‹ La géographie de l'histoireChapitre 170 sur 216 · COMPLEXITÉS ET CONTRADICTIONS · texte numérisé non relu

COMPLEXITÉS ET CONTRADICTIONS

terres, dans le Kossovo ou dans la haute vallée de la Morava ou dans la haute vallée du Vardar, sont repassés depuis 191 2 et 191 3 sous une domination chrétienne; pauvres hères en quête d une petite place sous le soleil et sur la terre, les uns ont repris en sens inverse la migration d'il y a douze ans ; ils ont rejoint leurs frères de Bosnie ; les autres ont suivi le courant qui les avait déjà entraînés vers le Sud-est et ont gagné des terres asiatiques dépendant encore du khalife.

En petit comme en grand, les groupes ethniques sont encore en flottement ; la cohésion entre les hommes semble plus dépendre de leurs affinités ethniques ou politiques que de l'implantation terrestre. Ce pays des Balkans en est à ce stade où rinfluence de la terre cède souvent devant de grands faits de l'ordre proprement humain. Les événements les plus récents de ces huit dernières années, ont donné de cette vérité profonde une singulière et éclatante illustration.

Nous avons vu, au mois de mai 1913, le camp des réfugiés turcs à la station même de Gumendjé, point frontière entre la Serbie et la Grèce ; dans la demi-ombre d'un crépuscule froid, les groupes bigarrés s'éparpillaient au milieu des chariots recouverts de nattes ou de tapis et faisant tentes; des feux étaient allumés çà et là, auprès desquels les femmes voilées et accroupies réchauffaient leurs enfants. Nous avons vu les camps immenses de mohadjirs des environs de Salonique oîi se massaient et se mêlaient Turcs, Albanais et Tziganes. Nous avons revu ces fuyards en route pour l'Anatolie, pour l'Asie turque, entassés sur le pont des bateaux qui circulaient de Salonique à Constantinople, ou près des tentes blanches dressées pour eux dans la plaine de Brousse, et toujours les mères s'ingéniant jusqu'à l'oubli d'elles-mêmes pour épargner à leurs petits le froid et la faim...

Au mois d'octobre 191 3, après la folle équipée albanaise sur territoire serbe, 32000 Albanais étaient réfugiés à Elbassan. A Tirana (ville de 14000 habitants), il y en avait 25000; et sur ces 25000, 11 600 étaient dans un tel état de dénuement qu'on devait leur distribuer une ration de pain deux fois par jour. C'est alors, bien avant même les atroces mêlées balkaniques de la grande guerre européenne, c'est alors que, durant des journées entières, sur les routes d'Albanie, nous avons croisé des convois de vaincus ou d'émigrants: défilés lamentables d'ânes ou de chevaux chargés de tout le mobilier familial, de vaches étiques liées deux par deux,

COHÉSIONS HUMAINES

d'hommes au visage rude et fin, mais à la physionomie abattue, de femmes portant des enfants sur le dos ou dans les bras, de pauvres garçons ou fillettes "traînant le pas et suivant à grand'peine le cortège de toute cette misère errante...

Ce furent ailleurs les groupes grecs de Macédoine ou de Thrace, s'enfuyant par épouvante devant les Bulgares ; ce furent les groupes bulgares échappant aux troupes grecques victorieuses et refluant vers Sofia...

Meurtres et pillages, atrocités de toute nature, ont marqué d'une part et déterminé de l'autre ces fluctuations humaines, en correspondance avec les péripéties diverses des grandes guerres successives. Les villages ont été incendiés et les habitants survivants ont dû trouver ailleurs des abris. Mais dans les Balkans — fait qui est en un sens encore plus intéressant — il y a eu beaucoup plus de villages abandonnés que de villages détruits. '

Le cas de Melnik, dont les journaux ont tant parlé, et si inexactement, mérite de retenir l'attention.

Melnik (dont il a été déjà question, chap. xiv, § 2) est une coquette ville située sur un petit et violent affluent de la Strouma.

Voici comment ont été narrés les événements de Melnik. Nous citons la pittoresque et élégante correspondance de René Puaux publiée dans le Temps du 22 août 19 13 :

« Les dépêches de Salonique et d'Athènes confirment le désastre. Les habitants de Melnik, ne pouvant dominer la terreur d'un joug bulgare que le traité de Bucarest leur imposait de façon irrévocable, ont quitté la ville et, pour ne rien laisser derrière eux, ont incendié les maisons qu'ils désertaient. Tous ceux qui ont visité Melnik, cette étrange cité byzantine, cachée dans un creux de vallon, au flanc de la Perim-Dagh, partageront ma tristesse. C'est une beauté qui disparait. Je ne pensais pas quand, il y a un mois, je prenais plusieurs douzaines de vues de ses divers aspects, que mes films acquerraient si vite le caractère de documents et que je ferais sitôt usage des notes de mon carnet de route. [En réalité Melnik n'a pas été incendiée, voir ci-dessus, p. 580].

« Melnik n'était qu'à une heure un quart de cheval de Livonovo, le quartier général de l'armée du roi Constantin. Pendant la seconde moitié de juillet, on m'y avait conduit un jour où l'action militaire laissait des loisirs. J'y étais retourné avec Georges Scott quelques jours plus tard, tant le pittoresque du lieu m'avait séduit. Au retour de la première visite, j'avais noté dans mon carnet les détails suivants :

« En partant de Livonovo on franchit à travers champs deux ou trois coteaux,

COMPLEXITÉS ET COyTRADICTIONS

on descend dans le lit d'un torrent que l'on remonte en franchissant sans cesse à gué le zigzag de l'eau, et soudain, dans la gorge resserrée, au pied de hautes falaises de sable aggloméré, aux crêtes en dents de scie, on découvre la ville, accrochée en gradins sur les pentes. Melnik a des titres de noblesse. C'est là que les empereurs byzantins exilaient les nobles dont la faveur décroissait. Ces seigneurs en disgrâce avaient avec eux des serviteurs arméniens, et un quartier de Melnik porte encore le nom de « Quartier des Arméniens ». Ce qui donne à Melnik son caractère le plus typique, c'est l'audace de ses constructions sur le bord du capricieux torrent. Comme en quelques heures, à la fin de l'hiver, l'eau monte dun mètre cinquante, les maisons ont, à la hauteur d'un entresol, un large balcon de bois, sans bordure, qui sert de trottoir interrompu. Comme pour me donner une idée de ce que pouvait être Melnik dans sa pleine season, le ciel a fait tomber, au cours de ma visite, pendant cinq heures d'horloge, une pluie diluvienne sur tout ce massif, et bientôt la rivière, charriant des torrents d'eau jaunâtre, ma donné un aperçu très suffisant de ce que cela doit être au mois de mars. Par les petits ponts de cette "Venise rustique, j'ai pu pourtant visiter Melnik, voir l'antique église de l'empereur Andronicos, la maison byzantine des Flamboura avec sa vieille tour de bois noircie par les intempéries et admirer les sculptures de la métropole...

« J'imagine ce que dut être la révélation des clauses territoriales du traité de Bucarest. Les télégrammes ont raconté qu'une députation se présenta au roi Constantin, qui se trouvait encore au quartier général de Livonovo, pour lui demander de mettre tous les moyens de transport possibles à la disposition des gens de Melnik décidés à émigrer en territoire hellénique. Je vois les caravanes s'acheminant dans le lit du torrent, les mulets s'accrochant, surchargés de ballots, sur les pierres glissantes du sentier, qui, â la hauteur d'une bourgade à demi brûlée, remonte du torrent vers les coteaux, la seule grande route de la vallée de la Strouma. Ces pauvres gens affolés ont-ils pu tout sauver ? Ont-ils, de leurs cinquante-cinq églises, décroché les vieilles et adorables icônes byzantines ?...

« Melnik était une ville riche qui se cachait comme font les heureux. Aucune grande route n'y conduisait. Il fallait la découvrir en s'orientant tant bien que mal parmi les pistes et les sentiers des coteaux. Les habitants avaient la fierté de leur noblesse byzantine, la satisfaction de leur réelle opulence, l'agrément de leurs pittoresques et confortables demeures. Il a suffi de la certitude de la domination bulgare pour leur faire tout quitter. Existe-t-il pièce plus terrible au dossier de la terreur macédonienne ? »

D'après ce document, des populations grecques ont fui leurs demeures par crainte des comitadjis ; elles ont subi une de ces paniques résultant de Tinsécurité qui caractérise des crises violentes comme celles qui viennent de se succéder dans les Balkans. Sans être immédiatement et directement menacés, les Grecs sont tous partis pour rejoindre leurs frères de race. Exemple très expressif de faits qui ont dû être fréquents dans la plus vieille histoire de notre Europe.

Dans tous ces cas, le rôle de la géographie persiste encore ;

Brunhes et Vallaux. 43

il est quelquefois même sensible, quoique passager, mais les influences ethniques, politiques, humaines se mêlent aux influences géographiques et souvent les dissimulent ou même les paralysent.

Tout le passé revit ; les morts semblent soudain ressusciter et faire renaître parmi les vivants les passions ancestrales ; ils reconstituent les plus agressives solidarités historiques ou nationales et réveillent les inimitiés séculaires ; ils brisent les alliances toutes récentes et dues à d'ingénieux eff^orts politiques.

Notre tâche tend à reconnaître dans quelle mesure, même en ces occurrences de crises extrêmes, les causes géographiques exercent encore une certaine action; Tun des objets propres de nos recherches est de faire, si possible, le départ entre l'action obscure et intermittente, non pas continue, mais continuée, du relief, des eaux, du climat, et l'action éclatante et brutale des ancêtres; tour à tour opposition ou combinaison de la géographie et de l'histoire, c'est-à-dire des saisons et des pluies qui reviennent dans leur périodique irrégularité, et du fait politique qui ravive le sang des races, — tour à tour contradiction ou convergence des influences du sol auquel les hommes s'attachent en proportion de leur effort et des cohésions traditionnelles qui les reprennent en proportion de leurs haines à l'égard des autres ; tour à tour antinomie ou corrélation de la terre patiente qui influe et des morts... qui raniment ou qui tuent.

Il importe de suivre tous ces phénomènes de psychologie sociale dans leurs réelles manifestations géographiques, car si les hommes façonnent la terre, ils sont aussi façonnés par elle. S'ils assujettissent la terre, la terre finit en certains cas par les assimiler...

Qu'est-ce à dire ? Par tous les faits qui précèdent, les événements politiques, en s'adaptant au sol, le marquent à leur empreinte. Mais quand la terre est la plus forte, quand lagéographie l'emporte sur l'histoire, quand l'amour obscur et tenace pour le champ ou le pâturage coutumier l'emporte sur

COMPLEXITES ET CONTRADICTIONS

le sentiment de la solidarité ethnique, quand les hommes veulent rester coûte que coûte dans la maison qu'ils ont construite, près de la source où leurs pères se sont abreuvés, sur les sillons que leur charrue a tant de fois tracés et retracés, ce sont alors les attaches géographiques qui de leurs empreintes vont marquer l'histoire.

Après que les Turcs eurent reconquis les pays occupés par les Albanais, ou par les Serbes, ou par les Grecs, ils enlevèrent leurs terres à tous ceux qui ne se convertirent pas au mahométisme. Les begs d'Albanie ou les propriétaires de l'île de Crète préférèrent s'accommoder aux circonstances nouvelles et devinrent musulmans. Les « Turcs » de la Bosnie et de l'Herzégovine ne sont autres que des Serbes qui en firent autant (chap. XIV, § 3).

Ainsi, à travers les îles et parmi les terres continentales qui ont dépendu, de si longs siècles durant, des sultans Osmanlis, on rencontre des Albanais musulmans, des Hellènes musulmans, des Serbes musulmans, ou encore des Bulgares musulmans, comme ces bergers du Rhoddpe qui sont des Pomacks. L'histoire continue ; les hommes, pour rester fidèles à leur lopin de terre ou à leur troupeau de moutons, sont capables de changer jusqu'à l'étiquette de leur conscience religieuse ou nationale ; et quelques-uns de ces Pomaks musulmans ont dû, en 1912-1913, par crainte des Bulgares ou sous la pression des Bulgares, passer à l'orthodoxie, puisque les dépêches datées de Sofia, 4 janvier 19 14, nous avaient appris que le gouvernement accordait aux Pomaks le droit de redevenir musulmans '.

Le mouvement de conversion est parfois soudain et collectif ; il est d'autres fois plus long et plus sporadique. Dans la Vieille-Serbie, « on admet aujourd'hui que, aff^aiblis par le départ de leurs chefs religieux, suspectés par les Turcs„

I. L'ambassadeur Bompard nous a raconté, à titre de confirmation, que 150 000 Bulgares de Macédoine, réfugiés à Sofia, suppliaient alors qu'on les autorisât à regagner leurs maisons et leurs terres et se déclaraient prêts pour la plupart à devenir des sujets soumis du roi Constantin.

COHÉSIONS HUMAINES

molestés par les Albanais renégats, les Serbes (restés en arrière de la masse émigrée au xvii' siècle) ont dû, de proche en proche, comme les animaux dont la robe change selon les dangers, adopter d'abord le costume, puis la langue et enfin la foi des Albanais^ ».

C'est en se rappelant tous ces faits et d'autres palinodies encore plus intéressées- qu'il faut porter un jugement moins simpliste et plus impartial sur les fameux Comitadjis, notamment sur les terribles Comitadjis bulgares de la Macédoine. Par leur organisation en vue du brigandage et de l'assassinat, ils méritent toutes les réprobations ; il faut pourtant reconnaître qu'avec un courage et une abnégation parfois héroïques ils ont représenté l'idée, la conviction. En face de tous ceux qui subissaient l'appel des intérêts matériels, et à l'encontre des influences pacificatrices de la terre, ils étaient les ouvriers et les témoins des belliqueuses revendications sectaires et des atroces représailles d'une cause très noble en elle-même, celle de la fidélité à une nation et à une foi politique.

Par la terreur qu'ils inspiraient, les Comitadjis ont d'ailleurs contribué pour une grande part à multiplier les conver-

1. Emile Haumant, la Nationalité serbo-croate, dans Anti. de Géogr., XXIII, 1914, p. 49, d'après lov. Tomitch, les Albanais en Vieille-Serbie et dans le sandjali de Novi-Ba\ar (Paris, Hachette, 1913), P- 39 et suiv. — Il faut ajouter, pour être véridique et juste, que les Serbes qui s'acharnaient à rester Serbes, surtout dans cette région ovi ils étaient la proie des Albanais, ne risquaient pas seulement la perte de tout ce qu'ils possédaient, mais tout simplement la perte de la vie. M. Vesnitch, l'historien-diplomate qui a représenté avec tant de distinction et d'autorité la Serbie à Paris durant de nombreuses années, et qui a été dans la suite Président du Conseil des Ministres du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, nous a raconté que son père, qui était originaire du sandjak de Novi-Bazar, avait été tué par les Albanais : c'est à la suite de ce meurtre que son grand-père eut le courage, pour sauver la vie de ses deux petits-fils, d'abandonner tout ce qu'il possédait et de partir avec eux pour la Serbie. — Avec un vrai sens de la réalité géographique, Vidal de la Blache, commentant une étude de Cvijic, avait écrit : « Dans cette zone de contact entre Serbes et Albanais, Tinfluence serbe prévalut au moyen âge, comme de nombreux îlots linguistiques l'attestent. Mais la domination turque favorisa l'élément pastoral [c'est nous qui soulignons] : ce fut le tour des Albanais du Nord, peu différents d'ailleurs par leurs usages et leur extérieur de leurs voisins serbes du Monténégro, à prendre le dessus. Une teinte albanaise se répandit de plus en plus sur la contrée qui confine à la mer et à la 'Vieille-Serbie; elle progressa de plus belle sous la domination hamidienne. » (Journal des Débats, 4 janvier 1913)

2. Victor Bérard, dans la Turquie et l'Hellénisme contemporain, a écrit : « Le paysan de Macédoine est malheureux. Il cherche la moindre misère et croit la trouver en changeant de maître. Tel Grec de Salonique qui se croyait Hellène, du temps où il ne savait pas encore, part à Sofia et s'établit à Struga, métamorphosé en Bulgare, heureux d'être Bulgare, au milieu de Bulgares. » (p. loi.) René Pinon, dans l'Eiirope^et l'Empire ottoman comme dans l'Europe et la Jeune Turquie, cite de nombreux faits analogues. — On nous a conté un fait d'un autre ordre : l'écrivairî' serbe Georgevitch, qui se fait remarquer comme étant parmi les plus violents adversaires et détracteurs des Albanais, ne serait autre qu'un Georgiadès venu du Sud, venu de l'Epire, et qui aurait serbisé son nom.

COMPLEXITES ET COSTRADICTIONS

sions intéressées et forcées. On change de religion, et, comme la religion est souvent liée à la nationalité et à la « race », on paraît changer ou l'on change de nationalité, et Ton paraît même changer de « race ». ^

Cela nous amène à considérer des faits qui sont distincts de ces faits de conversion, quoiqu'ils en soient au fond assez voisins : les faits d'assimilation. Rappelons l'exemple de ces Macédoniens bulgares qui désirent rentrer en Macédoine : ils seront peu à peu hellénisés. Ils garderont peut-être, au début, leurs églises ; ils revendiqueront leur titre de Bulgares ; après un certain temps, sans être tout à fait Grecs, ils ne seront plus tout à fait Bulgares.

Il y a quarante-deux ans, au Congrès de Berlin, une portion de pays, la région de Pirot, peuplée de Bulgares, fut cédée à la Serbie. Les habitants de cette région, au bout de quelques années, ne furent ni proprement Bulgares ni proprement Serbes ; on les appela Torlacs, ce qui signifie : ni Serbes ni Bulgares. Aujourd'hui les Torlacs sont serbisés; tous le reconnaissent, les Bulgares eux-mêmes. Cette population appartient si bien à la Serbie que Thomme politique qui a incarné la Serbie héroïque aux heures les plus tragiques, le ministre-président Pachitch, est un Torlac.

Après le Congrès de Berlin également, ou d'une manière plus exacte en 1880, après les menaces d'action directe de la Ligue albanaise qui protestait contre l'annexion au Monténégro d'une région intérieure peuplée d'Albanais, ce fut la petite zone côtière de Dulcigno qui fit les frais des décisions des puissances et qui fut cédée au Monténégro'. Dulcigno était alors purement albanais. Aujourd'hui l'assimilation est presque achevée : c'est une localité nettement monténégrine.

Il y a donc dans les Balkans des Bulgares serbisés " et des Serbes bulgarisés, des Serbes albanisés et des Albanais ser-

1. Voir René Pinon, PEurope et la. Jeune Turquie, p. 308-312.

2. Voir encore, par exemple, le compte rendu de Gaston Gravier d'une intéressante monographie en serbe de Rista T. Nicolic, les Pays de Krajste et de Vlaxina dans la Vingt- Deuxième Bibliographie ipi2 des Annales de Géographie, n" 485.

COHÉSIONS HUMAI.SES

bises, des Albanais hellénisés, des Valaques albanisés, etc. Leçon de fait que paraissent ne jamais avoir apprise ces chancelleries et ces diplomates qui s'appliquent à discerner, dans les zones où le peuplement est en réalité le plus mêlé et, ne l'oublions pas, le plus variable, des limites linguistiques ou ethniques d'une impeccable et irréelle netteté ' !

Pour que cette question de « race » soit entendue avec le relativisme, qu'elle mérite, rappelons le fait déjà signalé : les Bulgares les plus authentiques ne sont pas originairement des Slaves ; ils sont des Ouralo-Altaïques, des frères des Magyars et des Turcs ; mais ils ont été slavisés.

Le sentiment et la réalité de la solidarité ethnique ou nationale, la perception de la connexion d'intérêts et d'aspirations entre coreligionnaires, sont faits qui varient incessamment, qui se modifient au jour le jour (presque à Tinstar des cours de la Bourse) ! A certaines heures du développement politique, les « Turcs » de Bosnie-Herzégovine ressentaient tout ce qui les liait aux musulmans de Turquie, aux musulmans d'Albanie, à tout le monde uni par la loi du Coran. A d'autres heures

I. « Ce sont les hommes qui les premiers passent à l'islam. D"après des renseignements datant de 1848, dans les familles serbes atteintes par l'islamisation, tous les hommes n'étaient pas encore convertis. Voici ce qu'à ce sujet nous apprend une correspondance publiée dans \e Journal du cabifiet de lecture de Belgrade, numéro du 12 mars 1848 : « Le « Pechter et le Bihor sont deux petits pays entre Scutari, Belo Poljé et Novi-Bazar : aucune « loi n'y est en vigueur, on se juge entre clans. En ces pays, il y a des maisons où l'on 0 trouve deux frères dont l'un croit au Christ et l'autre à Mahomet; l'un se prosterne, et « l'autre fait le signe de la croix. Il y a aussi certaines maisons où vivent trois frères qui « tous trois se considèrent comme Turcs et dont le père est Serbe : de telle sorte que le « père se signe tandis que les fils se prosternent. Tous fêtent ensemble le Baïram ; le père « va à l'église, et ses fils à la mosquée. En ces pays on peut trouver aussi deux frères turcs, « c'est-à-dire musulmans, qui. vivant en commun dans la même maison, ont pour femme « l'un une musulmane et l'autre une chrétienne, l'une s'appelant Nazya, l'autre Ann^. » Commencé tardivement, disposant d'une force assez restreinte et s'accomplissant dans des conditions relativement difficiles, le processus d'islamisation n'exerça guère son action sur les Serbes orthodoxes de ce pays que dans d'étroites limites. Aussi la seconde transformation, l'albanisation, n'a-t-elle même pas atteint les Serbes convertis : si ce fut le cas parfois, ce ne fut du moins que dans la mesure la plus faible. L'action des Klementi islamisés du Pechter ne saurait être ainsi comparée pour la puissance et les résultats à celle des Albanais musulmans en Metokia, aux environs de Prizren et au sud du Chardagh. C'est pourquoi aujourd'hui, pour autant qu'on la connaît, la population musulmane albanaise du Pechter représente plutôt une oasis qui a eu des facilités pour se maintenir; mais elle na pas eu la force d'expansion de ces Albanais musulmans qui avaient, eux, pour les soutenir, la véritable Albanie. » (lov. Tomitch, les Albanais en Vieille-Se7'bie et dans le Sandjac de Novi-Baiar, Paris, librairie Hachette et G", 1913, p. 78-'J9.)

Page 1