GUERRE SOUS-MARINE
de papier. En réalité, à partir du 6 février 19 17, les sousmarins allemands coulèrent tout ce qu'ils purent partout où ils se trouvaient. Les capitaines assez naïfs pour compter sur une navigation paisible dans les chenaux autorisés s'aperçurent plus dune fois de leur erreur. Les sous-marins ne respectèrent guère que la bande de 3 milles des eaux territoriales des pays neutres : car ils craignaient de provoquer de nouvelles interventions qui eussent encore grossi la coalition anti-allemande.
Ainsi s'engagea le duel désespéré où l'Allemagne mit sur mer son dernier et son plus grand espoir, de même que sur terre la défection delà Russie lui faisait escompter la victoire complète. L'année 19 17 vit sur mer l'effort suprême des Germaniques. Cet effort était déjà à demi brisé lorsqu'ils tentèrent, au printemps de 1918, leur dernier sursaut terrestre.
Les 72 sous-marins de 191 5 lencore n'étaient-ils pas tous prêts à cette date) étaient devenus 2 5o ou 3 00. Il y avait parmi eux des croiseurs submersibles très longs et à grand ra)^on d'action. Egalement armés pour couler les bateaux à coups de canon ou pour les torpiller, doués en surface et en plongée d'une vitesse relativement grande, ils constituaient une puissance redoutable \ Ils commencèrent une chasse sans merci, non seulement contre les bateaux de commerce de l'Entente et des neutres, mais contre les bateaux pêcheurs et contre les navires-hôpitaux.
Les conditions naturelles où évoluaient les sous-marins étaient, au total, plutôt en leur faveur.
L'invisibilité et l'eflFet de surprise sont les grandes forces du sousmarin. Dans les mers du Nord, tantôt agitées, tantôt brumeuses, aux eaux rendues opaques par les charriages côtiers et par les troubles flu-
I. Heureusement pour TEntente, la technique des croiseurs sous-marins ne fut mise au point que très tard, trop tard pour donner la victoire aux Germaniques. Jusqu'en mai 1918, les croiseurs submersibles de la classe C/-151 et f^-157 (65 mètres de long, 11 à 12 nœuds en surface) attaquaient presque uniquement au canon. « L'ennemi reste très prudent, il ne pousse pas ses attaques à fond », disait à cette époque un rapport présenté à l'amirauté française.
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viaux, les périscopes se distinguent malaisément à la surface ; le sousmarin en plongée ne se révèle que par un sillage souvent facile à confondre avec toute autre cause d'agitation de la mer. Les petits fonds unis permettent aux submersibles de faire des escales sous-marines. Les Allemands avaient étudié assidûment tous les caractères du milieu physique de leurs mers qu'il leur était utile de connaitre, tels que les courants, la transparence des eaux et la composition du fond, tandis qu'en France beaucoup de gens ne considéraient ces études que comme des amusettes pour les esprits curieux.
Cependant, les mers peu profondes du Nord se prêtaient aussi très bien à l'installation des filets dacier ainsi qu'au mouillage de mines à différents niveaux: deux redoutables ennemis pour le sous-marin qui, s'il est invisible, est également aveugle en plongée.
En Méditerranée, la profondeur de la mer interdisait, au large, l'emploi des mines fixes qu'il était impossible de mouiller. Les nombreuses découpures des côtes multipliaient les retraites et les abris de ravitaillement. Mais aussi la clarté du ciel, la moindre agitation de la mer et la transparence des eaux rendaient la tâche des submersibles plus malaisée.
L'emploi soudain et massif des forces sous-marines allemandes, à un moment où les marines de TEntente savaient à peine se défendre et ne savaient pas contre-attaquer, eut tout d'abord des résultats très alarmants et compromit d'une manière grave le ravitaillement de l'Angleterre, de la France et de ritalie.
Le mois d'avril 191 7, coïncidant avec la diminution des tempêtes d'hiver et d'équinoxe qui paralysent l'activité sousmarine, fut le mois des plus grosses pertes (fig. 25).
Les Allemands réussirent à couler 385 bâtiments jaugeant 774 826 tonnes. Il y avait là-dessus 275 bâtiments alliés (611 061 tonnes), et no bâtiments neutres (163765 tonnes).
La France, à elle seule, perdit dans ce mois 10 p. 100 de son ravitaillement en céréales et 2 1/2 p. 100 de son ravitaillement en métaux.
Si les Allemands avaient pu maintenir, ou à peu près, leur chiffre de destructions d'avril 1917, ils auraient enlevé aux Alliés la maîtrise des mers en faisant le désert sur toutes les grandes routes du ravitaillement. A 750000 tonnes par mois, ils arrivaient à 9200000 tonnes au bout de l'année. Les Alliés ne pouvaient faire entrer en service pour 1917 que
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4850000 tonnes de constructions neuves, La guerre sous-marine eût donc amené, sur le tonnage total, une perte sèche de 10 p. 100 au bout de Tannée. De plus, la crainte des torpillages immobilisait les bateaux neutres; les précautions à prendre ralentissaient le trafic : les bâtiments avariés et non coulés nécessitaient des réparations : de sorte qu'on ne peut évaluer à moins de 30 p. 100 la perte du pouvoir de transport de la marine marchande mondiale au bout d'une année, si la guerre sous-marine à outrance avait continué comme à ses débuts. Pour les pays de l'Entente, c'étaient la disette, la paralysie et la mort à brève échéance ',
Mais le chiffre des destructions opérées par les sousmarins ne tarda pas à baisser: malgré quelques oscillations, il baissa assez vite.
Cette décadence de la guerre sous-marine tient d'abord, sans nul doute, à l'état même de la marine allemande. Elle était au-dessous de Ténorme tâche entreprise. Elle ne pouvait affronter les effets d'une usure rapide, qu'elle était seule à supporter, car ses alliés ne lui apportaient aucun secours valable. Elle pouvait remplacer vite les sous-marins détruits ; elle ne remplaçait pas si aisément les états-majors et les équipages disparus. Les conditions anormales et inhumaines du service intensif sur les sous-marins, les chances de plus en plus nombreuses d'une mort spécialement atroce et le découragement devant la puissance sans cesse accrue des adversaires semèrent parmi les équipages des sous-marins
I. D'après le Fairplay, le grand journal maritime anglais, le tonnage marchand coulé au cours de la guerre atteint i2 millions de tonneaux de jauge brute, qui se répartissent essentiellement de la manière suivante :
Grande-Bretagne - -çp ooo tonneaux.
Xor\ège yjô 000 —
Italie 745 000 —
France 722 000 —
Etats-Unis 1-Î43 000 —
Grèce 349 000 —
Danemark 210000 —
Suède iSoooo —
Espagne iSyooo —
Japon ugooo —
En comparant ce chiffre au chiffre total de la marine marchande au i«f août 1914 (47 millions de tonneaux en chiffre rond, voir plus haut, 15 2, note), on se rend compte que la guerre sous-marine allemande a fait disparaître le quart de la flotte marchande univer- ' selle. Pour la France, le service delà statistique donne un total général de 920 893 tonneaux perdus, guerre et commerce compris, ce qui fait ressortir à près de 200 000 tonneaux les pertes de la tlotte de guerre.
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des germes d'indiscipline et de révolte qui gagnèrent vite la flotte entière et contribuèrent puissamment à l'écroulement de l'Empire. Il faut trop forcer la nature humaine pour mener sous les mers une guerre longue et continue : Tirpitz, en mettant au point le mécanisme militaire de ses sous-marins, n'avait pas pensé que pour la manœuvre intensive de ce mécanisme il fallait une énergie supérieure à l'énergie normale du corps militaire le mieux entraîné.
La défense des marines alliées, d'abord hésitante et sans direction, devint vite active et opiniâtre. Secondée en Amérique, en France, en Angleterre et en Italie par de nombreuses trouvailles d'une ingéniosité scientifique comparable à celle des chimistes allemands chercheurs <^evsat-{. la lutte contre les sous-marins s'organisa et obtint rapidement de beaux succès.
On courut au plus pressé en cherchant tous les moyens de protéger les bateaux de commerce qui apportaient à la guerre de l'Entente le sang et la vie.
Des patrouilleurs, composés de cette « poussière navale « si dédaignée avant la guerre (croiseurs légers, avisos et torpilleurs), sillonnèrent les mers côtières et les zones d'atterrage et poussèrent même leurs explorations loin des côtes, tant pour surprendre les sous-marins en surface que pour les obliger à de longues et continuelles plongées qui devaient fatiguer le matériel et exténuer les équipages. A la pratique, ce moyen se révéla insuffisant.
Comme les attaques utiles menées par les sous-marins dans les premières années se faisaient surtout au canon, on mit de l'artillerie sur les bateaux de commerce. On comptait que les attaques à la torpille seraient suivies de peu d'effet. Vain espoir : les Allemands perfectionnèrent leurs pratiques de lancement des torpilles et leur firent rendre de très beaux résultats L
I. Cela ne contredit pas ce que nous avons dit plus haut, car ce sont les petits sousmarins qui perfectionnèrent la technique du lancement des torpilles ; la chose eût été plus grave encore si les grands croiseurs sous-marins y avaient réussi aussi bien qu'eux.
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On camoufla les bateaux, on les dota d'appareils fumigènes pour les dissimuler autant que possible aux visées nécessairement incertaines du périscope ennemi. L'Entente essaya de mettre l'invisible de son côté. Les résultats ne répondirent pas aux efforts, et c'était inévitable. Il eût fallu Tanneau de Gygès pour rendre invisibles de gros cargos. En désespoir de cause, les marines de l'Entente songèrent à dis-
FiG. 26. — Flottille de la marine militaire française contre les sousmarins ALLEMANDS, A LA FIN DES HOSTILITÉS.
D'après la Ligne maritime, revue mensuelle de la Ligue maritime française.
perser les chargements sur de nombreux bateaux de taille moyenne ou médiocre, malgré les graves inconvénients qui en résultaient pour le ravitaillement. Les constructions neuves furent conçues dans cet esprit.
Tous ces moyens étaient utiles. Aucun, à lui seul, ne suffisait.
Le plus efficace fut lorganisation des transports en convois escortés par de nombreux bateaux de patrouille et des
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chasseurs de sous-marins de petite taille, suffisamment armés et très rapides. Les évolutions et les opérations de ces bateaux furent éclairées par les recherches des hydravions audessus des mers côtières et des routes d^atterrage, et par la surveillance constante des dirigeables et des ballons captifs postés sur les côtes.
La multiplication presque indéfinie des bateaux de chasse et de patrouille et des appareils aériens, combinée avec les informations recueillies par T. S. F. et avec Tacoustique sous-marine, permirent de résoudre le problème en rendant les mers côtières intenables pour les submersibles ennemis. A rinpisible on opposa Vinnombrable, et rinuombrable eut raison de F invisible.
La marine française, à elle seule, disposa à la lin des hostilités, dans les mers d'Europe, de 653 patrouilleurs, 192 dragueurs de mines et 139 chasseurs de sous-marins. 870 hydravions étaient en opérations actives sur les côtes développées de Dunkerque à l'Archipel; ils étaient aidés par 59 dirigeables et 198 ballons captifs (fig. 26}.
Les autres marines de l'Entente ne restèrent pas en arrière. La marine américaine ajouta ses efforts aux leurs. L'abdication du roi Constantin et l'accession de la Grèce au bloc de l'Entente (6 juin 1917) enlevèrent aux sous-marins leurs principales bases d'opérations dans la Méditerranée orientale.
Les marines de TEntente réussirent à couler, à prendre ou à interner 199 sous-marins'. L/Amirauté allemande remplaçait aisément les sous-marins ; mais tout équipage disparu était une perte irréparable.
A partir de juillet 1917, le tonnage coulé diminua rapidement. Dès novembre il tomba à Sooooo tonnes. En mars 19 18, il se releva à 340000 : ce fut le dernier spasme sur mer; il coïncida avec le grand effort de Ludendorff. Puis ce fut une chute nouvelle et définitive. En octobre 19 18, le tonnage coulé dépassait à peine 100 000 tonnes. Les constructions neuves de l'Angleterre et des Etats-Unis dépassaient le
I. Radiotélégiamme du gouvernement allemand, du i«' juin 1919.