LA HAYE ET LIGCE DES NATIONS
tage, quaux yeux même des compatriotes et des amis de Léon Bourgeois devaient être établies des inégalités choquantes et injustes.
On ne saurait donc relire sans un reo-ret douloureux :
« La Conférence de 1907 a pris complètement conscience des conditions de cette vie nouvelle. Réunissant les représentants de tous les États civilisés, elle s'est attachée à dégager et à définir les règles nécessaires, à l'existence d'une Société des Nations» (p. 202). Et plus loin : « La Société des Nations est créée. Elle est bien vivante » (Léon Bourgeois, Discotirs prononcé le ^ juin ipo8, voir p. 287).
Nos prédécesseurs auraient donc bien fait de mieux éclairer la route du Conseil des Dix, ou du Conseil des Cinq, ou du Conseil des Quatre, par leurs enseignements et par renseignement de leur expérience.
Mais la distinction admise dès le premier jour et le départ fait entre les cinq grandes nations (France, États-Unis, Grande-Bretagne, Italie et Japon) et les Nations dites à intérêts limités et que nous appellerons du vrai nom immérité qui leur a été conféré a les petites Nations » (Belgique, Serbie, etc.), l'autorité arbitrale concédée par là à certaines qui se trouvaient être dès lors juges et parties, ont forcément poussé à quelque exagération le rôle des grands États, et en général le rôle des États. Aussi bien il fallait être État pour avoir droit de représentation à la Conférence de la paix. Telles et telles nations non constituées en États ont eu audience, mais ce furent souvent politesses de pure forme. La Ligue des Nations, vraie héritière des Conférences de La Haye, a été créée comme société oligarchique des grands Etats et, à titre accessorre, des États secondaires ayant reçu l'investiture des grands. C'est sur d'autres bases, politiques et surtout économiques, que sera fondée la vraie Société des Nations qu'il nous faut désirer; et c'est vers un autre type que devra évoluer celle qui a été créée, si elle veut être plus efficiente que les Conférences de La Haye.
Évidemment, il eût été criminel d'organiser une Société
NATJOyALITÉS, NATIONS, ETATS
des Nationalités qui fût dressée contre les Nations et qui poussât à leur destruction. Il eût été dangereux d'organiser une Société des Nations qui fût orientée contre les Etats et qui tendît à les dissoudre. Mais il ne faut pas non plus que les États soient organisés contre les vraies et spontanées agglomérations nationales. Est-ce trop demander que de souhaiter qu'une Société dite des Nations ne soit pas Tennemie des Nations, et qu'elle leur permette et promette la légitimation de leur existence et de leur dignité dès que celles-ci l'auront méritée ? Or, dans l'ordre des réalités historiques d'aujourd'hui, comment la vitalité d'une nationalité et d'une nation peut-elle se manifester sinon par la révolution, par l'émeute ou par la guerre ? Aux heures les plus critiques de la lutte mondiale, en 19 17, l'armée polonaise a reçu l'investiture de la France et des Alliés avant que ne fût reconnu un État polonais. L'armée tchéco-slovaque et ses hauts faits ont été le principal titre à la reconnaissance officielle de la République tchéco-slovaque. Nous qui avons été dès les premiers jours de la guerre les partisans passionnés d'une Pologne et d'une Bohême indépendantes, qui nous sommes impatientés tant de fois qu'on crût officiellement beaucoup plus à la résistance et à la survivance d'agrégats politiques mal liés (Russie ou Autriche-Hongrie) qu'à la puissance de résurrection de ces très anciennes nations, nous sommes obligés de reconnaître que c'est la force militaire et donc la force de lutte qui leur a mérité le droit à la vie et l'accès à la Conférence dite de la paix. Une Ukraine ou une Albanie ne sauraient prétendre à être proclamées indépendantes par la Société des Nations que si elles ont d'abord conquis par la révolte armée leur indépendance'. Or, la tâche principale d'une Société des Nations ne serait-elle pas précisément d'offrir aux nationalités en travail et aux nations futures un procédé
I. Les Albanais n'ont commencé à s'entendre avec Tltalie que depuis le jour où, rebelles armés, ils ont victorieusement attaqué les Italiens à Vallona en juin et juillet 1920. Cest en fin de compte, par là d'abord qu'ils ont mérité l'admission officielle de l'Albanie à l'unanimité par la Société des Nations réunie à Genève à la fin de cette même année 1920.
LA HAYE ET LIGUE DES .\ATIOyS
normal et une procédure pacifique pour arriver à l'indépendance officielle sans être contraintes, comme elles le sont encore sous les auspices du régime regardé comme nouveau, de préluder à leur vie autonome par l'éducation de la haine et par la méthode du carnage ?
Le plus grave problème est là. Force nous est de déclarer que non seulement il n'a pas été résolu par les « Conseils » qui ont siégé à Paris ou à Versailles ; mais qu'il n'a même pas été posé. En revanche il a été posé, mais non encore résolu, lors de la première session de la Ligue des Nations, à Genève, en novembre-décembre 1920.