armées. Au-dessus de l'eau, la grosse artillerie écrasait les bateaux, cibles à faible distance et fixées sur une ligne précise par les sinuosités du Détroit; au-dessous de l'eau, les mines éventraient les cuirassés comme s'ils eussent été en papier.

La désastreuse journée du 18 mars 191 5, qui coûta aux alliés trois bateaux, le Bouvet^ VOcéan et V Irrésistible, sans compter le Gaulois et V Inflexible fortement avariés, marqua l'échec final de la tentative de forcement des passes par les forces navales.

Alors l'Entente essaya une opération mixte. Tout en maintenant sa flotte à Moudros, à portée des Dardanelles,

I. Il n'est que juste d'indiquer ici que l'amirauté française n'a aucune responsabilité dans la conception et dans l'exécution de la malheureuse affaire des Dardanelles ; du côté anglais, Winston Churchill paraît bien être le grand responsable. Les chefs de la marine française n'ignoraient pas qu'on allait à un échec à peu près certain ; mais ils étaient obligés de marcher avec l'alliée qui commandait sur mer.

LUTTE POUR LA MER

elle réussit à jeter une armée sur Tétroite langue de terre de Gallipoli. Et ce fut le recommencement de Quiberon et de Walcheren. Un bout de continent ne suffit pas, comme point de départ, pour une campagne de conquête et d'occupation. A toute armée il faut une large base territoriale. Sur une pointe de continent on peut à la rigueur se défendre, comme le fit Wellington à Torres Vedras. On ne peut songer à conquérir. Wellington ne serait jamais sorti de Torres Vedras, si le Portugal, TEspagne et l'Europe entière ne lui en avaient ouvert les portes ^

L'armée franco-britannique d'Orient paya cher les bévues de chefs dédaigneux des plus claires leçons de la géographie et de l'histoire. Sur l'étroite langue de terre de Gallipoli, brûlée et malsaine, en face des retranchements imprenables de Krithia, et sous l'impuissante protection de la flotte, l'armée d'Orient soutint pendant des mois une lutte ingrate et infructueuse. En décembre 191 5, le deuxième acte de l'expédition des Dardanelles se terminait, comme le premier, par un complet échec.

A la fin de 191 5, l'impuissance réciproque de la terre contre la mer, et de la mer contre la terre, étaient amplement démontrées. C'était sur la terre qu'il fallait conquérir la terre : l'Angleterre le comprit ; sous l'impulsion de Kitchener, elle fit sa grande armée. C'était sur la mer qu'il fallait conquérir la mer : l'Allemagne le comprit, mais, sous l'impulsion de Tirpitz, elle ajouta le correctif que la conquête de l'Océan pouvait se faire aussi bien et mieux par le sous-marin que par le bateau de surface. Elle tenta alors une expérience qui au point de vue maritime fut la grande nouveauté de cette guerre, tant par les moyens inédits qu'elle mit en œuvre que parles répliques de toute nature qu'elle provoqua. En fin de compte, cette expérience n'a pas réussi. Mais il n'en faut

I. De 1810 à 1813, on voit Wellington sortir plusieurs fois de Torres Vedras ; il le fit quand il trouva l'occasion de frapper un coup, to strike a b/ozc, notamment en iSii et en 1812 contre Marmont. Mais des que la moindre concentration de forces se faisait contre lui, vite il rentrait dans ses lignes. Il n'en sortit définitivement qu'en 1813, lorsque Tédifice napoléonien craquait de toutes parts.

PREMIERE PHASE

pas conclure qu'elle ne pouvait pas réussir. Elle fut bien près du succès complet. Mieux préparée et de plus longue main, peut-être y serait-elle parvenue.

5. — LA LUTTE MARITIME : PREMIERE PHASE OU PHASE DES TATONNEMEaXTS {ic,i\-iç)i6)

Pendant la période de préparation et d'armements qui précéda la guerre et qui dura en réalité dix ans, de 1904 à 1914, les gouvernements et les états-majors de toutes les nations étaient convaincus que la maîtrise de la mer dépendrait d'un ou de plusieurs actes décisifs constitués par la bataille rangée entre navires de surface. Il fallait donc, pour obtenir la victoire, avoir une quantité de gros bateaux puissamment armés et protégés. Deux types de navires devaient conquérir la maîtrise de la mer : Tun était le cuirassé pourvu d'une forte et nombreuse artillerie, le dreadnought ; l'autre le croiseur de bataille. Le premier devait avoir le maximum de puissance, le second le maximum de vitesse, car ces qualités étaient toutes deux regardées comme nécessaires. Mais les ingénieurs s'efforçaient déplus en plus de donner à chaque type les qualités de l'autre. Les petits bâtiments de surface et de plongée, torpilleurs et sous-marins, étaient dédaigneusement qualifiés de « poussière navale » ; on les jugeait bons tout au plus à des harcèlements et à des besognes secondaires.- De même que sur terre les généraux prévoyaient une mêlée courte, formidable et décisive, sur mer il paraissait que le dernier mot serait dit en peu d'heures, où le plus faible serait écrasé sous les tonnes d'acier jetées par les canons du plus fort.

Pour se présenter à la bataille prévue avec toutes les chances, la marine allemande se hâtait de construire et d'armer de gros bateaux. Elle voulait avoir, en 1920, 40 cuirassés et 12 croiseurs de bataille, plus 48 autres croiseurs. Pour sa « poussière navale », elle ne prévoyait que 72 sousmarins. Dès 19 14, 25 cuirassés et 8 croiseurs étaient prêts au combat. Tandis que tous les efforts étaient faits pour hâter la mise en état des grands

LUTTE POUR LA MER

navires, les sous-marins étaient laissés en arrière. En mars 1914, on prévoyait que le programme allemand pour 1920 serait réalisé beaucoup plus tôt, dès 191 3, sauf en ce qui concerne les sous-marins •.

On devait donc s'attendre, dès les premiers jours de la guerre, puisque les marines militaires sont toujours prêtes au combat en peu d'heures, à une grande et terrible mêlée qui eût eflFacé le souvenir des plus mémorables batailles navales. La mer du Nord semblait un champ de bataille aussi désigné que la frontière française de FEst. « Le foyer de concentration militaire, où se débattront peut-être un jour les destinées maritimes de TAllemagne et du Royaume-Uni, se dessine nettement entre Sheerness et Wilhelmshaven », écrivions-nous en 1907".

La bataille n'eut pas lieu, la mer du Nord demeura calme. C'est un des inattendus les plus dramatiques de cette guerre féconde en surprises. Il doit rappeler, aux théoriciens et aux raisonneurs qui seraient tentés de l'oublier, que la surprise et l'inattendu sont les actes militaires par excellence. Seul, le déterminisme géographique encadre et limite l'imprévu militaire, mais combien ce déterminisme, lui aussi, est flexible et changeant !

On ne saura que plus tard comment et pourquoi la flotte allemande ne se jugea pas en état de combattre. Car elle était sortie de ses ports, au grand complet, aux premières heures de la guerre (i"août). Elle se dirigeait vers le Pas de Calais pour bombarder les côtes et les ports français. Elle eût écrasé au passage, en peu d'instants, les 6 croiseurs faiblement armés que la France possédait dans la Manche.

A peine sortie des eaux allemandes, la flotte apprit que l'escadre anglaise appareillait. Aussitôt elle rebroussa chemin.

Dans la nuit du i" au 2 août, un bateau neutre rencontrait à l'Ouest du Jutland 17 grands navires de la flotte allemande

1. A. CoGNiET, L empereur GitilLiume II et sd mari/ie. 18S8-1913 (Supplément à la Ligue maritime, de mars 19145 P- 39)-

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