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LE PACIFIQCE, CHAMP FUTUR DE LA LUTTE POUR LES MERS

L'avenir de l'Océan Pacifique, demeuré jusqu'ici en dehors de la géographie politique active, s'annonce comme très différente de celui qui paraît réservé aux deux autres grands Océans.

L'Océan Pacifique est le champ probable des luttes futures, soit pour la domination de la mer, soit pour l'équilibre des peuples et des races.

I. Général de Torcy, A^o/^s sur la Syrie {La Géographie, i"'' semestre 1913, p. 167).

LE PACIFIQUE

On dit couramment que le Pacifique sera le champ de bataille des Blancs et des Jaunes : les Jaunes seraient conduits au combat par les Japonais, les Blarlcs par les Etats-Unis. C'est bien vite dit : il est peu probable que les choses se passent d'une façon si simple. Il n'est pas du tout certain que les réajustements à venir soient déterminés par des luttes ou par des préjugés de couleur et de race. Nous inclinons plutôt à penser qu'ils seront déterminés par les facteurs inégaux d'accroissement des peuples et par des nécessités élémentaires et impérieuses de subsistance et de production. Il y aura, selon les régions et selon les États, des politiques du riz, du poisson, du coton, de la laine, et même des politiques du nitrate, de l'or et du coprah, pour ne citer que ces exemples. La périphérie et les constellations insulaires du Pacifique sont des pays de production de matières premières, y compris, pour une partie, la « matière humaine ».

Deux grands faits d'ordre géographique dominent tout.

Le premier est l'étendue de TOcéan Pacifique. Cet Océan dépasse largement l'ordre de grandeur des deux autres. Il est à peu près double de chacun \ Cela indique déjà qu'avec le degré de puissance de Toutillage actuel des transports, une politique du Pacifique unique, parfaitement homogène et coordonnée, n'est pas possible. Ce n'est pas une politique du Pacifique, c'est plusieurs qui existent, et qui coexistent sans nécessairement se pénétrer. Nous pourrions risquer pour elles le terme de politiques maritimes marginales : car leurs champs d'action sont sur les lisières de l'Océan plus souvent que sur les grandes routes traversières.

En second lieu, les côtes du Pacifique sont occupées pour les trois quarts par la race blanche et pour un ^z/<3r/ seulement, de Karafuto (Sakhalin) à Timor, par la race jaune. Cependant, pour la race blanche, le Pacifique est uniformément une aire de dispersion à faible densité, car les foyers de concentration d'origine, d'où essaime le peuplement, sont loin de ses côtes. Au contraire, le foyer de concentration d'origine des peuples jaunes se trouve dans les arcs insulaires de l'Asie et sur la côte occidentale du Pacifique, de Nippon à Java. C'est de là

I. Océan Pacifique, i66 millions de kilomètres carrés; Océan Atlantique, 82 millions; Océan Indien, 73.

LIA IS OS S MA RITIMES

que les Jaunes essaiment vers une zone périphérique dont le rayon tend sans cesse à s'allonger, et qui, aujourd'hui, se confond à peu de chose près avec le cercle même des côtes de l'Océan, de l'Alaska à l'Australie par l'Amérique du Sud. Nous distinguons quatre grandes régions où les intérêts politico-géographiques se présentent en groupes et paraissent, pour ainsi dire, se manœuvrer les uns et les autres. Nous ne prétendons pas que d'une région à l'autre aucune pénétration ne se fasse. Au contraire, nous aurons l'occasion d'indiquer des pénétrations de cet ordre. Mais, en raison de l'étendue même de l'Océan Pacifique, les faisceaux politiques se groupent assez bien de la manière suivante :

I. Zone tempérée Nord, route circumarctique des Etats- Unis au Japon, en Chine et en Sibérie.

II. L'Extrême-Orient (Chine, Indochine, Philippines, Indes néerlandaises) dans ses rapports avec la politique du Pacifique.

III. Diagonale des Etats-Unis à TAustralape, zone des micronésies et des escales.

IV. Le vide Sud-oriental et les pays de la Cordillère des Andes.

I. La {one tempérée Nord du Pacifique commence à la limite septentrionale moyenne des alizés, vers le 3o^ lat. N. ; elle s'étend sur un espace maritime à peu près vide de terres jusqu'au cordon insulaire des Aléoutiennes (52'' lat. N.) ; elle est comprise entre les arcs insulaires de l'Asie (Japon-Kouriles) et l'Amérique du Nord. Elle est très large au Sud : la route de San-Francisco à Yokohama, par l'arc de grand cercle, est longue de 4 52 5 milles ; vers le Nord, l'étendue maritime se rétrécit jusqu'à une largeur de 92 kilomètres au détroit de Behring, un peu au Sud du cercle arctique (65" lat. N.).

Cet immense et profond océan septentrional est demeuré jusqu'ici à peu près en dehors de toute histoire écrite. Il n'a fait parler de lui qu'à propos des conflits nés entre les Etats- Unis et la Grande-Bretagne au sujet des pêcheries de la mer

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de Behring et des zones de cantonnement établies par les Américains (1891-1892). Des conflits analogues ont surgi plus récemment entre Japonais et Américains, non plus à propos de la pêche industrielle des animaux à huile et à fourrure, mais à propos de la péche alimentaire nécessaire à la nombreuse population japonaise/Fous ces conflits ont leur gravité. Mais, au point de vue des intérêts engagés, il n'y a en eux rien de comparable à la lutte qui peut surgir demain au sujet de la route circumarctique d'Europe et d'Amérique en Asie.

La zone du So" lat. N., qui est en Europe le fossé de la houille, qui est jalonnée en Amérique par les Grands Lacs, et qui sur les deux continents de l'Ancien et du Nouveau Monde est occupée à peu près exclusivement par des peuples de race blanche, marque en quelque sorte Taxe géographique de la civilisation européenne. L'anneau de circulation que la zone du 5o' degré trace autour du pôle arctique sera complété parla jonction, à travers le Pacifique, des*deux grandes voies d'Amérique et d'Asie.

Cette jonction se fera à cause de l'activité croissante des relations politiques et économiques entre l'Amérique anglosaxonne d'une part, et, d'autre part, l'Asie moscovite du Nord- Est et l'Asie chinoise et japonaise.

Cette jonction se fera aussi parce que, malgré son caractère mixte de route de terre et de mer, qui oblige à deux transbordements, la route circumarctique est la plus courte, à la fois en espace parcouru et en temps, pour se rendre de l'Europe occidentale dans toutes les régions maritimes de l'Extrême-Orient situées au Nord du 3o^ de latitude \

C'est pourquoi, dès que la sphéricité de la terre fut un fait acquis, les navigateurs d'Europe cherchèrent par le Nord-ouest et par le Nord-est la

I. Route de Liverpool a Yokohama (vitesses moyennes de 1910 par eau et par feu).

Valeur en espace. Valeur en temps.

1° Via Atlantique, Halifax, Vancouver. . . . 10452 milles marins, 32 jours.

2° Voie de mer par Suez il 601 — 52 —

3" Via Atlantique, New-York, San Francisco. 1 1 4o3 — 3o à 39 —

4° Via Panama 12 372 — ?

La première route n'est pas encore outillée comme la troisième et ne passe pas encore par le chemin le plus court, qui sera Halifax-Edmonton-Prince Rupert-Yokohama.

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route du Japon et de la Chine, au Nord de l'Amérique et de l'Asie. Mais ils la cherchèrent trop au Nord, puisqu'avant les chemins de fer ils n'avaient et ne pouvaient avoir en vue qu'une route exclusivement maritime, et ils se heurtèrent aux glaces. La route mixte que les chemins de fer ont rendue possible est tracée, dans les mers libres du Pacifique, presque à la limite des glaces de dérive. Elle remonte jusqu'aux extrêmes limites de la navigation aisée.

Comme les glaces de dérive descendent beaucoup plus bas vers réquateur sur la côte asiatique que sur la côte américaine, la route circumarctique, qui au départ de l'Amérique remonte le plus possible vers le Nord, de San-Francisco au Puget Sound et de Vancouver à Prince Rupert, est obligée, du côté asiatique, pour atteindre Vladivostock ou Port Arthur, de passer au Sud des glaces de dérive, c'est-à-dire dans les eaux japonaises.

La route circumarctique, considérée comme route de la civilisation européenne et notamment comme pont jeté entre les Anglo-Saxons d'Amérique et les Slaves dispersés de l'Orient d'Asie, n'est donc pas libre. Elle est hypothéquée par le long barrage des îles japonaises, qui ne laissent entre elles que d'étroits passages faciles à dominer et aptes à servir de souricières, comme celui où s'engouffra en iQoS l'escadre de Rodjeventsky.

L'avantage de la situation paraît être ici tout entier du côté des Japonais, maîtres de verrouiller à leur gré un grillage dont on ne peut les expulser.

En réalité, la position du Japon est bien moins indépendante et bien moins dominatrice qu'elle ne le paraît. Le Japon, depuis qu'il est sorti de ses frontières, a subjugué ses voisins immédiats, qui étaient trop faibles; il dépend déjà, d'une certaine manière, et dépendra encore davantage de pays plus éloignés qu'il ne peut songer à conquérir. Ce sont ceux dont il tire le riz qui forme, avec le poisson, le menu quotidien de sa population sans cesse croissante ^ Ce sont aussi ceux qui lui fournissent son coton -.

1. Excédent de naissances, plus de 700000 par an (708 175 en 1912). La superficie des terres arables dans les îles japonaises est arrivée à peu près à son maximum ; elle ne saurait augmenter beaucoup (1887, 11,8 p. 100 de l'étendue du pays; 1902, 15,7 p. 100; 1912, 14,37 p. 100).

2. Importation de balles de coton au Japon en 1913, 376 millions de francs; exportation de cotonnades, 170 millions.

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A moins qu'au prix d'un vigoureux effort militaire le Japon ne se saisisse des pays lointains producteurs des matières premières que lui refuse son sol inextensible, le gouvernement japonais devra s'entendre avec les nations de race blanche qui possèdent les terres de production, et qui sont les États-Unis, l'Angleterre et la France. Une des premières conditions de cette entente sera l'ouverture de la route et la sécurité complète du passage sur la zone maritime du ^o" degré, d'Amérique en Asie.

Dans cette région du globe, Tavenir prochain sera riche en accords effectifs, ou riche en batailles. Les politiques du poisson, du riz, du coton et du libre passage se confronteront, se concilieront ou se heurteront. Beaucoup de noms de localités aujourd'hui ignorées viendront soudainement à la lumière de rhistoire ; ils y viendront d'une manière aussi rapide et peut-être plus éclatante que le nom de Tsoushima.

II. Au Sud du 3o^ lat. N. et jusqu'au lo' lat. S., V Extrême- Orient baigné par les eaux du Pacifique forme une des régions du globe où la complexité de la structure se montre le plus étroitement coordonnée avec la complexité des peuples et des races.

Dans cette zone vit la majeure partie de la masse chinoise, multipliée en serre chaude par l'eau des moussons et par le soleil des tropiques, sur les côtes et dans les grandes vallées de la Chine méridionale (voirchap. v). Plus au Sud commence une fragmentation péninsulaire et insulaire dont la richesse de formes littorales n'est égalée nulle part ailleurs, et qui croît progressivement vers le Sud et vers l'Est. Aux formes encore massives de l'Indochine, de Sumatra et de Bornéo succèdent les découpures des Philippines, de Java, des Moluques et de Célèbes.

A mesure que ces terres deviennent plus insulaires et plus maritimes, le peuplement devient plus hétérogène. L'élément jaune demeure la majorité. Mais ce n'est plus l'élément sino-japonais. C'est un ensemble dispersé de peuples de la mer et de peuples de lisières alluviales qu'on appelle les Malais, pénétrés d'influences hindoues, conquis à l'islamisme,

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mêlés de sang negrito et foncièrement hostiles à la Chine ; ce qui explique en partie qu'ils aient accepté ou subi Tautorité de conquérants lointains comme les Arabes, les Portugais et les Hollandais.

La dispersion politique des éléments indigènes va en croissant du Nord au Sud, ainsi que la puissance et l'action des peuples de civilisation européenne en Extrême-Orient. A Shanghaï, l'Europe n'a encore qu'un empon'um économique. A Hong-Kong, elle a aussi le sol, mais Hong- Kong n'est qu'un point à peine perceptible sur la carte. En Indochine, les grandes puissances protègent ou ont dépossédé de vastes Etats indigènes. Aux Philippines, les Etats-Unis ont supplanté une puissance européenne vieillie. Enfin, à l'extrême Sud, une petite puissance d'Europe, les Pays-Bas, suffit depuis trois siècles à la garde et à la mise en valeur du magnifique empire colonial qu'on appelle les Indes Néerlandaises.

La carte politique de TExtrême-Orient ne saurait se stabiliser de cette manière pour une longue période historique. L'enflure et le débordement croissants de la masse chinoise font de TExtréme-Orient un foyer de perturbation destiné à rayonner sur une grande partie du Pacifique. Il commence déjà.

Jusqu'en 1860, les Chinois ne sortaient guère de chez eux que pour essaimer sur les côtes voisines. L'arrivée des grands vapeurs européens dans les mers de Chine, en portant un coup terrible à la navigation des jonques, des sampans et des sommes, permit aux Chinois d'étendre presque subitement leur zone d'émigration à travers le Pacifique, de la Colombie britannique à l'Australie par le Pérou et la Nouvelle-Zélande.

Les pays menacés qui étaient de formation ou de domination anglo-saxonne ont pris des mesures restrictives'. Les Etats de l'Amérique latine n'ont pas suivi le mouvement, car ils ont besoin du travail chinois et n'en craignent pas, comme l'Australie ouvrière, l'influence sur le taux des salaires.

Les mesures restrictives ont réussi jusqu'ici parce que les

I. Exemples, la taxe de 300 dollars mise sur tout Chinois à son débarquement au Canada, et l'interdiction absolue de l'émigration chinoise aux Philippines. Ces deux mesures furent prises la même année (1903).

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Chinois émigrent sans leurs femmes et parce que l'Etat chinois est incapable de faire respecter au dehors les intérêts de ses nationaux. Rien ne dit que cette situation doive se perpétuer.

Maintenant, on nous parle beaucoup, des deux côtés de TAtlantique, des droits égaux des peuples et du droit pur. Nous constatons que, de Tautre côté de la terre^ ces belles phrases ne sont plus que des manifestations oratoires bonnes à amuser la galerie. Si la race jaune est exclue du droit commun, c'est qu'elle a de nombreux enfants et que ses ouvriers, sobres et économes, consentent à travailler pour des salaires inférieurs.

On ne saurait méconnaître le péril que ménage cette politique à la domination de la race blanche d'Europe et d'Amérique dans les eaux du Pacifique d'Extrême-Orient. Joignez-y la situation paradoxale du riche empire colonial des Indes Néerlandaises, qui se trouve entre des mains trop faibles pour le garder contre une entreprise violente. Une des parties les plus graves de la future politique des Océans pourrait se jouer dans ces parages.

lll.hsi graîide diagonale tendue en écharpe, à travers le Pacifique, des Etats-Unis à la Commonwealth d'Australie, du So'' lat. N. au 3o^ lat. S., ne parait pas d'abord une zone de conflits latents. C'est avant tout une zone de contact entre les deux groupes d'Etats anglo-saxons de l'Amérique du Nord et de TAustralasie. On serait tenté de dire que c'est pour le proche avenir une zone de domination de la mer réservée aux Anglo-Saxons, s'il n'y avait certaines situations acquises qui les contrecarrent : les Jaunes se mettent en travers ; le pavillon français flotte sur quelques points non dénués d'importance.

Mais c'est cela qui fait la solidarité entre les Etats-Unis et l'Australasie. Il y a pour les rapprocher de sérieux intérêts communs : une crainte de l'invasion jaune, vive surtout chez les Australiens ; un désir mutuel de s'assurer, sur des routes

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de mer dont les plus courtes sont de Tordre de grandeur de 7000 milles, des postes et des escales nécessaires encore aujourd'hui.

Les Chinois ont été provisoirement arrêtés ^ Il n'en est pas de même pour les Japonais. Appuyés par un gouvernement vigoureux, les Japonais ne se laissent pas mettre à la porte. Et ils viennent de plus en plus nombreux-.

C'est surtout en Australie que l'immigration sino-japonaise paraît menaçante pour un avenir proche : le malthusianisme social et économique de l'Australie l'expose aux pires dangers. Les Australiens disent volontiers que la sécheresse de leur pays et l'étendue des déserts condamnent la Fédération à une population clairsemée. Ce n'est pas exact : de bonnes terres suffisamment arrosées sont et demeurent vides, notamment au Nord et au Nord-ouest. Il y a au Nord, selon le capitaine CoUins, une étendue grande comme la France, bonne pour la colonisation et absolument déserte \ Et ce territoire se trouve à six jours de navigation des grands marchés de la Chine, et à trente-six heures de Java surpeuplée .

En attendant d'envahir l'Australie, les Jaunes affluent sur de petits domaines coloniaux d'une grande valeur, comme les Hawaii américaines et la Nouvelle Galédonie française \

A ce problème inquiétant s'ajoute encore aujourd'hui, pour les États-Unis et pour l'Australie, le problème des escales. La longueur des routes rend utiles, dans Tétat actuel du matériel naval, des escales de ravitaillement en vivres et en charbon. Une route-t5^pe, comme celle de Sydney à Vancouver, mesure 6 780 milles et demande vingt-quatre jours

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