CHAPITRE XVI
LES COHÉSIONS HUMAINES
1. — Même les principes spirituels des vraies cohésions de masses entre les
hommes se révèlent comme subordonnés à des cadres politiques et géographiques.
2. — Prééminence du facteur complexe et synthétique nation sur les fac-
teurs singuliers race, langue, religion.
3. — Les complexités et les contradictions du problème géographique des cohésions humaines.
4. — Qui donc prétendrait créer de l'extérieur les principes de cohésion qui
seuls peuvent assurer la vie et la paix des Nations et des Etats?
1. — MÊME LES PRINCIPES SPIRITUELS DES VRAIES COHESIOyS DE MASSES ENTRE LES HOMMES SE RÉVÈLENT COMME SUBORDONNÉS A DES CADRES POLITIQUES ET GÉOGRAPHIQUES.
Les hommes se sont battus les uns contre les autres et ils se battent encore. Ils se battent pour l'espace à occuper ; ils se battent pour la richesse qui est la condition du bien-être... Ils se battent aussi pour l'idée. C'est le péril de l'espèce humaine, il est vrai, mais c'est sa gloire. Les animaux se battent pour l'espace et pour la richesse, c'est-à-dire pour le champ de chasse et pour la pâture... Les hommes seuls sont capables de s'entre-tuer pour l'idée.
Les plus grandes batailles de l'histoire sont des luttes d'opinions. Pourquoi ? Parce que ce sont des pensées qui constituent entre les hommes les vrais principes de cohésion. Oui, les hommes sont unis entre eux, et plus fortement qu'ils ne le croient, par des principes spirituels; mais d'autre part, les principes spirituels se communiquent des uns aux autres surtout par l'eflPet de l'ascendance et du voisinage, de la vie
en commun, de la coexistence sur une même parcelle de la surface terrestre ; et sinon les pensées pures, du moins les pensées réellement générales et actives ont comme une localisation et une vie géographiques. Les luttes de Tesprit, celles dans lesquelles se jouent non seulement telles ou telles idées, mais la manière même de penser, la manière de sentir, ces « indéfinissables » et ces « impondérables » qui sont le « tempérament », l'attitude vis-à-vis de la vie, Tintelligence intuitive, la perception spontanée de Téchelle vraie des valeurs du réel, ces luttes majeures deviennent, par leur ampleur et à leur paroxysme, ce que nous appelons inexactement des luttes de civilisations, des luttes de « cultures ». Encore un coup, toutes les formes de ces civilisations et de ces cultures sont fortement ancrées au sol et ne sont jamais dépouillées d'une marque d'origine géographique. C'est pourquoi elles amènent les hommes tôt ou tard à un de ces conflits acharnés qui se dénouent trop souvent sur les champs de bataille.
Laissonslesrêveursbâtir des mondesirréels; tantd'hommes se sont réclamés des méthodes positives, qui ont reconstruit l'histoire du passé en Tilluminant et en la faussant- du reflet et des regrets de leurs propres chimères. Jusqu'à ce jour du moins, l'histoire des hommes, étudiée objectivement et scientifiquement, ne nous a encore appris que cette leçon. Qu'elle soit dure, que ceux qui l'épellent s'en chagrinent et s'en impatientent, soit ! mais ceux qui n'en sont plus à épeler, qui ont appris à lire, et qui ont eu le courage de savoir leur leçon, c'est-à-dire d'en épuiser le sens, reconnaissent que l'humanité suit les « opinions » et copie les « institutions » qui ont triomphé ou du moins qui ont vaillamment résisté sur les champs de bataille'. Ce sont ces « opinions » et ces « institutions » qui deviennent — non pas en théorie, mais en fait, non pas au point de vue de l'absolu mais dans l'ordre des con-
I. Debidour remarque justement au début du tome II de son Histoire diplomatique de l'Europe : a La diplomatie n'a joué qu'un rôle secondaire en Europe pendant les années 1848 et 1849. Tous les calculs des cabinets ont été à cette époque subordonnés aux chances de la guerre. Les événements ont été le fait des peuples bien plus que celui des politiques ».
ENCADREMENT DES PRINCIPES SPIRITUELS
tingences humaines, les vérités internationales, les méthodes honorées — et le droit tout court.
Depuis le 2 septembre 1870, depuis Sedan, considérons Thistoire de la civilisation non seulement de notre Europe, mais de tout Tunivers, sans oublier ni les pays de latinité, ni les États-Unis de l'Amérique du Nord, ni ceux de l'Amérique du Sud : le germanisme a été partout envahissant, sinon triomphant.
La « culture » qui tendait à faire la loi était celle qui Tavait emporté par la force et par le nombre. Et les Allemands savent par excellence ce qu'est et ce que vaut le nombre. Si l'on essayait de définir — avec l'exagération que comporte toute définition — l'une des différences psychologiques les plus générales et les plus profondes qui existent entre la manière de penser française et la manière de penser allemande, on pourrait noter que le Français a plutôt l'esprit monographique et l'Allemand l'esprit statistique.
Lorsque nous voulons juger d'un ensemble de faits, aborder un ordre de connaissances que nous ignorons, et surtout apprécier une série de réalités relevant du domaine des arts, ce qui nous plaît, nous séduit ou nous convainc, c'est le trait caractéristique, c'est Téchantillon représentatif, c'est l'œuvre de goût peut-être minuscule, mais harmonieuse et parfaite. L'Allemand est surtout sensible aux dimensions, à la masse, au total, c'est-à-dire, somme toute, au nombre.
On l'a souvent noté : tout ce qui est « kolossal » le séduit, mais on ne dit pas pourquoi : parce que le « kolossal » relève de Tordre du nombre. Pour nous autres, la belle action, la belle légende, la grandiose découverte d'un génie sont choses qui suscitent notre enthousiasme et nous satisfont pleinement. Il nous manque même parfois de nous rendre compte du coefficient de valeur de tel individu, ou de telle organisation ou de tel fait par rapport à Tensemble (voir chap. m). Les Allemands, tout au contraire, ne sont sensibles qu'aux effets de masse'.
I. L'organisation de leur travail scientifique dans les laboratoires des universités où tel professeur a sous sa direction 15 ou 20 assistants faisant élaborer par année 200 thèses de
En vertu de cet esprit statistique, opposé à notre esprit monographique, les Allemands avaient, bien plus que nous ne l'avions supposé, l'orgueil des 70 millions qu'ils étaient et les appétits instinctifs qui naissaient d'un tel orgueil. Avec une impatience avide que peuvent seuls imaginer ceux qui les connaissaient de près, ils regardaient comme une vérité hors de conteste que la terre devait leur être distribuée en proportion de leur fécondité, et que les peuples sans forte natalité perdaient le droit à accaparer les plus belles parcelles de la surface terrestre.
Malgré tous les principes qui paraissaient communs à eux et à nous, malgré toutes les relations intellectuelles, financières ou ouvrières très fortement développées entre Allemands et Français surtout de 1900 à 1914, ces deux peuples qui paraissaient parvenus à un même stade de civilisation étaient dans leur fond si profondément différents, qu'on a par une exagération inverse opposé leurs concepts comme s'ils relevaient de deux humanités tout à fait distinctes. Le vrai, c'est que tout l'ensemble de chacune des deux mentalités appartenaient si fortement à un cadre politique (c'est-à-dire historique) et géographique (c'est-à-dire territorial et humain) qu'il formait un tout synthétique très vigoureusement différencié d'avec l'autre.
Inversement, dans chacun de ces deux groupes les cohésions humaines subconscientes étaient beaucoup plus profondes et plus fortes qu'on ne l'avait jamais pu imaginer. Rappelons-nous les affirmations de ceux qui à la veille de la déclaration de guerre, ou même dans les premiers jours de la guerre prétendaient qu'il y avait en Allemagne deux ou trois AUemagnes : celle des jiinkers, militariste et impérialiste à outrance; celle des hommes instruits, plus indépendante et presque libérée; celle des socialistes, des So{ialdemokraten,
doctorat, ou l'organisation de leur travail industriel dans des usines, dans des filiales d'usines, où des milliers d'ouvriers travaillent sous la direction de 700 à 800 docteurs en chimie, telles sont des modalités de leur activité qui s'imposent et aussi qui se mesurent, on serait presque tenté de dire qui se jaugent par le nombre.
I. Voir dans le Livre jaune de 1914, l'Annexe I de la dépêche n» i de Jules Cameon.
ENCADREMENT DES PRINCIPES SPIRITUELS
décidée à tout faire pour obtenir le respect des principes les plus élémentaires du droit des gens!...
Alors que les clairv^oyants et les connaisseurs comme le député Wetterlé déclaraient que les Allemands ne feraient qu'un et déjà ne faisaient qu'un contre nous, des intellectuels français, pour se défendre eux-mêmes et s'innocenter peutêtre d'avoir tant pactisé avec la culture germanique, prétendaient que toute « Tintelligence » allemande souffrait de la guerre autant que nous et protestait tacitement contre la guerre ; encore au mois de septembre 19 14, il en était parmi nous qui s'apitoyaient sur le sort des intellectuels et des universitaires allemands ; tous ces professeurs devaient rougir de honte d'appartenir à la nation que dominait le militarisme prussien. Brusquement le manifeste des gS et les affirmations qui ont suivi, et les déclarations des Lasson et des Ostwald, ont mis fin à ces illusions coupables^
Il n'y a pas plus deux ou trois Allemagnes qu'il n'y a deux ou trois Frances. Quelque étrange que cela soit, ce que nous appelons des cultures ne résulte pas tant de faits ethniques ou religieux que de constructions politiques, et est lié beaucoup plus qu'on ne le supposait d'abord à un périmètre géographique. Il y a des oppositions profondes dans le tempérament entre les Français et les Allemands, oppositions instinctives et acquises tout à la fois, dans l'idéal à poursuivre en toutes choses : ici la passion de l'indépendance individuelle, la passion d'une certaine liberté ou pour le moins d'une adhésion libre même dans la subordination et la discipline ; là, au contraire, l'appétit de l'organisation autoritaire et toujours militarisée, comme cela se remarque déjà dans le « Corps » d'étudiants et dans les moindres « Vereine ». Le philosophe Bergson, lors de la séance publique annuelle de l'Académie des sciences morales, le 12 décembre 19 14, ne s'est pas con-
I. Ce qu"il y a de plus extraordinaire, c"est qu'on ait trouvé extraordinaire Tattitude des Recteurs et des Professeurs. Comme c'était mal les connaître ! Et comme c'était, en les flattant, et en se faisant flatter par eux, les avoir mal compris 1 Ni eux, ni Gerhardt Hauptmann ne pardonneront jamais à leurs avocats d'avoir plaidé leur cause à rebours du bon sens... allemand.
COHÉSIONS HUMAINES
tenté du langage simpliste des « deux cultures », et il a su analyser avec toute sa perspicacité psychologique Tâme de mécanisme, si l'on peut accoupler ces deux mots, qu'a donné aux Allemands le goût effréné pour l'organisation à la fois générale et méticuleuse ; il pouvait alors conclure : « Telle est l'explication de ce que nous avons sous les yeux. « Barbarie scientifique », « barbarie systématique », barbarie qui s'est renforcée en captant les forces de la civilisation. A travers toute l'histoire que nous venons de raconter, il y a comme une résonance continue de militarisme et d'industrialisme, de machinisme et de mécanisme » *.
Les méthodes critiques, le travail d'érudition ont beaucoup de bon ; mais là encore, il y a une manière française et artiste de les comprendre. L'érudition, la vraie, n'est pas née en Allemagne, mais en France au xvnf siècle. On ne doit jamais oublier qu'avec des fiches mises bout à bout on peut faire des volumes, mais non pas des œuvres ; que l'abus des références peut être une sorte d'abdication de toute personnalité. Lorsqu'il s'agit de juger par soi-même et de percevoir ces ensembles complexes, qui, dans tous les ordres de sciences sont du ressort de la vie, vie biologique, vie morale, vie politique, vie des collectivités et des individus, ne savoir que citer les autres, c'est appeler travail consciencieux ce qui est souvent lâcheté de conscience.
Que l'histoire de l'Allemagne nous soit donc un enseignement.
Tout ce que nous regardons aujourd'hui comme la caractéristique essentielle de l'Allemagne procède de l'esprit prussien et résulte d'un état de fait nouveau créé au xix'' siècle. Dans cette antinomie, presque tragique à certaines heures, entre l'Empire et la Prusse, entre les exigences de l'Allemagne et les traditions de la Prusse, entre le rôle obligé de l'Empereur et le personnage du Roi, c'est la Prusse qui l'a emporté, et non pas seulement, comme on le croit, par l'effet de la double guerre austro-alle-
I. Le recteur Appell a déclaré sans ambage : « L'étude des sciences, poursuivie sans un idéal constant de droit et d'humanité, dirigée dans la voie d'une étroite spécialisation, conduit à une civilisation d'égoisme, de dureté et de matérialisme. » Il faut enfin clairement reconnaître qu'avant tout, la science allemande est germanocentrique, l'économie politique s'appelle hationalukonomie, et toute leur science pareillement est plus ou moins nationale. — On doit lire avec attention le livre, très documenté sur toutes les questions chimiques et biologiques, que le D'' P. Achalme, directeur du Laboratoire colonial du Muséum, a pjablié chez Payot sous le titre : La Science des civilisés et Lt Science allemande. — Voir encore l'article, très pondéré, impartial, de P. Duhem, Quelques réfiex,ions sur la science allemande, dans la Revue des Deux Mondes du i" février 191S, p. 657-686, et sa brochure La Science Allemande, Paris, 1915.
ENCADREMENT DES PRINCIPES SPIRITUELS
mande et franco-allemande, d'il y a un demi-siècle, mais déjà presque en vertu de la constitution unitaire qui a été donnée à la Prusse en 1848. Si nous faisions ici une étude historique, il nous faudrait remonter jusquelà pour rencontrer un de ces actes décisifs qui sont gros d'un vrai bouleversement des rapports entre les États. Henri Moysset est, à notre sens, parmi nos historiens, celui qui a le plus clairement démontré l'enchaînement de ces faits d'histoire qui devaient un jour nous mettre face à face avec l'Allemagne toute armée et casquée d'aujourd'hui ^
Il nous convient surtout de faire ici, pour le plus grand dam de l'Allemagne, de la psychologie des peuples, ce que les Allemands ont appelé Vôlkerpsycholgie.
A la racine de toutes les observations actuelles de Vôlkerpsychologie, il conviendrait de placer la théorie sociologique qu'ont essayé d'acclimater chez nous de doctes professeurs, mais qui est par excellence d'origine, d'essence et de mentalité germaniques ; en voici le postulat essentiel : « La société nest pas une simple somme d'individus, mais le système formé par leur association représente une réalité spécifique qui a ses caractères propres. »
Traduisons cette pensée non pas en langue allemande, mais en âme allemande. « La société qui résulte de la somme des individus de l'empire d'Allemagne n'est pas seulement une somme d'individus, mais représente une réalité spécifique qui a ses caractères propres, et donc ses privilèges propres, ses droits et ses devoirs propres... » C'est dire qu'elle a d'abord le droit de se mettre au-dessus de toutes les règles de la morale individuelle ou internationale : nul traité signé ne peut tenir devant cette nécessité de s'accroître, devant ce droit primordial qu'on a conféré à l'entité sociale indéfinissable, partant impossible à limiter. Elle est placée logiquement et naïvement au-dessus de tout : Deutschland uber Ailes \
On voit à quel point de telles doctrines, en étant généralisées, vulgarisées, popularisées, forgent de vrais et forts principes nouveaux de cohésion entre les hommes d'une même unité nationale, principes spirituels qui ne peuvent pas ne pas survivre au renversement même d'une dynastie et à une défaite. Le subconscient ne se corrige pas ou ne se modifie pas comme on modifie un drapeau ou une constitution.
1. Voir Henri Moysset, L'esprit public eu Allemagne, Vingt ans après Bismarck, Félix Alcan, 1911 ; voir par exemple p. 779 et suiv.
2. V. le livre déjà cité d'A. Chéradame exposant le plan pangermanique.
COHÉSIOSS HUMAINES
L'Allemagne avait préparé consciemment un instrument formidable dont elle ne pouvait pas ne pas se sentir. Elle a voulu la guerre parce qu'elle l'avait trop bien préparée. Construire un appareil aussi complexe, aussi méthodique, aussi coûteux, c'est déterminer du même coup qu'un jour on s'en servira. Des phénomènes vivants aussi monstrueux par leurs dimensions, relativement à la vie totale d'une nation, ne peuvent se résorber et s'évanouir d'eux-mêmes par le jeu de leur propre force. Bien au contraire, une fois ou l'autre, une telle armée et une telle marine doivent être fatalement déchaînées.
L'Allemagne eût accepté à côté d'elle les autres peuples, notamment les Français, mais agenouillés.
Très sincèrement, elle voulait faire notre bonheur en nous germanisant, comme elle a voulu faire le bonheur de l'Alsace, du Slesvig et de la Pologne depuis tant d'années. Puis, lorsque les asservis ne veulent pas reconnaître qu'ils sont heureux de recevoir la « Kultur » supérieure, d'être admis au banquet impérial à titre d'invités de seconde ou de cinquième catégorie, on les injurie, on les brime, on les exproprie, on les emprisonne. C'est cela qui, par-dessus tout, est intolérable ^
D'ailleurs le cœur humain n'est pas simple et les faits ne le sont pas non plus.
Dans leur conception de la « culture » il y a je ne sais quel relent de Tétat de nature. C'est une civilisation scientifique, mais se superposant à des êtres qui ont « l'innocence », toutes les vertus et aussi tous les instincts des créatures que n'ont pas encore viciées de trop longs siècles de vie policée. Parce qu'ils se sentent plus près de la barbarie originelle, ils la déifient sous le nom de pureté originelle ; parce qu'ils constatent ce qui leur manque de politesse affinée, ils considèrent que ceux-là seuls qui ont une certaine rudesse native sont dignes de remplir les fonctions du sacerdoce qui consiste à enseigner et à transmettre à toute l'humanité la vraie civili-
I. Voir encore le livre d"HENRt Moysset au sujet de la Pologne, ainsi que : Etienne FouRNOL, Aux marches du germanisme, Paris, 1913.
EXCADREMENT DES PRINCIPES SPIRITLELS
sation. Pour tout Allemand, c'est toujours le reine Thor, rinnocent, le Pur, qui doit devenir le prêtre de demain. En tout Allemand, agrarien ou socialiste, catholique ou protestant, Kaiser ou professeur, il y a je ne sais quel mystique qui se croit appelé à consommer pour le plus grand bien de Thumanité le sacrifice rédempteur, il y a un ParsifaL
Au cours de leur histoire, les Français ont eu souvent Taudace et la crânerie presque insolente de se contredire; les Italiens savent parfois ne pas se souvenir; les Allemands, eux, — ces rancuniers qui peuvent garder intactes des rancunes de plusieurs siècles — ont en vérité le pouvoir d'oublier lorsqu'il y va de leur intérêt.
Ils oublient le mal qu'ils ont fait aux autres avec une telle sincérité qu'ils sont choqués lorsque leurs victimes ont le mauvais goût de se le rappeler. Ils sont si bien persuadés qu'ils sont chargés d'apporter aux peuples qu'ils assujettissent le bonheur définitif avec la gloire d'être Allemands qu'ils voudraient qu'autrui fût aussi oublieux du passé qu'ils le sont eux-mêmes. Voilà des hommes qui s'enorgueillissaient de la falsification historique de la dépèche d'Ems, et qui, à force d'oublier eux-mêmes leur traîtrise de 1870, osaient espérer que l'univers, pour la guerre nouvelle, ne douterait pas de leur bonne foi. On connaît le quatrième acte du drame wagnérien Gotterdàmmerung, Le Crépuscule des dieux : c'est une des plus émouvantes compositions dramatiques et musicales ; pourquoi ? parce que Siegfried a bu le philtre et qu'il se parjure avec sincérité... Le peuple allemand tout entier sait boire le philtre de l'oubli ; il est tout entier capable de se parjurer avec sincérité.
Tout cela est ou plutôt est devenu spécifiquement allemand.
Et voilà que par suite de cette communion de tout un peuple en quelques tendances subconscientes, la vie des autres peuples étant menacée, la cohésion nationale d'autres groupes est à son tour surexcitée et renforcée. Alors, pour défendre son sol, pour sauver son droit à la vie, — pro aris et focis,
COHÉSIONS HUMAINES
la vieille formule émouvante, rappelée avec justesse par Edouard Chavannes, présidant TAcadémie des Inscriptions en 191 5, — pour maintenir le droit à vivre selon son passé, avec toute Tâme des ancêtres, avec les intonations de leur langue et les gestes de leurs attitudes transmises, il faut que des nations entières sacrifient les forces de tous leurs hommes mûrs et s'épuisent jusqu'au sang 1
Voilà à quoi aboutissent, pour elles et pour les autres, les orgueils exclusifs et les appétits déchaînés de masses humaines, en vertu de cette cause profonde que ces masses ont été savamment associées par Teffet de principes spirituels qui se sont révélés comme étant à la fois spécifiques et nettement localisés dans Tespace.
2. — PRÉÉMINENCE DU FACTEUR COMPLEXE ET SYNTHÉTIQUE NATION SUR LES FACTEURS SINGULIERS RAGE, LANGUE, RELIGION
Ainsi, par toutes les avenues de l'analyse et de la pensée, nous aboutissons à des conclusions pareilles. Nous venons d'exaiiiiner, comme nous le devions, le cas le plus typique et le plus gros de conséquences.
Dans tous les pays, les grands principes modernes issus des thèses démocratiques, traduites par le suffrage universel et exprimées plus fortement encore désormais par le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ainsi que par l'usage plus généralisé du plébiscite, tendent à surexciter et à resserrer les cohésions nationales au paroxysme, en toutous plus qu'elles ne l'ont jamais été précédemment.
Nous ne voulons pas être ici des philosophes, mais simplement des observateurs. Nous ne faisons point de la psychologie ou de la morale théoriques, mais de la sociologie géographique. Essayons de décrire et d'étudier avec encore plus de précision, à la lumière des faits positifs récents, ce type contemporain (qu'on pourrait presque dire nouveau) des cohésions humaines ; essayons d'en noter certaines des manifes-
PREEMINE^'CE DU FACTEUR NATION
tations brutales et d'en rechercher, si possible, quelques-uns des facteurs essentiels.
Aux confins indéterminés de l'histoire politique, de l'ethnographie el de la géographie humaine, quel étrange problème, encore si mystérieux, et qui tient au sol, et qui tient à la race et aux ancêtres, et qui tient aux idées, vraies nourricières des peuples, et qui tient aussi aux événements ! Une collectivité immense, bigarrée, divisée, se ressaisit tout à coup, éclate et flambe... Oui, « flambe » ; ce mot paraît le moins impropre. Car s'il ne s'agit pas d'une création ex nihilo, c'est tout de même un fait vraiment nouveau qui surgit...
Sur des braises, rougeoyantes ou pâlies de ce délicat placage de cendres blanches qui exprime la combustion lente, lorsqu'on jette des bribes de bois sec ou des feuilles de papier, un travail à peine visible se produit d'abord ; puis doucement çà et là quelques feuillets se gaufrent ou se racornissent... à peine... Le feu tarde encore; pour l'œil qui suit cette captivante préparation, les minutes, parfois plusieurs minutes, s'écoulent, lentes ; puis, du brasier rouge, tout à coup, d'un seul bond, la flamme jaillit, blanche et blonde, çà et là frangée de bleu ; dès la première seconde, elle embrasse tout, forte, large, vibrante et même soùore.
Le fait décisif est nouveau. Le fait nouveau est décisif; la partie est gagnée pour ce qui ressemble le plus à la vie, le feu.
Par-dessus toutes les scories de notre France de 1914, préparée par de séculaires et latentes combustions lentes, soudain la flamme de nos affinités collectives — chaleur et lumière — s'est élancée, droite et haute, d'un seul jet, enveloppante et ardente, une vraie flamme neuve et vive, et qui brûle encore.
Les êtres collectifs, malgré l'apparence paradoxale de cette remarque, semblent être plus simples que les êtres individuels. A constater avec quelle unanimité les différents peuples les plus civilisés et par conséquent les plus complexes de notre Europe ont répondu à Tappel de leurs gouvernements, on demeure surpris et émerveillé de la simplicité presque automatique du « déclenchement » collectif déterminé par les ordres de mobilisation '.
I. Qu'il nous soit permis de mentionner des faits auxquels l'un de nous a été mêlé comme engagé volontaire, au commencement du mois d'août 1914 ; en compagnie de Petitjean, le député du XII» arrondissement et d'Hirschmann, le compositeur de musique,
( 641 ) Brunhes et Vallaux. 41
COHÉSIONS HUMAINES î.
Or ce n'est pas le facteur race (voir chap. xiv) qui suffit à expliquer pour ces peuples (et spécialement pour la France) de telles affinités actives. Lorsqu'on invoque l'argument ethnique, soit pour resserrer la cohésion des membres d'un seul tout politique, soit pour stimuler le rapprochement entre peuples frères, soit pour surexciter les passions de haine et de révolte contre d'autres groupes humains, on essaie de renforcer par une thèse en partie artificielle des faits d'ordre politique, c'est-à-dire des faits de nationalité ou de nation. Au point de vue de la géographie naturelle, les difTérenciations de la grande famille humaine en races distinctes et hostiles sont peut-être antérieures à d'autres différenciations plus complexes (encore réservons-nous sur ce point un jugement définitif) ; mais au point de vue de la géographie de l'histoire et surtout de la géographie politique contemporaine, les cohésions d'ordre politique l'emportent sur toutes les autres; et les autres n'ont servi et ne servent que de prétextes faciles ou de raisons démonstratives ou de motifs d'exaspération affective pour soutenir des plans d'hégémonie ou des rêves d'indépendance.
Le panslainsme, le pangermanisme Aepantoiiranisme, etc., ce sont des formules nées de cerveaux intellectuels ou politiques ; ce ne sont pas du tout des réalités nées spontanément
et sous les ordres du commandant Clamont, commandant du 4° bureau de recrutement de la Seine, homme de volonté, d'initiative et de décision (nous donnons à chacun de ces mots son sens plein : ils sont loin d'être identiques), i] avait été employé à « déblayer » le fort de Charenton où dans les premiers jours de la mobilisation la police parisienne avait recueilli et refoulé tous les jeunes hommes dont la situation militaire n'avait pas paru régulière ; ils étaient là un peu plus de 300 : malchanceux ou négligents qui avaient perdu leurs pièces militaires, réformés ou exemptés qui n'avaient aucun document témoignant en leur faveur, déserteurs ou insoumis du début de la mobilisation... Bref, lorsque le tri fut fait et qu'à l'aide de télégrammes lancés dans les mairies de province et dans tous les bureaux de recrutement intéressés, on put établir la vraie situation de chacun, on fut en mesure de constater et de déclarer qu'il n'en restait pas plus d'une vingtaine qui méritassent en vérité des sanctions rigoureuses pour avoir voulu résolument se soustraire à l'appel de la nation. Vingt pour l'ensemble de l'immense agglomération parisienne, n'est-ce pas une proportion prodigieusement et anormalement réduite ! Ce chiffre n'est qu'une précise et frappante illustration a contrario du mouvement collectif magnifique qui a fait de notre mobilisation notre première grande victoire matérielle et morale. Ajoutons enfin, pour être véridiques' et justes, que toutes ces puissances morales et ces affinités n'auraient pas donné leur effet plein et parfait, si la mobilisation n'avait pas été supérieurement préparée, si tous les détails de l'encadrement des masses n'avaient pas été prévus et précisés.
PREEMINENCE DU FACTEUR NATION
de la conscience d'une communauté ethnique entre peuples différents \
Les Yougoslaves ou Slaves du Sud, c'était une expression qui désignait dans la dernière partie du xix' siècle et au début du XX* les Slaves des Balkans et qui comprenait alors en tout premier lieu ce groupe tatarisé que sont les Bulgares : c'était bien là une prétendue affinité ethnique qui correspondait alors tout simplement aux conceptions politiques dominantes : celles d'une fédération des Slaves des Balkans, sous l'influence directe ou occulte de la Russie et avec le corollaire de la suprématie balkanique des Bulgares. On fait croire aux autres peuples et même aux peuples intéressés tout ce que l'on veut. Et la preuve, c'est que depuis la guerre de 1914-1918 qui a encore plus fortement marqué l'opposition violente entre Bulgares et Serbes, déjà révélée par la guerre de 191 3, les mots de Yougoslaves et de Yougoslavie ont été pris comme expression de ralliement de tous les peuples de la famille serbe, non seulement Serbes, Croates et Slovènes, mais Bosniaques, Herzégoviniens, Monténégrins, Dalmates. Le même mot acquiert comme une sorte d'allure hostile et agressive vis-à-vis des Bulgares. Qu'on veuille bien le remarquer : nous ne blâmons pas, nous constatons. Nous concluons seulement : on groupe, regroupe, disjoint et parfois fabrique les « races » sur la carte de l'Europe (et sur celle des autres parties du monde) au gré des nécessités ou des opportunités politiques.
Encore un coup, au rebours de toute prévision théorique, la cohésion politique précède la cohésion ethnique, et la détermine et la commande. Et c'est pourquoi les guerres ethnographiques sont une nouveauté de l'histoire. Il n'y a pas eu jadis de guerres ethnographiques (voir ce que nous avons dit de la Belgique au chapitre xv). On crée de plus en plus les
I. Nous n'avons pas entrepris, en notre livre, une tache d'/iistorïens politiques, mais de géographes politiques. Pour faire l'histoire politique de ces dix dernières années, il serait indispensable de lire et de méditer trois séries d'ouvrages remarquables, et d'ailleurs souvent discordants : ceux de Charles Maurras, de Jacq^ues Bainville et d'AuGUSTE Gauvain. Voir aussi ceux de Chéradame, d'ETiEKSE Fournol et de René Pikox.
COHÉSIONS HUMAINES
rivalités et les haines entre races. Du siècle où Ton a le plus parlé de la fraternité universelle et de Tégalité des races datera et date Tantagonisme violent entre groupes frères de la famille humaine. Les masses humaines sont sincères. Elles acquièrent sincèrement des idées et des impulsions nouvelles. Elles ne les quittent pas aisément. A force de leur parler de races, on les a dressées à se détester de races à races ; et la haine est plus difficile à désapprendre que l'amour.
La communauté de langue constitue un facteur d'affinité qui, aux heures de crise surtout, se révèle vraiment puissante. La Suisse, qui est fière avec raison de toute son histoire, de son indépendance, de la force qui résulte de Tunion de ses cantons-états, la Suisse dans laquelle il n'y a vraiment qu'une patrie et qui est même une école de très sain et très chaud patriotisme, a démontré d'une manière singulière, durant la première année de la guerre, qu'elle était une confédération de trois langues. On peut dire qu'elle était alors divisée en trois parties, l'opinion publique de la Suisse allemande étant favorable à l'Allemagne, l'opinion publique du Tessin suivant les péripéties de l'opinion publique en Italie et enfin celle de la Suisse française étant en grande majorité de la manière la plus nette en faveur de la France. A mesure que les effets de la langue se sont atténués, c'est-à-dire à mesure que les informations exactes ont pu parvenir dans toute la Suisse, des sympathies se sont manifestées, très vigoureuses, en faveur des alliés dans la Suisse allemande, où des hommes de tout premier ordre avaient d'ailleurs dès les premiers jours adopté hautement et courageusement la cause de la justice et du droit, et où les masses populaires ont fini par être bien plus favorables à la France qu'on ne l'a parfois supposé \
Toutefois, dans les jours où il faut conquérir fortement et
T. Lorsque la généreuse activité des autorités fédérales a permis d'organiser en Suisse des centres d'internement, on s'est trouvé en face de ce fait paradoxal : possibilité d'installer des internés français en tous cantons dans la Suisse allemande ; impossibilité d'installer des internés allemands dans la Suisse romande.
PREEMINENCE DU FACTEUR NATION
vite les esprits, c'est beaucoup, pour une nation, que d'occuper pour ainsi dire, par la langue, sur la carte du monde, de vastes étendues du globe et d'avoir comme « fidèles » de nombreux groupes d'humanité.
On a dit et répété que ces impondérables que sont les forces morales jouent un grand rôle dans les luttes contemporaines ; on a célébré la part qui revient aux puissances d'opinion ; or c'est par la langue surtout que l'opinion est saisie et convertie. La clientèle que crée la communauté de langue est une armée de moins en moins négligeable dans les conflits universels des esprits.
A ce point de vue l'alliance de l'Angleterre a été pour la France aux premières heures d'un très grand prix; la diflfusion de la langue anglaise dans le monde a pu assurer aux hommes qui luttaient pour les droits des petits peuples, Serbie ou Belgique, la possibilité d'être compris. Aux États-Unis, dans les deux premières années de la crise universelle, une bataille s'est livrée acharnée entre ceux qui ne parlaient qu'anglais et ceux qui parlaient aussi l'allemand. Les hésitations de l'opinion aux États- Unis correspondaient aux fluctuations des courants qui étaient entraînés par les deux langues. Malgré les colonies si puissantes des germanophones, c'est la langue anglaise, et de beaucoup, qui est la dominante ; c'est elle, en fin de compte (et pour de bien autres raisons que celle-là seule, cela va sans dire), qui l'a emporté. Si l'Angleterre, au lieu d'être pour nous, avait été contre nous, il faut reconnaître que, sauf les grands esprits exceptionnels qui, dans tous les pays et dans toutes les races, savent se faire par eux-mêmes une opinion et sont accessibles aux considérations les plus élevées du droit et de la justice, la grande masse des États-Unis, malgré les sympathies très mitigées qui existent là-bas pour les gens et les choses du Royaume-Uni, aurait été bien moins accessible à nos arguments et à nos revendications.
Par ailleurs — et cela est trop connu pour que nous y insistions — il va sans dire que la langue a été le lien spirituel éminent qui a maintenu vivantes un grand nombre de nationalités et de nations : nationalité albanaise, nation polonaise, nation tchèque, nation roumaine, nationalité ukrainienne ou ruthène, nation arménienne... C'est par la fraternité des dialectes slovène, dalmate, bosniaque, etc., qu'a
COHÉSIOys HUMAINES
été conservée manifeste Tunité de la grande famille serbe. Lorsque la Finlande a conquis la conscience de sa nationalité finnoise, lorsqu'elle est ensuite devenue une nation, puis un Etat indépendant, elle a peu à peu tendu à éliminer non seulement la langue russe, mais encore la langue suédoise, et le finnois a été remis en honneur comme a été remis en mémoire la vieille épopée du Kalevala.
Les hommes politiques contemporains se sont un peu trop déshabitués d'attacher au facteur religieux, — nous entendons par là au facteur de TaflBnité religieuse, — toute l'importance qu'il a encore gardée dans certaines parties de l'humanité. Nous avons tâché de ne jamais négliger ce facteur dans nos études antérieures des phénomènes humains (voir chapitres xiv et xv), et nous avons noté en plusieurs cas précis soit la correspondance, soit la contradiction existantes entre les affinités ethniques et les affinités religieuses ^
Notre méconnaissance excessive de cette puissance de cohésion de la communauté religieuse ne s'est-elle pas révélée dans la manière dont nous avons accueilli l'entrée en guerre de la Turquie ? C'était un fait de redoutable conséquence que la guerre religieuse, le « djihad » fût décrété par le Khalife : les gouvernements engagés dans la lutte en ont-ils saisi toute la portée ? Soit l'Angleterre, soit la France ont pris cependant les moyens d'atténuer ou de contredire les contre-coups possibles d'une déclaration belliqueuse de cet ordre dans des pays où les musulmans sont aussi nombreux qu'en Algérie- Tunisie, au Maroc, en Syrie, en Egypte ou dans l'Inde.
Il y a longtemps que Guillaume II avait travaillé à déchaîner la puissance religieuse de l'Islam ; il était allé rendre visite à Abd-ul-Hamid au moment même des massacres d'Arménie et il avait forcé l'impératrice à donner publiquement son bras au sultan assassin, et encore tout sanglant.
I. Voir plus haut ce qu'il est dit de ce grand chef Bektatctii que les Albanais nous ont conduit voir comme étant un de leurs chefs, dans un téké des environs de Salonique, et qui n'était autre qu'un Turc de Sérès, ou encore ce que nous avons observé au sujet de l'Ukraine. Voir surtout ce qui a été dit de la Belgique (chap. xv, § 3).
PRÉÉMINENCE DU FACTEUR NATION
Bien plus, à Damas, il avait fait ce que jamais prince chrétien n'avait osé : il avait porté le toast célèbre à la prospérité du mahométisme, « aux trois cents millions de musulmans » ; il avait ainsi grossi habilement les statistiques les plus favorables aux mahométans. C'est qu'il préparait déjà la politique dont nous avons vu les résultats.
Dans les années de la guerre et surtout dans les premières années, les cohésions nationales se sont surtout manifestées avec une telle ampleur et une telle intensité que les affinités religieuses ont été comme presque inexistantes. Cela restera un des faits les plus caractéristiques et les plus indiscutables ^
C'est après l'armistice que ces affinités traditionnelles ont recouvré quelque efficience : c'est ainsi que le gouvernement anglais et notamment Lloyd George ont dû constater que les musulmans de l'Inde, quoique ayant combattu avec loyalisme pour la cause anglaise et donc contre les Turcs, restaient fidèles néanmoins au Khalife turc de Constantinople. C'est une grossière erreur de croire qu'on peut fabriquer des Khalifes et des Emirs comme on nomme des gouverneurs ou des préfets !
Après l'échec indiscutable de la politique de panarabisme qu'a faite l'Angleterre avec le roi du Hedjaz Hussein, et subsidiairement avec son fils l'émir Feïçal, il semble bien que dans tout le monde musulman asiatique et africain, — même en Egypte par exemple — une recrudescence du sentiment profond de la solidarité religieuse entre tous les mahométans se manifeste, à la fin de 1920 et au début de 1921, comme un fait général puissant, ressuscitant ou rajeunissant les forces confuses qui lient des humanités par ailleurs très disparates.
Bref, le monde se partage en grandes clientèles qui ont une plus ou moins forte valeur historique. Cependant le travail scientifique spécialisé de chacun de nous en son modeste domaine de caractère forcément international, les congrès
I. Voir par ailleurs Etienne Fournol, Sur les Chemins qui mènent à Rome, Paris, 19:0.
COHÉSIONS HUMAINES
internationaux qui mettaient souvent en rapport durant les années de paix des hommes de toutes langues et de tous pays, l'internationalisation croissante des capitaux, du commerce même, tout cela nous avait peu à peu entraînés à rêver d'un monde qui n'existe pas encore, et à négliger présentement les puissantes réalités de géographie humaine, on veut dire par là cette distribution des hommes en groupes dont les affinités sont faites soit par le sang, soit par la religion, soit par la langue, et à croire encore plus vaine, ou du moins secondaire, cette distribution majeure des hommes en groupes nationaux.
Le déterminisme des premières de ces affinités est atténué par le fait que, par bonheur, elles sont bien loin de se superposer toujours et qu'aux heures de crise, c'est l'une d'elles qui l'emporte sur les autres, mais en éprouvant toute la résistance de celles qui sont contredites. Tout au contraire, les crises confirment la réalité des liens politiques et géographiques existant entre les membres d'une même nation.
En réaction contre cette prééminence de plus en plus évidente des cohésions de caractère national, d'autres principes de cohésion sont enfin proposés, formulés, propagés.
La « cohésion de classes » résultant du principe de la lutte de classes qui fut préconisé par Lassalle et Karl Marx,, puis adopté par la plupart des grandes écoles socialistes de tous les pays, tend à s'opposer de plus en plus aux cohésions nationales. Partout, dans toutes les patries modernes, on peut dire qu'il s'est établi un rythme qui fait alterner les périodes de surexcitation des cohésions nationales tournées contre l'étranger et les périodes de luttes intestines sociales qui tendent plus ou moins confusément à la guerre civile. Depuis l'avènement du régime bolchéviste en Russie qui représente Tavènement au pouvoir d'une classe, et qui a rétabli, comme étant presque de droit divin, l'inégalité des droits des diverses classes sociales, le mouvement ouvrier international prend une allure de plus en plus agressive. Non seulement les chefs
PRÉÉMINENCE DU FACTEUR NATION
du bolchevisme russe et les chefs de la IIP Internationale de Moscou, mais même les chefs de l'Internationale Syndicale professent la nécessité d'une cohésion internationale des travailleurs, se traduisant par le refus du travail, refus raisonné, méthodique et généralisé.
Le texte in extenso de TAppel adressé d'Amsterdam en août 1920, en pleine crise polono-russe, « aux travailleurs du monde entier » par les membres du Bureau de la Fédération Syndicale Internationale constitue le document le plus récent et le plus révélateur de cet état d'esprit international très agissant ^ :
Devant la gravité de la situation mondiale: la Fédération Syndicale Internationale demande aux prolétariats organisés du monde entier de déclarer leur opposition irréductible à toute guerre.
Les travailleurs organisés du monde doivent, dès maintenant, en application des résolutions des Congrès syndicaux internationaux de Berne et d'Amsterdam, être prêts à lutter par tous les moyens en leur pouvoir contre la guerre et à agir de concert pour rétablissement définitif de la paix entre tous les peuples.
La guerre ne doit plus pouvoir se continuer.
L'Internationale Syndicale, rappelant le principe du droit des peuples à se gouverner eux-mêmes, condamne toute intervention étrangère dans les affaires intérieures d'un peuple, comme toute aide militaire prêtée à des entreprises réactionnaires.
Contre cela, la Fédération Syndicale Internationale demande à tous les travailleurs de s'élever et d'agir.
Appliquant ces principes et considérant que la Révolution russe a été attaquée par la Pologne, la Fédération Syndicale Internationale réclame que cessent immédiatement contre la Russie, toutes les attaques militaires contre-révolutionnaires et demande pour le peuple russe des garanties contre toute nouvelle agression.
Prenant acte de la déclaration du gouvernement russe affirmant solennellement son désir de faire la paix avec la Pologne sur la base de l'indépendance polonaise et de la liberté pour le peuple polonais de se déterminer lui-même, la Fédération Syndicale Internationale proclame que, sur ces bases, cette tuerie fratricide doit cesser.
La paix générale et mondiale doit être immédiatement établie sur la
I. Nous donnons cet Appel, tel qu'il a été publié dans l'Humanité du 23 août 1920.
base du respect des conquêtes révolutionnaires et de l'indépendance des peuples.
Voulant atteindre ce résultat prolétarien et profondément humain, la Fédération Syndicale Internationale réclame de tous les travailleurs syndiqués qu'ils ne se fassent pas les complices des impérialismes capitalistes et qu'ils refusent énergiquement tout transport des troupes et des munitions.
L'action consciente des travailleurs doit, pour la sauvegarde de l'humanité, briser la Sainte-Alliance réactionnaire que l'on essaie de reconstituer.
Pas tin train de jnunitions ne doit circuler, pas un navire chargé d'engins de guerre ne doit naviguer, pas un soldat ne doit être transporté.
La guerre ne doit plus être nourrie.
La Fédération Syndicale Internationale déclare que cette action, les prolétaires de tous les pays peuvent et doivent la faire.
En conséquence, la Fédération Syndicale Internationale, soucieuse de sauvegarder les libertés ouvrières et d'assurer le développement des progrès sociaux, convaincue que les guerres ne cesseront que par la volonté des travailleurs, demande à toutes les Centrales nationales de se préparer à agir, si cela devenait nécessaire, par des actions de masses, par la grève générale,
L'Internationale Syndicale recommande aussi l'action pour que cessent dans tous les pays les fabrications de guerre et que soit enfin réalisé le désarmement général qui libérera les peuples du militarisme, de tous les militarismes, et augmentera les forces de production.
Camarades, en 19 14, notre organisation fut trop faible pour s'opposer à la guerre. Aujourd'hui forte de 27 millions d'adhérents, soutenue surtout par un esprit plus anticapilaliste et antimilitariste, plus socialiste et plus révolutionnaire, la Fédération Syndicale doit trouver en elle, dans ses moyens d'action, la puissance d'éviter au monde le renouvellement de pareilles horreurs.
Guerre a la guerbe doit être le cri de ralliement des travailleurs dans le monde entier.
Le refus de tout transport de guerre est maintenant l'expression de la solidarité prolétarienne internationale.
Camarades, la Fédération Syndicale Internationale compte sur vous.
Pour la Fédération Syndicale Internationale :
W.-A. Appleton, président; L. Jouhaux, premier vice-président; C. Mertens, second vice-président; Ed. Fimmen, J. Oudegeest, secrétaires.
L'adhésion finale de la majorité des groupements socia-
PREEMINENCE DU FACTEUR NATION
listes français à la Troisième Internationale Communiste de Moscou (Congrès de Tours) doit être expliquée par-dessus tout par le besoin et par le désir de cette cohésion non seulement internationale mais antinationale.
Et tandis qu'un élan international vise partout à dissocier ces faisceaux d'êtres que sont les nations, on tente également de corriger les exagérations des appétits ou des ambitions de chaque nation en constituant un ordre supra-national qui domine et régisse les Etats. Il faut convenir que nulle tendance n'est plus opportune, que nul besoin n'est plus pressant. Les nécessités pratiques les plus immédiates confirment la légitimité de ces nobles aspirations idéalistes*. Mais une institution d'un tel ordre ne vaut et ne vaudra que par la forme d'exécution. Elle sera néfaste, si elle n'est pas fondée sur une connaissance précise des principes et des faits qui expliquent les connexions des hommes entre eux et les connexions des groupes humains les uns vis-à-vis des autres.
Or une incroyable ignorance des réalités historiques et géographiques et une inconcevable tendance à simplifier et à classifier les faits avec une rigueur qui fausse la réalité constituent le péril actuel le plus grave pour la société humaine toute entière. Il n'est pas jusqu'aux cartes géographiques qui par l'étalage de couleurs homogènes sur de vastes espaces, couleurs indiquant des unités politiques ou des parentés ethniques, aient contribué à conférer aux problèmes à résoudre un caractère de simplicité excessif et dangereux. Rien n'est aussi simple que la carte, surtout que la carte à petite échelle ! A côté de la faute commise par ceux qui ignorent la carte et ne savent même pas la consulter, il convient de signaler la faute de ceux qui sont dupes de la figuration toujours trop
1. C'est pourquoi sont partisans du principe de la Société des Nations non seulement les pacifistes avérés, non seulement les membres de la Société Proudhon, etc., mais même des historiens très avertis tels que Gabriel Hanotaux {Le Traité de Versailles, Paris, Pion, 1919, voir l'Appendice, p. 347 et suivantes) et Remé Pikon (La Reconstruction de l'Europe politique, Paris, Perrin, 3920, voirie très beau ctiapitre premier, La Paix des Peuples par la Société des Nations).
COHÉSIONS HUMAINES
schématisée et simplifiée des cartes courantes. Notre devoir est de faire la guerre à la simplification outrée des phénomènes humains et du « simplisme » d'esprit qui trop souvent en résulte. On a trop cru à la fausse homogénéité de certains ensembles politiques ou linguistiques ou ethniques, et les conceptions ont été faussées par une sorte de dogme inconscient, qu'on pourrait appeler le « dogme de Thomogène ». On veut diviser TEurope, et TAsie, et la terre entière en parcelles humaines homogènes. Quelle fausse doctrine, et comme elle est loin de la réalité ! Il nous reste à le démontrer une fois de plus en apercevant à Taide de quelques observations précises combien les cohésions humaines sont encore plus complexes et hétérogènes que Ton ne pourrait rimagirîer.
3. — LES COMPLEXITÉS ET LES CONTRADICTIONS DU PROBLÈME GÉOGRAPHIQUE DES COHÉSIONS HUMAINES
Pour bien saisir la portée politique et sociale de ces complexités et de ces contradictions, il convient de résumer dabord ce que nos observations nous permettent de considérer comme faits acquis.
Toute société politique qui mérite ce nom et qui aspire ou qui parvient à constituer un véritable Etat doit s'unir à une partie de la surface terrestre, à un département du sol de notre globe, qui devient son soutien indispensable ; sans terre, sans territoire, il peut y avoir des familles, des hordes ou même des tribus ; il ne peut pas se concevoir qu'il y ait un Etat.
Cette union d"une nation avec le sol qui la porte ne s'établit pas en un jour. Avant d'atteindre cette stabilité définitive qui caractérise un tout politique vraiment fort, le groupe ethnique ou le mélange de groupes ethniques qui doivent aboutir à constituer un Etat procèdent par fluctuations intermittentes et irrégulières qui sont peut-être la marque la plus typique, en fait de cohésion politique, de l'âge d'adolescence.
Puisque tels sont les problèmes les plus profonds et aussi les plus confus de la géographie humaine, où pouvions-nous mieux jes aller étudier que dans ces régions balkaniques où des bouleversements politiques contemporains nous ont fait
COMPLEXITES ET CONTRADICTIONS
assister aux élaborations progressives de nouveaux touts politiques et où nous a déjà conduits lexamen critique des questions de a races ».
Dans la péninsule des Balkans, l'équilibre définitif est loin d'être établi ; après une domination européenne de plus de cinq siècles, la puissance ottomane a reculé ; après s'être étendue jusque sur la Hongrie, en pleine Europe centrale, elle se retire peu à peu vers l'Asie.
Les Turcs ont gouverné sans assimiler ; ils ont possédé sans pétrir les races diverses qui étaient de leur obédience, et peut-être le secret de leur impuissance est venu de ce qu'ils ont été des soldats, sans prendre un assez intime contact avec le territoire sur lequel ils régnaient.
La force de l'organisation politique ne devient vraiment féconde, au point de vue même humain, que lorsque les gouvernants ont en vérité marié leur pouvoir avec la terre.
Bref, les peuples paysans, les peuples presque exclusivement paysans qui étaient subjugués, ont reconquis leur indépendance et travaillent présentement à assurer leur stabilité. C'était bien là, sur ce théâtre où les aspirations politiques sont encore en pleine ébullition, qu'il convenait de poursuivre quelques nouvelles observations décisives.
Les luttes ont été si fréquentes et si vives entre les populations de races et de langues diverses qui peuplent les Balkans, les vicissitudes politiques et religieuses ont été si nombreuses, enfin les hommes sont si pauvres, que les liens entre l'homme et la terre n'y ont pas encore acquis, semblet-il, une force indestructible.
Au gré ou, plus exactement, sous le coup des événements qui sont survenus, les masses humaines ont obéi à des mouvements collectifs de flux ou de reflux ; l'association qui nous apparaît dans une certaine mesure comme mystique entre les hommes et le sol, n'y a pas encore engendré cette forme d'Etat politique qui fixe d'une façon durable l'ensemble des êtres d'une nation à la matière terrestre. Les êtres ne sont pas toujours restés sur place, en révoltés, pour reconquérir un humus
COHÉSIONS HUMAINES
qu'ils ont pétri de leurs mains ; ils ne sont pas toujours restés avec le secret espoir d'une reconquête ou d'une revanche ; ils ont cédé devant la fatalité. Les liens trop fragiles qui les unissaient au cadre géographique se sont brisés, et, comme dans une foule ballottée, ils se sont transportés ici et là, en suivant les poussées de Teffroi ou les courants de l'affinité sympathique.
Malgré tous les efforts antérieurs, malgré la cohésion des noyaux de ces nationalités déjà si vivantes, on a en effet rimpression que les faits de peuplement ne sont pas définitivement ancrés au sol.
On sait comment les Serbes, par exemple, au cours des derniers siècles, pressés, persécutés, décimés, sont allés peupler de nouveaux territoires dans la Hongrie, puis dans la Russie du Sud. Ils passèrent en grandes masses sur la rive gauche du Danube, dès la fin du xv"" siècle, après que les Turcs eurent anéanti la Serbie (1459), puis la Bosnie (1463). Par groupes de 5oooo en certaines périodes, ils émigrèrent\ A côté de ces émigrations lointaines, combien de migrations intérieures à travers la péninsule même ! Si Ton étudie la région boisée qui est au Sud de Belgrade, et qu'on appelle la Choumadia, à la lumière des travaux de Cvijié et de ses élèves, on peut reconstituer les origines précises et diverses de la population aujourd'hui installée dans ce territoire. A la faveur de leurs triomphes récents, les Serbes sont revenus vers des territoires qu'ils avaient jadis occupés et qu'ils avaient dû partiellement délaisser.
Les Bosniaques musulmans, qui sont des Slaves, mais que Ton appelle, et qui s'appellent les « Turcs » de Bosnie, avaient, en 1908, après l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche, quitté leurs terres pour échapper à des maîtres chrétiens et étaient allés s'installer dans la Vieille-Serbie, alors territoire turc, ou dans la Turquie proprement dite, ou dans la Turquie d'Asie. Ceux qui étaient venus défricher des
I. Voir LuBOR NiEDERLE, /a 2?izce slave, Statistique, Démographie, Anthropologie, traàmi du tchèque par Louis Léger, Paris, Alcan, 191 1, p. 152 et suiv.