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VARIATIONS DANS L'ESPACE E F LE TEMPS

Certains qui s'attribuent parmi nous des opinions ultraavancées et un esprit ultra-éclairé, sont, ne leur en déplaise, attachés au conservatisme le plus vieillot. Ils croient toujours être parvenus sinon à la fin du monde, du moins à la fin des changements du monde : les prophètes de Tère nouvelle, ces conservateurs endurcis qui ont souvent le pharisaïsme de s'appeler des novateurs, prétendent fixer à toujours les limites des Etats et dresser une carte des nations ne varietur.

Il estun juif suédois, ancien officier de dragons en Autriche, ancien élève de l'Académie de guerre de Prusse, qui est venu nous apporter en nos pires jours d'inquiétude, en 19 17, la quiétude de l'évangile de la paix. Il a publié chez nous et sous son nom, August Schwan, un volume intitulé : Les bases d'une paix durable. Discutant un jour avec August Schwan au sujet de ses « recettes » universelles et infaillibles, nous lui faisions remarquer combien il était malaisé de savoir quels seront dans un siècle ou seulement dans un demi-siècle, les États qui, par leur faiblesse, par leur corruption ou par la barbarie brutale de leurs procédés d'oppression, auront mérité de mourir, quelles seront au contraire les nations jeunes qui par leur générosité, leur discipline et leur ferveur intellectuelle et morale, auront acquis le droit à la vie et le droit à faire respecter de tous ce droit à la vie...

Il y a un siècle, la Belgique n'était pas. Il y a un quart de siècle, le Transvaal était encore. Faut-il rappeler d'un mot tous les bouleversements politiques qui se sont produits depuis un demi-siècle dans les régions de la péninsule italique et dans celles qu'on 'appelait jadis les Allemagnes ?

Qu'étaient, il y a un siècle, les nations balkaniques ? Elles vivaient, mais de quelle vie amoindrie ! Et parmi nous qui donc savait leur vie ?

Il y a seulement quinze ans, comment donc apparaissaient, même aux moins ignorants d'entre nous, les nationalités roumaine, serbe, bulgare, albanaise? Et quelles limites leur auraient respectivement assignées, s'ils avaient dû dessiner

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la carte politique du monde, « ceux de qui dépendent les empires » ?

Mais, traduisant avec une brutale franchise ce qui est l'illusion d'un si grand nombre des esprits supérieurs qui ont collaboré à la Conférence de la Paix, August Schwan répondait que nous sommes arrivés à un moment de l'histoire où toute la terre nous est assez connue pour que nous puissions en faire une distribution définitive ! N'étant que géographes", nous sommes bien plutôt frappés de nos ignorances sur les « races » et sur les nations, et choqués de l'insuffisance de nos connaissances et surtout de nos prévisions.

Il y a bien des mois, en 191 7, l'un de nous s'était permis de faire une démarche au ministère des Affaires étrangères pour signaler l'urgente opportunité qu'il pouvait y avoir pour la France à s'occuper de l'Ukraine. Or, il se trouvait que l'ambassadeur de France à Petrograd, M. Noulens, avait eu l'heureuse idée d'emmener avec lui Jean Pélissier, remarquable spécialiste de tous les problèmes des nationalités. Connaissant depuis longtemps les relations qui existaient entre Pélissier et les chefs du mouvement ukrainien, nous avons insinué qu'on pourrait lui donner une sorte de délégation spéciale pour nos relations françaises avec l'Ukraine.

Et l'on a utilisé la suggestion. Mais quelles oppositions ! A ce moment-là, l'Ukraine n'existait pas. On le lui avait bien montré lors de la IIP Conférence des nationalités, à Lausanne en 1916.

En ce temps-là, de hautes autorités diplomatiques prétendaient qu'il n'existait ni des Ukrainiens, ni des Géorgiens, ni des Sibériens, ni même peut-être des* Finlandais! Tout cela, rêves de minorités, et propos de rêveurs ! On ne voulait connaître que « la Russie ». Ah! si la Société des Nations s'était alors fondée, pauvres nations !

Les nations sont des êtres vivants qui naissent et meurent. Elles ne sont pas durant une seule année exactement pareilles à ce qu'elles étaient l'an d'auparavant. Elles sont conquérantes et assimilent. Ou bien elles sont défaillantes et s'altèrent.

EXEMPLE : BELGIQUE

A rintérieur même de la nation la plus cohérente — telle la France — la cohésion nationale varie comme la tension artérielle d'un être vivant. Elle est progressivement affaiblie par des luttes intestines. Elle est soudain réveillée et raffermie par un événement ou par un homme (chap. xvi).

3. — L'EXEMPLE SINGULIER DE LA BELGIQUE. LES FACTEURS CRÉATEURS DE LA NATION ET DE L'ÉTAT ET L'ÉTAT CRÉATEUR DE LA NATION. UNE POLITIQUE DES NATIONALITÉS CONTRE LA NATION

« La Nation belge » : c'est le mot qui résume tout ; il est le titre d'un discours de Tillustre professeur et historien Henri Pirenne, publié en 1900, c'est-à-dire bien longtemps avant la guerre récente et les luttes actuelles de dissociation en Belgique. Un autre grand historien, Godefroy Kurth, avait luiaussi exposé et défendu les titres de la Nationalité belge dans une conférence de igi3. Le professeur de Gand et le professeur de Liège paraissaient être ainsi Tun pour l'autre un répondant.

Et pourtant, n'en déplaise à la mémoire de Godefroy Kurth, il faut rejeter l'expression trompeuse de « Nationalité belge ». « Nation », soit, mais pas « nationalité ».

Encore convient-il de le noter expressément et essentiellement, il n'y a eu et n'existe une « Nation belge » que parce qu'il y a eu et qu'il existe aujourd'hui comme hier un « Etat belge ». C'est la forme supérieure de l'Etat qui a contribué plus que toute autre cause à façonner une conscience nationale, commune aux deux nationalités qui composent la Belgique : Wallons et Flamands.

Rôle supérieur et suprême de l'Etat. Expression vivante de ce que l'organisation politique appliquée à un territoire délimité peut faire des êtres humains fixés à ce territoire. L'Etat les prend divisés ou du moins fortement différenciés, et il lie les « nationalités », pour faire une « nation ».

N'atténuons pas les oppositions, d'ailleurs si réelles, entre Flamands et Wallons. C'est la gloire de la Belgique que d'être

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devenue une « nation », par association politique de deux « nationalités ».

Car voilà le vrai progrès réel de l'humanité : cette ascension de groupes humains vers des formes collectives de plus en plus complexes. Nous ne saurions trop célébrer en vérité — et sauvegarder — ces trop rares spécimens — tels la Suisse et la Belgique — « petits Etats » équilibrés et équilibreurs, faits de groupes humains de langues, de races et même de religions distinctes.

La Suisse, la Confédération helvétique, ajoute, en effet, au bariolage ethnique et linguistique, le bariolage confessionnel'. Au contraire, dans les origines de la « Belgiquenation-Etat », la confession, la religion catholique a joué par rapport au bariolage ethnique et linguistique, le rôle important d'une teinte dominatrice et unificatrice.

Que nous soyons incroyants ou croyants, nous devons considérer, en réalistes, selon leur vraie valeur humaine, les faits religieux. Que penserions-nous d'un nègre qui, mécontent de sa pigmentation, ou dédaigneux du ton blafard de ses frères blancs, déclarerait que, pour un examen analytique et scientifique des races de la terre au sens anthropologique du mot, la couleur de la peau est un élément sans importance, un facteur à négliger ? Par son orgueilleux aveuglement, supprimera-t-il d'un coup les races blanches et noires, jaunes et rouges ? Il en est de même du facteur religieux pour une étude complète des nationalités et des nations.

Il serait puéril et antiscientifique de méconnaître le rôle qui fut celui du catholicisme dans la première agglomération et dans la « définition » des provinces qui devinrent les Propinces belges du Sud. Les historiens les plus rationalistes Font tous reconnu avec une loyale netteté.

De même que l'adhésion à la Réforme avait créé, dès le xvi'' siècle, Tindépendance politique internationale des pro-

I. Au sujet de la Suisse, voir les ouvrages récents de Max Turmann. de Pierre Cler- GET, d'HENRi MoRO, et le plus récent, où se trouve nettement posé le problème de la nation, celui de G. G. Picavet, Une démocratie historique, La. Suisse, Paris, 1920.

EXEMPLE : BELGIQUE

vinces septentrionales des Pays-Bas (Hollande actuelle), de même le catholicisme maintint la cohésion des provinces méridionales de ces mêmes Pays-Bas (Belgique actuelle) ; il fut la cause indiscutable que ces provinces furent longtemps retenues sous Tobédience et la dépendance des rois d'Espagne, et qu'elles ne prétendirent à la véritable indépendance politique que plus de deux siècles après les provinces du Nord (République des Provinces-Unies) ; en revanche, ce fut là également le grand principe de différenciation entre la Hollande et la Belgique, qui devait aboutir à la révolution belge de i83o et à la création politique de la Belgique nouvelle.

En réalité, comme le dit l'historien belge Edmond Poulet, « les Pays- Bas catholiques forment depuis des siècles une masse indivisible. Tant en vertu des principes du droit public interne, consigné dans les Pragmatiques Sanctions de Charles-Quint et de Charles VI, qu'en vertu des stipulations du droit international comprises dans la Confédération d'Augsbourg et dans les traités d'Utrecht et d'Anvers, ou des Barrières, ils n'avaient et ne devaient avoir à jamais qu'un seul et même souverain. Ils étaient de par le droit des gens et constitutionnellement inipartageables. »

Première unité de cohésion qui trouva sa confirmation proprement nationale et son vrai épanouissement politique dans la constitution de l'Etat belge indépendant.

Aux dix provinces des Pays-Bas catholiques et au département séparé de la West-Flandre avaient été rattachées la minuscule principauté abbatiale de Stavelot-Malmédy et la principauté de Liège,

laquelle avait dépendu féodalement de l'empire germanique, mais qui avait toujours formé un tout politique unifié, possédant un droit public interne unique.

Fait curieux et essentiel : les différences de langues et de races entre Flamands et Wallons n'avaient en rien altéré ni même compromis la cohésion traditionnelle historique de tout

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cet ensemble humain. Il faut laisser la parole au premier historien delà Belgique contemporaine, H. Pirenne :

«Dans ces bassins de la Meuse et de l'Escaut que nous habitons, Je ne relève, en effet, depuis les plus hauts temps du moyen âge, aucune lutte de race entre les peuples d'origine différente qui les peuplent. Il n'y a eu, chez nous, ni fusion de races comme en Angleterre après l'invasion normande, ni lutte d'extermination ou seulement de prépondérance comme en Bohême ou en Prusse. Au contraire, les deux nationalités dont la réunion forme notre patrie, tout en conservant chacune son idiome, ont vécu paisiblement côte à côte. Elles n'ont cherché ni à s'agrandir au détriment l'une de l'autre, ni à dominer l'une sur l'autre. Elles se sont contentées, comme il arrive le long de toutes les frontières linguistiques, de se lancer des quolibets plus ou moins aimables, de se larder de railleries plus ou moins justifiées. Mais jamais, sur notre terre, le sang n'a coulé pour des causes ethnographiques...

« Si cette calamité nous a été épargnée, c'est tout d'abord parce que la frontière linguistique n'a pas coïncidé, en Belgique, avec une frontière politique ou même avec une frontière administrative. La limite des langues court chez nous de l'Est à l'Ouest. Or, depuis l'époque mérovingienne, les divisions politiques dont notre pays a été l'objet se sont effectuées du Nord au Sud, c'est-à-dire sans tenir compte , le moins du monde, de sa constitution ethnographique. »

Tout de même, la « nation belge » n'a été vraiment nation, au sens plein du mot, que lorsqu'elle est devenue État, Etat souverain, maître de ses destinées, après l'émeute triomphante de i83o.

C'est à la lumière de ces vérités historiques qu'il s'agit maintenant de rappeler et d'analyser la politique de désunion et de haine que l'Allemagne a menée avec persévérance dans le pays flamand durant toute l'occupation.

Si un Etat n'aboutit pas à faire de plusieurs « nationalités » une c( nation », c'est une puissance tyrannique qui est fatalement conduite à persécuter, emprisonner, condamner, massacrer les meneurs' des nationalités — ainsi que l'ont démontré tels et tels Etats impérialistes : à Saverne, à Golmar, à Metz, à Posen, à Prague, à Brùnn, à Zagreb, à Cork, à Sarajevo.

EXEMPLE : BELGIQUE

Cependant, l'Allemagne etTAutriche-Hongrie qui avaient asservi et tenté d'annihiler chez elles les nationalités, ont du reprendre à leur compte et à leur profit la politique des nationalités par delà leurs frontières, afin de dissocier les nations voisines et de ruiner les Etats.

Car, nous l'avons précédemment indiqué, les nations sont moins que les Etats et les nationalités moins que les nations. Si les empires centraux avaient pu, au delà de leurs domaines propres, ne plus trouver que des nationalités, quelle heureuse fortune et quels triomphes d'avance assurés !

Toute la politique allemande vis-à-vis de la Russie a tendu à ruiner l'Etat et à remplacer la nation par les nationalités : quand des Etats forts ne se rencontrent plus face à face qu'avec des nationalités séparées, quels espoirs indéfinis peuvent naître !

L'Allemagne a donc profité de sa longue occupation temporaire de la Belgique pour essayer de détruire l'union et l'unité nationales.

Trois actes : le premier, ce fut la création de l'Université flamande de Gand, dès le 3i décembre 191 5, avec le concours de quelques Belges flamands déconsidérés, et d'un certain nombre de Hollandais, d'Allemands et de Luxembourgeois. Protestations de tous les chefs vrais du mouvement flamand. Persécutions du général Von Bissing. Exil, ou plus exactement même, déportation des deux savants les plus connus de l'ancienne Université de Gand, le professeur Pirenne, et le professeur Frédéricq (18 mars 1916).

Deuxième acte : la séparation admimstratipe de la Belgique en deux pays distincts, laFlandre et la Wallonie ;'elle fut réalisée d'abord par l'arrêté du 2 5 octobre 19 16 qui scinda en deux les services et le budget du Ministère des Sciences et des Arts (c'est le titre traditionnel du ministère belge de l'Instruction publique), et surtout par la constitution en février 19 17 du fameux Conseil des Flandres, dont une députation de sept membres fut chargée en mars 1917 d'aller à Berlin s'aboucher avec le chancelier de l'empire, et qui, défait, alla

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chercher là-bas, comme en plein moyen âge, la plus honteuse des investitures.

Troisième acte : celui-ci ne surprit plus personne : ce fut la proclamation officielle de l'indépendance politique des Flandres. Deux des membres du prétendu « conseil des Flandres «s'arrogèrent le droit de se dénommer « ministres » et c'est même pour cela que la Cour d'appel de Bruxelles les fit arrêter le 8 février I9I7^

On sait quelle fut l'attitude courageuse des magistrats de la Cour d'appel de Bruxelles et comment TAllemagne s'en vengea en faisant arrêter, puis en déportant le président et deux de ses collègues.

Parmi les Flamands comme parmi les Wallons, les chefs et les masses se dressèrent contre Tœuvre de dissociation qui était, somme toute, une tentative d'assassinat de la Belgique elle-même.

Flamands et Wallons ont eu grand raison d'affirmer par tous les moyens leur vouloir de rester une seule « nation », car la prétendue indépendance de la « nationalité » flamande équivaudrait à la fin de la Belgique-Etat, et partant de la Belgique-Nation.

Nous ne voulons pas juger les faits du passé dans la politique intérieure d'un Etat et d'une nation qui nous étaient très chers, et qui nous sont devenus sacrés.

Toutefois, s'il était vrai que les Flamingants de jadis eussent rendu possible par des excès de zèle une politique de nationalité contre la nation, s'il était vrai que des Wallons eussent poussé les revendications politiques de la Wallonie jusqu'à réclamer eux-mêmes en un temps la séparation administrative, s'il était vrai qu'en certains cas le gouvernement eût pu sembler abandonner une politique sereinement nationale, nous pourrions, pour le moins, déclarer avec une très aflFectueuse modération, que ce furent là des imprudences, de graves imprudences.

I. Sur tous ces faits, un ouvrage bien documenté et informé doit être consulté: La question flamande et l'Allemagne, par Fernand Passelecq^ (Paris, Berger-Levrault, 1917).

SOLIDARITE ECONOMIQUE

Et comme causes de ces imprudences, nous ne craignons pas de le dire, il faut dénoncer et trop d'admiration pour l'Allemagne (qu'on a cherché plus tard à expliquer par une distinction trop subtile entre le germanisme et le teutonisme) et trop de défiance vis-à-vis de la France dite antireligieuse et attaquée comme telle. La propagande antifrançaise menée par tant de catholiques flamands a facilité, pour ne pas dire plus, la tactique à visière abaissée que la guerre avait permis à l'Allemagne d'inaugurer contre l'unité de la nation belge sur le sol même de la Belgique.

Que la leçon serve et nous serve. Il importe de ne pas abandonner notre féconde tradition très française en ce qui concerne la libération des nationalités; mais il importe tout autant de ne pas ignorer que la formule vague et générale pourrait être aussi malfaisante que bienfaisante, et être retournée par des adversaires implacables contre toute tentative d'instaurer un ordre international fondé sur la stabilité de la concorde et de la justice.

4. — DES FAITS ESSENTIELS DE LA SOLIDARITÉ ÉCONOMIQUE ENTRE LES NATIONS

Ni dupes de grands mots, ni victimes de paradoxes — acharnés à comprendre la réalité ou mieux les réalités collectives humaines telles qu'elles sont — nous voudrions que ne fussent pas retardées d'un seul jour les possibilités de rapprochement effectif, et disons mieux, efficient, entre les peuples de la terre.

Y aurait-il donc, autrement que par de simples déclarations de principes, quelques moyens de commencer cette jonction des collectivités humaines en un vaste tout, qui puisse déjà s^appeler ou qui puisse du moins annoncer et préparer une stable Société des Nations ? Il convient de se rappeler d'abord quelles sont les conclusions fondamentales qui résultent de nos observations critiques antérieures :

1° Nationalités, Nations, Etats sont loin d'être une seule

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et même chose et Ton ne saurait assembler en un tout homogène des valeurs aussi disparates, voire même hétéroclites;

2" La Nation est Têtre collectif adulte qui donne sa forme de maturité à Fêtre embryonnaire de la Nationalité. D'autre part, elle doit demeurer le vrai substratum vivant et actif de tout Etat digne de ce nom;

3" Tout accord impliquant Tégalité de dignité est impossible sans des modifications profondes delà structure mentale des groupes dirigeants et des individus entre collectivités aussi disparates que des Nationalités destructives de Nations (tel que fut par exemple le parti activiste du Conseil des Flandres), des Etats oppresseurs de Nationalités et étouffeurs de Nations (ancien Empire allemand, ancienne Autriche- Hongrie, ancienne Turquie), des Nations s'efforçant au contraire à mériter l'indépendance d'Etats {Nation tchèque de la République tchéco-slovaque, Nation polonaise de la République polonaise, Nation Yougoslave du nouveau Royaume des Serbes, Croates et Slovènes), et des Etats enfin dignes de l'autorité et de la gloire d'Etats parce que couronnements politiques de la Nation ou soutiens de Nationalités librement associés (France, Etats-Unis, Belgique, Suisse, Roumanie, etc.). Et pourtant même entre des collectivités reconnues comme disparates ou même antinomiques, entre les peuples tels qu'ils sont politiquement et présentement organisés, il serait possible et désirable de commencer à établir une forte et indéracinable union économique qui les préparerait à constituer plus tard une forte association politique.

Il est certes de puissants empires qui sont nés d'une première union douanière, d'un Zollverein ! Réaliser les accords économiques possibles, ce ne serait pas abandonner la tâche politique, ce serait la préparer. Se perdre, au contraire, dès le début dans les nuées idéologiques, n'est-ce pas tenter de créer l'avenir par l'effet magique des rêveries verbales ? et n'est-ce point, par l'acheminement des groupes humains vers les déceptions les plus douloureuses, leur barrer la voie de tous espoirs lointains ?

SOLIDARITÉ ÉCONOMIQUE

Dans tout organisme vivant et pour le maintien de la vie de tout organisme, simple ou complexe, il est deux nécessités essentielles : V alimentation, la circulation. Ni les hommes, ni les sociétés humaines « ne vivent de beau langage » : la dure et longue épreuve de notre guerre a contraint les plus idéalistes à concevoir la vie des nations comme liée avec vigueur à V alimentation tikl^i circulation. Cette leçon devrait n'être point perdue. L'alimentation d'une société, ce ne sont pas les seuls aliments, mais toutes les matières premières. La circulation, condition sine qua non de la vie collective, ce sont les transports intérieurs, et, avant tout, les grands transports maritimes. Par une organisation harmonieuse et pacifique de Talimentation, c'est-à-dire de la répartition des matières premières, et par une discipline collective de la circulation, c'est-à-dire des transports maritimes, aurait dû commencer et aurait pu seulement subsister une Société équilibrée entre les Nations et les Fédérations d'Etats, préface obligatoire de toute durable Société des Nations.

Or, la situation internationale était telle à l'heure de Tarmistice du 1 1 novembre 191 8, que les puissances de l'Entente auraient pu préluder à cette vaste organisation économique et sociale, et donc, qu'elles l'auraient dû. Elles auraient dû fonder, sans avoir même besoin de formuler aucune exclusion à venir, la Société des Nations, de ces nations productrices et propriétaires des plus indispensables matières premières. Elles possèdent, et elles possèdent seules : le coton, le cuivre, le pétrole, les graisses essentielles, le caoutchouc, etc. Voici donc que les Nations victorieuses auraient pu et dû se grouper immédiatement en une Société, laquelle eût réglé tout aussitôt l'acquisition et la répartition des précieux produits indiqués entre tous les adhérents. On peut imaginer que l'ordre de répartition eût été fixé d'après l'ordre d'acquiescement. La répartition des matières et des denrées étant ainsi faite par accord entre les Etats, selon le plan de la plus sereine justice distributive, il eût fallu pourvoir aux transports. Or, du fait de la guerre, et notamment de la guerre sous-marine, le

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tonnage maritime mondial avait diminué environ d'un quart (voir chap. xii) . Si donc les puissances alliées et associées avaient convenu de répartir entre elles, c'est-à-dire entre les adhérents à cette première ébauche réelle et réalisatrice de la Société des Nations, au fur et à mesure de leur adhésion à la Société, tous les moyens de transports maritimes disponibles, les Allemands et leurs alliés de guerre eussent acquis rimmédiate conviction que tout bateau neutre, allié ou allemand, coulé ou détruit, était un bateau enlevé au tonnage mondial contrôlé. Toute destruction volontaire comme celle de la flotte allemande à Scapa Flow en juin 191 9, — ou même involontaire, — eût été regardée comme un dam pour la vie mondiale, et donc se fût retournée tôt ou tard contre le pays même qui en aurait été la causée

Etats respectueux de leurs nations constitutives, ou groupes nationaux reconnus par les puissances déjà constituées en Société des Nations; auraient pu progressivement adhérer à la Société. Les premiers ayant droit, c'est-à-dire les puissances qui soutiennent sincèrement la cause des droits des peuples, eussent été libres d'admettre ou non tel ou tel nouveau participant.

Un Etat ou une Nation qui n'aurait pas encore été jugé digne de faire partie de la Société des Nations n'aurait pas été traité comme un pestiféré ; on lui aurait permis de participer à l'outillage des ports et aux stocks de ravitaillement de la Société des Nations dans ces ports, moyennant une seule condition : c'est qu'une fraction du tonnage de chaque navire

1. Tous les révolutionnaires qui ont une conception organisatrice du monde auraient acquiescé à cette manière de voir. Evidemment les socialistes purement destructeurs, les partisans bolchevistes ou bolchevisants du « militarisme ravageur » (Georges Valois) sont tels qu'ils ne peuvent comprendre, et ils ont applaudi au « Sabordage de Soapa Flow», mais ils se sont fait rappeler à la considération des réalités par un socialiste intellectuel, Bracke, qui n'est autre que le philologue helléniste A. M. Desrousseaux : « Il n'y a jamais avantage à la disparition complète de produits du travail. S'il fallait, d'un commun accord, supprimer non seulement ces instruments de guerre-là, mais bien d'autres aussi, les morceaux n'en étaient-ils pas bons à quelque Chose? Un cuirassé, un destroyer, c'est toute une installation électrique, tout un ensemble de machines, de moteurs, et enfin de matières premières que la pénurie de production et la cherté de tout rendent plus que jamais précieux » (Humanité, 26 juin 1919).

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bénéficiaire fût mise à la disposition de la Société elle-même. Ainsi pas d'exclusion, ni même de paiement obligé, mais une simple participation forcée au travail de tous.

Double mise en commun proclamée officiellement et du stock mondial de matières premières et du matériel mondial des moyens maritimes de transport. Appel à tous, même aux vaincus. La Société des Nations est conclue sans eux, mais ils pourront y participer et selon leur ordre de demande d'adhésion, c'est-à-dire selon leur entrée dans la paix vivante et en rais'on de la plus ou moins sincère qualité de leurs bonnes dispositions ultérieures à l'égard de leurs peuples, à regard de leurs voisins, à Tégard de tous.

Tel eût été un moyen de pression économique formidable pour hâter la paix avant la fin des hostilités sans rien céder des exigences Wilson et pour régulariser la paix, une fois Tarmistice signé. Et ce moyen était une fin en soi très belle et très noble, puisqu'elle tendait à assurer par excellence le bien matériel et le bien moral des sociétés humaines — le pain et la paix. La fin à poursuivre est d'une telle nécessité pour tous les peuples, que la paix signée et ratifiée en fait comprendre davantage le besoin universel et l'exigence immédiate. Faire la paix n'aurait pas dû consister seulement à chercher des solutions aux conflits pendants entre la multitude des Nations et des Etats rivaux ou hostiles, mais par-dessus tout à trouver les moyens nouveaux d'assurer la respiration économique du monde, seul gage d'un développement politique normaL.

Par malheur, il faut bien le dire, ce sont les idéologies antérieures qui ont mené les esprits, et la conception de la Ligue des Nations est Ihéritière directe des conceptions trop vagues qui avaient déterminé les réunions de la Conférence

I. L"ancien ministre Clementel, aujourd'hui Président de la Chj.mbre de Commerce Internationale, et ses collaborateurs, ont fait, durant toute la durée de la Conférence de la Paix et lors de la discussion du Traité, de grands efforts pour obtenir des délégués anglais ,et des autres délégués de former eux-mêmes leurs esprits, et de conformer leurs décisions à un tel ordre de conceptions. Voir notamment le discours prononcé par Clementel, lors de la discussion des chapitres du Traité : Clauses économiques à la séance de la Chambre des Députés du i6 septembre igiq (Journal officiel, l'i septembre 1919).

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de La Haye. C'est toujours de cette « suite historique » qu'il faut partir pour juger des insuffisances ou des intolérances de la Ligue des Nations, et pour tâcher de corriger et de redresser au mieux le nouvel essai de statut international.

5. — ÉTATS ET NATIONS DEVANT LES CONFÉRENCES DE LA HAYE ET DANS LA LIGUE DES NATIONS

Durant tout le xix^ siècle, on avait donc poussé à l'extrême le principe des nationalités. On avait surexcité les ferveurs et les ambitions de toutes les nationalités ; et toutes veulent aujourd'hui devenir des nations; elles ne rêvent que d"être autonomes, en Finlande comme en Arabie, en Albanie comme en Irlande, en Ukraine comme au Caucase et dans l'Arménie ensanglantée ; aspirations légitimes, mais qui devraient être associées à une (compréhension des faits économiques impliquant la nécessité de vastes organisations fédératives.

A bon droit Ton a dressé ou redressé tous ces êtres collectifs; on les a appelés ou rappelés à la vie; on leur a donné l'exemple héroïque de la vaillante Serbie qui, toute seule parmi les puissances balkaniques, a secoué le joug turc il y a plus d'un siècle ; de la Bulgarie et de la Grèce, que de plus grandes puissances ont libérées ou recréées... Partout des guerres d'indépendance ; partout des révolutions pour conquérir c( l'unité » ; partout notre Marseillaise pour accompagner de son rythme ardent les ardeurs nationales...

Puis, un jour, les puissances, solennellement invitées par le Tsar de toutes les oppressions finlandaises, polonaises, ukrainiennes, etc., s'étaient réunies à La Haye pour fixer les destins futurs et pour consolider les relations des Etats les uns avec les autres. Or, vie extérieure et vie intérieure des Etats sont étroitement liées. La politique intérieure d'un Etat dépend de sa politique extérieure, et pice versa...

Tels et tels grands Etats avaient accepté l'invitation du tsar, car ils savaient bien qu'affermir la paix extérieure, c'était avant tout et d'abord rafl:ermir les situations intérieures.

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