LES VARIATIONS DES NATIONALITÉS DANS L'ESPACE ET DANS LE TEMPS
Dans l'espace, d'abord ! Nous les verrons ensuite mobiles, variables, flexibles, mourantes ou naissantes, dans le temps. Dans l'espace elles sont jointes; plus que jointes, mêlées; plus que mêlées, enchevêtrées. Elles forment d'indéchifi^rables complexes dans toutes les « marches » avoisinant les vieux empires. Elles se bousculent et se superposent dans les prédominantes agglomérations urbaines. Elles comportent même dans les zones relativement homogènes des enclaves de populations difî"érentes, soit assimilées, soit asservies.
En Macédoine, Turcs, Bulgares, Serbes, Grecs, Valaques auraient pu fraterniser — s'ils ne s'étaient d'abord entre-tués. Au point de vue du droit pur des nationalités, à qui donner ce territoire si disputé ? Ils auraient pu devenir tous des Macédoniens et s'unifier quelque peu dans cette forme naissante de nationalité ; mais était-ce une vraie solution ?
Les 157889 habitants de Salonique dénombrés par les autorités grecques les 27 et 28 avril 191 3 — (voir ci-dessus, chap. XIV, § 2) — ^ se décomposaient alors en 39956 Hellènes,
Pig 2^. — La répartition des masses polonaises autour de Dantzig.
Sont marquées en grisé les superficies de toutes les communes qui ont une majorité absolue polonaise : le calcul a été fait d'après les excellents travaux du géographe polonais Eugène de Romer, et la figure est interprétée d'après, une carte des Travaux du Comité d'Etudes ^^français), tome II, Questions Européennes, Paris, 1919, p. 327.
NATIONALITÉS, NATIONS, ÉTATS
6i 439 Israélites, 45 867 Musulmans sujets Ottomans, 6 283 Bulgares et 4 364 étrangers.
Voilà pourtant des chiffres précis. Voilà des faits. Doit-on constituer Salonique en République juive ? Personne n'y pense, pas même ces juifs, qui y forment incontestablement le groupe le plus nombreux et le plus homogène.
Or, partout, à toutes les limites de peuples, plus ou moins confuses, à populations plus ou moins emmêlées, il existe des Macédoines !
Les discussions de la" Conférence de la Paix ont révélé cette vérité de Dantzig et du golfe de Finlande jusqu'à Trieste et à la mer de Marmara.
Une des plus graves difficultés naît de Tantinomie qui est incluse dans toute grande cité, à la fois centre de rayonnement et d'attraction. La ville devient toujours la tête au point de Tue politique. C'est dans la ville que s'élabore la conscience politique qui devient le ferment de la conscience nationale. Et d'autre part la ville, par opposition avec les cités de second ordre et avec les campagnes, est à peuplement hétérogène, on pourrait presque dire à peuplement impur; c'est du grouillement grand-urbain que sortent ces éléments révolutionnaires et parfois étrangers qui s'efforcent à mener l'attaque contre la nation et souvent même contre la nationalité.
Le conflit de Brest-Litovsk entre les deux représentations de l'Ukraine n'avait été qu'une face du conflit entre la grande ville de Kiev et les régions plus purement ukrainiennes comme celles de Poltava et de Kharkov. Kiev est la capitale, de 35oooo habitants, pleine de ce que certains occidentaux appelleraient des « métèques », envahie de tout temps plus que les petites villes de l'Ukraine, plus que Kharkov, la capitale de l'Ukraine de 1765, par les éléments Grands-Russiens (opposés à ces Petits-Russiens que nous dénommons maintenant Ukrainiens). Dès les premiers jours de la révolution ukrainienne, une singulière méfiance, quelque peu méprisante, s'était manifestée à l'égard de Kiev, précisément parce que la superbe cité du Dniepr s'était regardée comme la