Fiy DE L'HÉGÉMONIE POLITIQUE EXCLUSIVE DE L'EUROPE
Cinq ans de guerre terrestre ont réajusté les frontières politiques et les rapports de puissance entre les États européens. Cinq ans de guerre navale ont eu comme enjeu la possession des avenues maritimes qui apportent à l'Europe pacifique ou guerrière la respiration et la vie. La guerre intégrale s'est donc déroulée en Europe et autour de l'Europe, centre et cœur du monde. C'est pourtant cette guerre européenne, devenue guerre universelle, qui ouvre une étape nouvelle de Ihistoire, où lliumanité verra la fin de Thégémonie politique et de la direction intellectuelle exclusives que TEurope exerçait sur le monde, depuis que les grandes découvertes avaient commencé à ouvrir des terres neuves à ses explorateurs, à ses pionniers et à ses conquérants.
Lavisse dit dans son Tableau de Ihistoire politique de V Europe que notre continent a hérité de TAsie la direction du monde depuis trois mille ans \ Cette vue historique est
I. E. Lavisse, Tableau de l'histoire politique de l'Europe, Paris, 1890, in fine.
LIAISONS MARITIMES
guidée par une contemplation trop étroite de Tantiquité classique. En réalité, TAsie a conduit le monde jusqu'aux dernières grandes invasions, celles du xv' siècle. Elle lui a donné, non seulement ses formes politiques et ses grandes directions d'Etat, mais ses formes intellectuelles et morales les plus puissantes. Nous commençons à savoir tout ce que la Grèce a dû à TAsie. Le christianisme et Tislamisme sont venus d'Asie.
L'hégémonie de l'Europe n'a commencé que du jour où les dernières invasions sont venues expirer sur ses lisières. Elle ne s'est affirmée, dans tout son éclat et dans toute sa puissance, que par la conquête et par la maîtrise des mers. Aux sociétés vieilles ou primitives qu'ils subjuguaient, les Européens ont apparu avant tout comme les hommes de rOcéan. Jusqu'au xix'' siècle, les classes populaires chinoises de l'intérieur s'imaginaient que les « hommes aux poils rouges » venus sur les bateaux de la Compagnie des Indes étaient de la nature des poissons et ne pouvaient vivre hors de l'eau ^ ; les Africains de l'intérieur répandaient des préjugés analogues '.
L Europe a fait des Océans, maîtrisés par elle, l'instrument puissant et efficace de sa domination, grâce à l'ingéniosité et à la fécondité d'invention des techniciens qui ont mis toutes les sciences européennes au service des arts de la navigation et de la guerre. Mais cette force de domination, à cause même de son activité intense et de l'espèce de trépi-
1. Dans la guerre de 1839 entre TAngleterre et la Chine, « les Chinois répétaient partout, disait un chef mongol du Tchakar, que nous marchions à une mort certaine et inutile. Que feriez-vous, nous disaient-ils, contre des monstres marins ? Ils vivent dans l'eau comme des poissons ; quand on s"y attend le moins, ils paraissent à la surface, et lancent des si-koua enflammés. Aussitôt que l'on bande l'arc pour leur envoyer des flèches, ils se replongent dans l'eau comme des grenouilles » (Hue, Voyage en Tartarie, I, 34).
2. « Quelques Mamharis qui retournent à Bihé sont assez maladroits pour exprimer le déplaisir qu'ils éprouvent de voir les Makololos sur le chemin de Loanda. « Vous ne savez « pas, leur disent-ils, de quelle façon le commerce se fait avec les blancs : à la nuit close, « on porte son ivoire sur le bord du rivage, où le lendemain matin il est remplacé par les rt marchandises que vous donnent en échange les hommes hlancs qui vivent au fond de la mer. « Comment ferez-vous pour vous entendre avec eux? Pouvez-vous entrer dans Teau et les « prier de venir vous trouver ? » On est surpris d'entendre débiter cette fable, lorsqu'on est si près de la côte » (D. Livingstone, Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe. trad. franc., Paris, 1839, p. 423).
HÉGÉMONIE POLITIQLE
dation vitale qu'elle a révélée, devait s'épuiser plus vite que celle de l'Asie. Il a suffi, selon toutes probabilités, d'un demimillénaire. On peut remarquer, pour les Etats, combien les dominations maritimes sont fragiles : Thistoire le montre \ Cela est vrai pour les continents, pour les formes de civilisation et pour les groupes d'États, autant que pour les Etats isolés. L'Europe, maîtresse des mers, a connu, toutes proportions gardées, l'usure rapide de Tyr, Athènes et Carthage. Après avoir donné sans compter son sang et sa vie pour peupler ou pour organiser les deux Amériques, l'Afrique et l'Australie, après avoir rajeuni le Japon et, dans de moindres proportions, l'Inde et la Chine, l'Europe a usé à se dévorer elle-même l'excédent de forces apparentes que lui valaient son machinisme et sa civilisation industrielle. Elle sort de cette lutte épuisée et saignée à blanc. Elle a perdu le levier de l'or. Les cadres intellectuels et les cadres de direction se forment et se formeront en partie en dehors d'elle. Tous les anciens monopoles européens disparaissent. L'Europe est probablement incapable, pour longtemps, de redevenir une mater gentium et d'envoyer aux continents nouveaux des émigrants en masse'. Son ancienne prépondérance ne conserve plus, comme appui solide, que les empires coloniaux subsistants, ceux de l'Angleterre et la France en première ligne. Encore se limitent-ils à l'Afrique, à l'Australie, aux îles océaniennes et à l'Asie tropicale inorganisée. De plus, entre les métropoles et les colonies les liens se relâcheront fatalement'. Depuis la guerre, l'Empire britannique n'est